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UNIVERSITE DE NICE
Insti tut
d'Etudes et de Recherches
Interethniques et Intercul t ur e l l e s
Jocelyne STREIFF-fENART
CHOIX DU CONJOINT ET IDENTITE SOCIALE :
LE CAS DES MARIAGES MIXTES CHEZ LES JEUNES
ISSUS DE ['IMMIGRATION ALGERIENNE
2eme Partie
IIILlOTHEQUE .f l'UNIVEItSIT!
SECTION l-ETTI'IES
100 •... H.rrlot
0.200. NIC5
NICE, Septembre 1986
lOERIe, 63 bd de la Madeleine - 06000 NICE - Tel. 93.44.82.44

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SOMMAIRE DE LA SECONOE PARTIE
Pages
1. � mariaqe mixte : cateQories statistiques ct anthropo-
looiques. 1
1. fra-n<;ais et etrangers 2
-
2. Inter-mariage et mariage mixte 4
II. Representations � �_ mixite matrimoniale
Mariaoes
d' hommes ct marl aoes � femmes. 7
1. Annexe
Extraits d'entretiens : farida, Yasmina, Gerard.. 16
III. Rapports sociaux � � ct competition de� lionees
familiales 20
IV. Conel usion
..........................................
39
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BIBLIOTHEQUE DE l'UNIVUSIU
SECTION LETH�ES
100, Bd H"rriot
06200 - NICE

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LE MARIAGE MIXTE :
CATEGORIES STATISTIQUES ET ANTHROPOLOGIQUES
S'agissant des mariages des etrangers en France, la
statistique se borne a distinguer deux types d'unions :
les unions entre etranger(e)s et Fran�ais(es)
detail lees suivant la nationalite du conjoint etrangerj ,
les unions entre etrangers, detail lees suivant la
nationalit� de 1 'un ou 1 'autre des conjoints.
On a souligne par ailleurs 1 'insuffisance de ces donnees
pour rendre compte de la dynamique des echanges matrimoniaux
entre les groupes d'origines et de statuts divers qui
cohabitent dans la societe fran�aise. On relevera notamment
qu'elles ne permettent de connattre la nuptialite des etrangers
que lorsqu'elle interfere avec celles de Fran�ais, puisque s'il
est possible de savoir quel (le)s etranger(e)s, les Fran�ais(es)
epousent, 11 n'est pas possible de savoir quel(le)s
etranger(e)s, les etranger(e)s epousent. Tout se passe done
comme sl la statistique n'ayant pas a connattre des echanges
entre les non-Fran�ais, la nationalite du conjoint etranger
etait depourvue de sens lorsqu'il s'unit a un autre etranger ou
comme si la qualite negative d'etrangers (de non-Fran�ais) des
conjoints suffisait a caracteriser positivement leur union
(mariages "entre etrangers") (I).
Au-dela de ces insuffisances 'techniques" dans 1es
procedures de recueil-et de traitement de$ donnees, ce sont en
fait les categories qui sont au principe de leur production qui
sont en question, ou plutat 1e decal age entre ces categories,
juridico-administratives, et les categorisations socfales A
travers lesquelles les membres des groupes se per�oivent
( 1 )
Voir par contraste, la richesse des donnees fournies par
les enqu�tes britanniques sur les marfages interethn1ques,
fondees sur 1e lieu de nafssance et 1 'appartenance
ethnique des deux conjoints. Labour Force Survey, 1979 et
1981, National Dwelling and Housing Survey, 1977).
1

mutuellement, s'identifient ou se distinguent, et qui leur
servent, dans 1a pratique, a evaluer leurs positions et a
regler leurs strategies matr1moniales.
Fra!:!Sais �.i. etrangers
L'opposition entre Fran�ais et etrangers, qui sert de base
au classement des unions dans differentes categories (mariages
entre fran�ais, mariages entre etrangers, mariages entre
fran�ais et etrangers), ne recoupe que tres grossierement les
distinctions socia1es, insaisissables par 1 'analyse
statist;que, selon 1esque11es les individus sont eux-m�mes
classes en fonction de leur appartenance supposee, revendiquee
ou assignee. Dans 1a realite soc1a1e, de m�me qu'"i1 y a
etranger et etranger", uil y a Fr a n ca t s et Fr a n c a t s ", ces deux
propositions signifiant que s; certains etrangers sont plus
etrangers que d'autres, symetriquement, parmi 1es nationaux,
certains sont moins Fran<;ais que d'autres, comme en temoignent
1es precisions restrictives qui accompagnent dans leur cas 1a
"qua1ite" de fran<;ais : Fran<;ais des DOM-TOM, fran<;ais
musu1mans, fran�ais d'origine etrangere ...
11 est devenu courant de relever que pour ces Fran<;ais la,
1 'identite des papiers est de peu de poids pour abolir ou
r e du i r e , au mieux 1a distance s o c i a l e , au pire les
discriminations et 1a violence raciste que suscitent
1 'identification "au facies" (2). Dans les situations te11es
que 1a recherche d'un logement ou d'un emploi, dans 1es
relations avec 1a police et 1es administrations, le fait d'�tre
"Fran<;ais sur 1es papiers" compte moins que la marque ethnique
qui constitue 1e signe 1e plus immediat par 1equel un individu
est identifie a une categorie sociale.
Mais de fa<;on plus subtile, c'est dans toutes 1es
situations d'interaction sociale que, non seulement 1a cou1eur
de 1a peau et les caracteres physiques, mais aussi 1a
consonnance du nom, le lieu d'habitation et a 1a limite, 1a
simple connaissance de 1 'origine etrangere, constituent autant
de traits sociaux pertinents pour 1a qualification (ou 1a
disqualification) sociale des individus. Nous avons pu
cons tater par exemp1e dans 1a premiere partie de cette etude,
que 1e nombre des unions entre un individu d'origine �aghreblne.
( 2 )
Cf. par exemple • propos des fran�ais musulmans :
ABDELLATIF (S.): Les f r a n c a l s musu1mans ou l e poids de
l'histoire a travers 1a communaute picarde. ill: Les Temps
Modernes, L'immigrat1on maghrebine en France,
Mars/Avri 1 IMai 1984, Nos 452, 453, 454, pp. 1812-1838j et a
propos des Antillais: CIRBA (L.): Les Antillais: ent.re
1 'assimilation et la recherche d'une identite. In: POUR,
Nov. -Dec.:. 1982, n° 86 Pr ! vat, pp. 85-88. --
2

l
et un etran�er non maghrebin, etait particulierement fa1ble. En
fait 11 s avere que, dans 1 'echanti110n de couples mixtes
i n t e r r o qe s au cours de l' enqu�te, 1 e conj o t nt fran�ai s est,
dans 1a plupart des cas, d'orfgine espagnole ou italienne. Le
faible tau x des unions entre Maghrebins et etrangers europeens
traduit alors peut-�tre simplement 1a difference d'ancfennete
de ces deux courants migratoires et 1e fait que les individus
1ssus des migrations italienne ec espagnole en age de se marier
ont disparu de la rubrique "etrangers" (3). Mais leur origine
etrangere a t-el1e pour autant perdu toute pertinence socia1e
lorsqu'ils se presentent comme candidats sur 1e marche
matrimonial ? On peut en douter a entendre cette jeune femme
algerienne: "Pourquoi on se marierait avec des Fran�ais? De
toute fa�on les vrais Fran�ais, on les trouve pas. I1s disent
Fr a nc a t s , na i s c'est tous des Italiens, des Espagnols ... ".
Si cette reflexion est interessante pour notre propos, ce
n'est pas tant parce qu'elle traduirait une quelconque realite
des echanges matrimoniaux entre fran�ais et etrangers, que
parce qu'elle met particulierement bien en evidence la
fragilite de 1a barriere qui separent 1es uns et 1es autres.
L'utilisation du terme "vrais Fran<;ais" fait plus qu'ajouter
une -troisieme categorie a celles de Fran�ais et d'etrangers i
elle souligne le caractere relatif de 1a "franceite" elle-m@me,
1a possibilite de sa mise en cause, et donc 1 'importance des
wenjeux qui s'attachent a son affirmation ("Ils disent
Fran<;ais") ou a sa denegation ("Mais c'est tous des Italiens,
des [spagnols").
La proposition prise dans son ensemble etablit clairement
la nature de ces enjeux, a savoir la relation entre stratifica­
tion sociale et "franceite". En meme temps qu'elle enonce un
constat (pour les Maghrebins, les descendants des anciens
etrangers constituent la fraction la plus accessible, ou la
seule accessible, de 1a population des mariab1es fran<;ais),
e11e porte un j'ugement implicite (dans les hierarchies
sociales, 1es Fran<;ais d'origine etrangere sont situes
nettement en dessous des "v r a i s " Franc;ais). Autrement dit : les
anciens etrangers sont plus proches de nous que 1es "vrais"
Fran�ais, puisqu'on peut les trouver contrairement aces
derniersj mais symetriquement, le fait m�me qu'on puisse les
trouver, en les rendant proches de nous Jette un doute sur leur
qualite de Fran<;ais.
Le march� matrimonial, �n tant que repr�sentation m�tapho­
rique d'un lieu OU s'echangent des produits dotes de valeur
sociale, resulte de la correspondance complexe qui s'etablit
entre 1 'espace social de recrutement des candidats ·et les
(3) Biais sans doute renforce par notre propre methodologie,
puisque dans notre enquete, 1 'origine etrangere des
nationaux a et€ prise en compte pour les seuls Maghrebins.
3

operations par 1esquelles 1es agents peuvent sftuer un choix
parmi d'autres possibles. En l'occurence, 1a proximite s c c t o­
economique qui rend certains. partenaires (les anciens
etrangers) accessib1es aux Maghrebins (les etrangers actuels),
est simu1tanement ce qui est susceptible de fonder leur dequa-
1ification sociale (de mettre en cause leur qualite de
fran�ais). On comprend des lors que, pour ces anciens
etrangers, l i e ve nb u a l i t e de l'union avec un candidat maghrebin
soit per�ue comme d'autant plus dange�reuse qu'elle est plus
susceptible de mettre en cause leur qua1ite de fran�a1s.
Inter-mariage � mariage mixt�
De 1a m@me mani�re, 1a categor1e de "mariage mixte", tel1e
qu'el1e est construite par 1es decoupages statistiques et
communement utilisee dans les etudes demographiques, ne rend
compte que tres imparfaitement de 1a fa�on dent les groupes
sociaux eva1uent 1e caract�re normativement approprie ou
t napp r cp r l e de. 1 'union de leurs ne ab r e s . 11 est d'usage de
reserver ce terme A 1 'union d'un(e) etranger(e) et d'un(e)
fran�ais(e). Mais s1 1 'on se place du point de vue d'une
famille 1talienne, 11 est possible que le sentiment de mixite
rnatrimoniale soit davantage ressenti A propos du mariage d'un
fils ou d'une fille avec un(e) Algerien{ne) qu'a propos de
celui cenclu avec un(e) Fran�ais(e). Et du point de vue de 1a
famille algerienne, c'est peut-@tre indifferemment 1e mariage
d'une fil1e avec un 1ta1ien ou un Fran�ais qui sera categorise
comme mixte, alors que 1e mariage avec un Marocain ou un
Tunisien (meme s'il possede 1a nationa1ite fran�aise) pourra
echapper a cette perception.
11 paratt donc indispensable pour restituer a la notion de
mariage rnixte son caractere operatoire, de distinguer
soigneusement entre deux ordres de phenom�nes :
1es faits d'inter-mariages entre des groupes
differencies a partir d'un critere arbitrairement choisi par
1 'observateur (nationalite, religion, appartenance sociale ou
ethnique), dont on peut mesurer l ' importance quantitative;
les jugements portes sur ces echanges matrimoniaux par
1es groupes qu'i1s concernent, jugements dont 11 s'agit de
determiner s'i1s impliquent ou non 1a reprobation pour un type .�
d'union qui franchit une limite soc1ale.
La notion d'inter-mar1age (le volume des �changes entre
les groupes) et cel1e de mix1te matrimon1ale (la destgnatfon
socfale de leurs limitesJ, ne sont pas substftuab1es parce
qu'el1es ne sont pas du m@me ordre. Une etude du comportement
matrimonial des membres de 1 'aristocratfe europeenne
permettrait par exemple vraisemblab1ement de con�tater en son
setn un taux eleve d'inter-mariages du point de vue du crit�re
de 1a nationalfte. Ajouter, a partir de ce constat, que
1 'arfstocrati� pratique 1ntensivement 1e mariag� mixte seraft
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-�- - -.-� - - -.,..,_,_ . - - - - .- ..
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non seu1ement tauto1ogique mats trompeur. Si 1e mariage
international est la norme dans cette' couche sociale, c'est
sans doute au contrafre parce qu'i1 recouvre 1e cercle
d'endogamie qui lui est propre en fonction des crft�res �
partir desquels e11e definit son identite (1 'appartenance � 1a
noblesse). C'est precisement 1e caract�re prob1ematique .des
crit�res sur 1esque1s les groupes s'appuient pour definir
fdentite et a1terite qui rend cette notion operatoire 1e
contenu que prend pour un groupe donne, dans une situation
donnee, 1a categorie de mixite �atrimonia1e rev�le 1e principe ,J
5 t rue t u ran t sur 1 e que 1 i 1 f 0 n des 0 n ide n tit e (c 1 ass e soc i ale. : :.>d
co U 1 e u r r r eli 9 ion rei toy e nne t e ). Ceq u i f a i t 1 e mar i age mix t e , �. j
�a n'est done pas 1a difference entre 1es �poux, mais 1e .. �
jugement categorie1, toujours sujet � variation et �: i
redefinition, qui s'applique aux unions transgressant 1es
frontieres socia1es.
C'est dire que l t e v a l u a t I o n de 1 'union matrimoniale est
avant tout affaire de points de vue (celui de la societ�
globale et ceux des groupes auxquels appartiennent 1es
conjoints qui s'unissent), et que sa signification sociale
n'est interpretable que si on 1a rapporte aux strategies par
1esque11es 1es groupes s'adaptent aux corrtraintes du marche
matrimonial ou tentent de leur echapper .. Seule 1a prise en
compte de ces differents points de vue et de ces strategies
collectives permet de comprendre comment un m�me type de
mariage, par exemple 1 'union entre deux etrangers de
nationalite differente, peut rev�tir des significations
diametralement opposees: soit, representer, � travers 1 'union
avec un membre d'un groupe plus anciennement imp1ante et mieux
integre, 1a premiere etape vers 1a fusion dans 1a societe
d'accueil et l a n l s qe na t t o n, soit, et c'est probab1ement l e cas
pour les mariages inter-Maghrebins, representer un moyen accep­
table (et qui risque de remp1acer a terme cet autre moyen
d'echapper aux contraintes du marche que represente 1e mariage
au pays d'origine) d'eviter precisement cette fusion.
11 s'ensuit que, sf 1a mesure des inter-mariages entre
deux groupes definis a partir d'un crit�re que1conque de diffe­
renciation, peut constituer un bon indice de 1 'importance de
leurs communications, e11e ne peut en aucun cas permettre
d t i nf e r e r l'existence-ou l'inexistence de .l a c a t e qo r l e de mixi-
te matri�onia1e. Un volume reduit d'echanges matrimonfaux entre
deux groupes n'est pas necessafrement 1 'indice qu'il existe un· j
interdit ou une reprobation a l'egard de l'union de leurs
membres. Et un nombre �leve d'inter-mariages ne permet pas en
soi de savolr 51 ces unions sont 1 'objet d'une prescription ou
de 1a pr�ference du groupe, 1e sfgne de 1a transgression -des
normes par les 1ndividus ou 1e resultat de 1 'indifferenciation
socia1e. En bref, comme l e sou1igne POIRIER (4), ce qui compte
(4) POIRIER (J.): He c er o q an t e et mariages mfxtes. Ethnles L
Pari s-La Ha y e , Mouton 1974, pp. 7-15.
5
\ .

i.
pour 1a categorisation des unions ce n'est pas de savofr s1 1e
groupe est fonde �n morale ou en raIson, c'est de connattre sa
reaction. C'est done avant tout, 1es reactions familiales aux
unions franco-algeriennes, et plus largement 1 'attitude de
l'entourage et l'opinion dominante dans l e milieu social de
chacun des conjoints, qui ont retenu notre attention dans la
deuxi�me partie de cette etude.
6
.• ',- .. ;>".-.-- .-V�·-' . .h;',,,,, 'v� �

..
REPRESENTATIONS DE LA MIXITE MATRIMONIALE
MARIAGES D'HOMMES ET MARIAGES DE FEMMES
L'attitude des fami11es a1g�riennes vis-a-vis des unions :!
entre fran�ais et A1g�riens pr�sente un caract�re syst�matique .�
et une coh�rence qu'on est loin de retrouver chez les fami11es 1
fran�aise5. La conformit� des jugements 1ndividuels a une i
opinion collective, indice d'une forte coh�sion de groupe, se 1
manifeste d'abord par l t una n i n l t e avec l a que l l e ces unions sont !
ouvertement r�prouv�es par toutes les famil1es a1g�riennes
1nterrog�es au cours de 1 'enqu�te. De tous 1es discours
recueillis aupr�s des indivfdus en position d'exercer une
responsab1it� familia1e (les immigres, hommes et femmes de 1a
premi�re g�neration et les membres de 1a deuxi�me g�n�ration
mari�s au sein du groupe et eux-m�mes parents), i1 n'en est
guere qui ne manifestent 1 'adh�sion du sujet a 1a norme
collective suivant 1aquelle 1es inter-mariages sont a priori a
rejeter.
Les raisons invoquees varient peu et font toutes reference
a une difference essentie1le et insurmontable des menta1ites
entre Fran�ais et Maghrebins: Retest pas parei1", 'C'est pas
Ie m@me comme nous", "On a pas 1a m@me mentalfte" ... Ce simple
constat de la diff�rence suffit a 1a plupart des individus pour
formuler le sens et 1es raisons de leur jugement. Mafs au-de1a
de la r�ticence imm�diate que suseite la simple �ventualit� des
"m�langes", certains font �tat de raisons plus explicitement
politiques (faisant reference au racisme ou aux rapports de
domination entre l'Occident et l'Islam) ou e v o que n b , lorsqu'il
s'agit des filles, un interdit religieux.
Si au niveau des principes, 1es ·inter-mariages sont
condamnes en gen�ral, au niveau des pratiques, 1a tol�rance a
ce type d'union varie suivant 1e sexe de l'individu qui la
conc1ut : 1'union d'un fils avec une Fr a nc a l s e ·est rarement
envisag�e de gaite de.coeur, mais e11e provoque des r�actions
beaucoup moins hostiles que 1 'union d'une fi11e avec un
Fr a nc a i s qui est l a s e u l e A �tre vraiment socialement illicite. '.':\
:1
••. J
:1
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On attribue g�n�ralement ce traitement diff�rentie1 que
1es fami11es ma9hr�bines r�servent aux marfages de leurs
enfants, au respect des pr�ceptes is1amiques qui, on 1e saft,
. autorisent les marlages des Musulmans avec des femmes
appartenant aux autres religions du Livre, mais lnterdisent aux
femmes tout mar1age avec un non-Musu1man. .
Mais 1e faft que, de tous 1es fnterdits religieux, celui
qui restreint 1'echange des femmes soft l e seul a ne souffrir
aucun accommodement, semble indiquer que Ie principe religfeux
7
.. ,

"
j ,
s'arttcule ici avec des motivations sociales plus complexes qui
font de la rigueur attachee A son application un trait
fondamental de l'identite du groupe.
L'attachement aux preceptes de 1 'Islam et 1e respect des
pratiques religieuses sont en effet 1negalement partages par
1es familles maghrebines vivant en france. Les pratiques
deviantes des jeunes, A propos du Jeane du Ramadan par exemp1e,
y sont "objet de plus ou moins grande tolerance. Mats Il�me
dans les familIes les plus apparemment detachees de 1a pratique
religleuse, l+e ve n t ua l l t e I du mariage d'une fille avec <un : .. -�
Fr a ncs t s , provoque des reactions tout aussi violemment hostiles '1
que dans cel1es qui manifestent une stricte observance des J
rites. La reference A 1a religion nlest d'ail1eurs pas toujours : 1
explicitement evoquee pour Justifier 1e refus des 1nter- !
mariages. Plus que 1e Ilariage navec un Chretien" (oppose au
Ilariage navec un Musulman·), c'est 1e mariage "avec un
franC;aisn (oppose au mariage "avec un Arabe"), qui est refuse.
Les raisons religieuses sont bien entendu sous-jacentes puisque
1es fran�ais sont globalement reputes chretiens, et 1es Arabes
globalement reputes musulmans, quelles que soient les convic-'
tions et les pratiques religieuses d�s fndividus fran�ais et
arabes particuliersj mais elles ne sont qu'un element parmi
d'autres sur 1esquels se fonde 1e sentiment d'alterite. Au
moins autant quia l'Autre religieux, on redoute par un na r l aqe
avec un Fr a n c a i s , de s'unir A l'Autre ethnique et A l'Autre
social. Pour ces multiples raisons a 1a fois religieuses,
culture11es, ethniques et po1itiques, c t e s t p r e c t s e ne n t sur 1e
mariage des fi1les que porte 1 'interdit. Le mariage avec une
Franc;aise et le mariage avec un Franc;ais, diff�rent comme deux
f a c o n s o p p o s e e s de s'ouvrir a l'Autre: l t u ne qui, en integrant
dans 1e groupe une femme etrangere, permet de garder 1e
contra1e genealogique, 1 'autre qui, en fournissant au groupe
etranger une m�re pour ses propres enfants, 1 'interdit.
Les pressions exercees sur les immigres par les
representants de 1 'Islam en France et par les [tats des pays
d'origine pour qulils maintfennent leur descendance dans ·la
fide1ite nationale et religieuse, ne peuvent rendre compte A
elles seules de 1a rigueur avec laque11e les famil1es
maghrebines en France contrOlent L' e cha nqe des femmes. Tout se
passe comme s1 1 'imperatif religieux d'interdiction du mariage
mixte trouvait un puissant echo dans la vo1onte d'un groupe.
minorita1re et domine d'assurer, par ce moyen, sa pro pre
cohesion. M�me si une te11e volonte nlest pas forcement
presente en tant que telle A la conscience des acteurs
lorsqu'1ls envisagent leur destin matrimonial ou celuf de leurs
enfants, le syst�me des relations famflfales et communautafres
dans leque1 i1s sont t np l Lque s fonctionne pour l'1mposcr comme
une realite avec laquelle i1 est impossible de ruser.
5i les reactions familiales aux projets de mariage de
farida et Yasmina (cf. annexe p. 16) presentent des similitudes
aussi frappantes, c'est sans doute parce que les acteurs de ces
drames familiaux ant des comportemcnts rigoureusement
8
.
i
-j
I.

d�termines par le rOle qui leur est devolu dans llorganisation
famlliale et les attentes qu "f l suscite de la part de l i e nt cu­
rage: rOle du Frere atne intransigeant et violent parce que
tenu pour responsab1e, a L' o ppo s e des jeunes f r e r e s , amicaux ou
1ndifferentsj r6le de la mere, a la fois comprehensive envers
sa fille, mais aussi 1mplicitement chargee dluser de son
influence pour la detourner de son projet ou a tout le moins
obtenir dlelle la discretion, qulil slagisse de la pousser a
celebrer le mariage dans une ville eloignee (Farida) ou de lui
intimer llodre d'eloigner son mari lors de 1a visite de. 1a
fami11e (Yasmina); rOle du representant officiel de 1 'autorfte
familia1e (l'oncle de Lyon au 1e cousin). qui sert de substitut
au pere de cede (5) et a qui on a peur dlavouer llinavouable;
rOle des cousins dlAlgerie au des voisins maghrebins de France"\
dont on redoute les commentaires et qu'on tente de tenir a !
1 lecart et du mariage et du mario
Dans tous les cas qu'il nous a ete donne dlobserver, les
scenarios suivant lesquels sont traites les mariages des filles
maghrebines avec des Fran�ais se ressemblent trait pour trait,
au point qulon pourrait dire en exagerant a peine, que ce qui
est reel1ement transgressif, �a n'est pas 1e mariage lui-m�me,
mais 1a non-canformite des attitudes qu'i1 est suppose inspirer
a llentourage familial.
La reprobation socia1e qui slattache a ce type dlunion
n'est jamais aussi forte que dans 1es cas, tres rares, o� 1es
responsab1es familiaux semblent faire preuve de tolerance au de
c o ap l t c t t e a llegard de l'union p r o j e t e e , E11e peut dans ce
cas prendre des formes extremement violentes comme cela s'est
produit il y a quelques annees dans un quartier marsei11ais qui
a ete le cadre d'affrontements entre une fami11e algerienne et
son voisinage maghrebin.
Tel qu';l nous a ete rapporte par differents temoins plus
ou moins directement concernes (dont 1 June des fil1es e1le­
meme), ce s c a nd a l e local a t np l i que une fami11e de trois filles
dont les deux afnees ont successivement epouse deux freres
beaucoup plus ages qu'elles, fortunes et fran�ais, ces trois
traits caracteristiquesl 1 'age, la richesse et le fait d'�tre
etrangers au groupe constituant les trois elements A partir
desquels se sont construits les commerages. A 1 'issue de ces
deux mariages, des bavardages ant commence A circu1er, accusant.
la m�re, connue pour Ifaire 1a 10i" dans sa famil1e, d'avoir
manigance pour son seul profit ces unions economiquement i
Le fait que, dans la plupart des cas observes, le p�re
soft absent (decede au divorce) de 1 'entourage familial
de la jeune femme, n'est peut-�tre pas entierement dQ au
hasard. Comme le dit une des jeunes femmes interrogees
PSi on avait eu man pere, �a se serait pas passe camme �a.
Mafs du moment que mon p�re 11 est plus 1� ... ". Et une
(5)
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avantageuses, en bref d'avoir vendu ses filles pour en retfrer
un benefice materiel. De nombreux exemp1es (la refection de
l'appartement familial, l'achat d'une voiture) sont cites A
1 'appui de ces accusations qui para;ssent d'autant plus
vraisemblables que, loin de se plaindre de 1a folie de ses
filles (difficile A faire admettre compte tenu de 1 'age et de
1 'apparence physique peu flatteuse des pretendants), et de se
sentir honteuse d'avoir des Fran�ais pour gendres, 1a m�re
manifeste ouvertement sa satisfaction de 1es avoir sf bien
c a s e e s , et 1e p e r e garde l e sl1ence.
llaffaire prend de telles proportions qu'el1e en vient
depasser 1e cercle des commerages feminins et se solde par une j
intervention collective des hommes du quartier visant A "1
i nterdi re au p e r e 11 entree de 1 a no s quee . 1
(ette affaire, et 1es commentaires qui en sont faits, met
particu1i�rement bien en evidence, A propos d'un cas extr�me,
1a signification reelle du contrOle social qui s'exerce sur les
choix matrimoniaux. El1e montre comment ces derniers
fonctionnent comme des crit�res d'eva1uation de 1 'honneur
familial et comme signes d'appartenance au groupe. ('est parce
qu'i1s rev�tent a la fois la signification d'un manquement A
1 'honneur et cel1e d'une trahison aux normes du groupe et a sa
morale familia1e, que ces mariages sont sanctionnes par la
forme 1a plus fortement symbolique de 1 'exclusion socia1e
(1 'interdiction d'acc�s a 1a Mosquee), et que cette sanction
s'adresse prioritairement au responsable officie1 de 1 'autorite
familia1e, le p�re de famil1e, et non pas A la m�re tenue pour
la responsab1e reelle de la faute. Tous les commentaires
recueillis a ce sujet indiquent que, loin de s'exercer de fa�on
aveug1e par un ostracisme de 1a fami1le dans son ensemble, la
reprobation sociale s'adresse A ses membres de fa�on selective
en fonction des responsabilites qui leur sont conferees par
leur place dans 1a hierarchie familiale. ('est ainsi que si 1es
parents sont tous deux englobes dans 1a m@me reprobation, m@me
s; e11e s'exerce de fa�on differentfe11e envers 1e p�re et
envers la m�re, 1es filles mal mari�es sont degagees de toute
responsabilite. E11es sont per�ues comme des victimes plus que
camme des coupables, et on 1es plaint, non seulement d'avoir
�te ·vendues", mais surtout d'avoir eu des parents incapables
del e sed u que r con ve nab 1 e men t . Qua n tAl a ·c a d e t t e , rep ute e po u r
sa conduite I r r ep r o chab l e ("de 1a maison a l'�cole, de l'ecole. :
A 1a maison" dit-on d'e1le), e l l e jouit d'une exce11ente r epu- "i
tation aupr�s des m�res de familles du quartfer qui la citent �
4
,:'j
�1
"
autre MMa famil1e 11s ont pas accepte, je pense pas, �a
c'est sOr. Parce que c'est des Kabyles. Mon p�re c'etait
un vrai musu1man. D'ailleurs, une f o I s , y avaft quelqu'un
11 avait demande 1a main de rna soeur, mon pere 11 a dit
non, carrement. 11 a dit non parce que c'est pas un
Musulman, c'est pas possible".
10

vo1ontiers en exemple. On 1a loue d'autant plus pour son
comportement reserve que le merite n'en est attribue qu'a e11e
seu1e et ses vertus traditionnel1es sont d'autant plus
valorisees qu'elles s'epanoufssent dans un milieu familial
perverti par la vie en France.
II res sort comme un fait saillant de tous 1es commentaires
recueillis sur ces ev�nements que ·ce qui est en cause dans
cette histofre c'est 1e comportement deviant des parents plus
que 1es marfages deviants des filles, les seconds n'etant .:J
p e r cus que comme les consequences du premier. On peut � ·la � .. j:'
rigueur pardonner � une famil1e de n'avoir pas su emp�cher sa .
fi11e d'epouser un fran�ais, d'autant plus qu'on sait bien
qu'en France personne n'est � 1 'abri d'une te11e mesaventure I I
("ici, on peut plus commander 1es filles", Imaintenant les :.j
fi11es elles font ce qu'e1les veulent", etc.). On peut m�me la
plaindre s1nc�rement de son ma1heur ("les pauvres, 11s ant pas
eu de chance", "qu'est-ce que tu veux, c'est l e destin", etc.).
Mais ce qu'on ne peut en aucun cas admettre, c'est precisement
que 1es parents ne ressentent pas ce mariage comme un malheur,
qu'ils ne semblent pas atteints par 1e deshonneur et qu'ils ne
manifestent aucun signe de honte (ou pire, qu'ils s'en glori­
fient). C'est pourquoi, a moin� d'accepter de rompre toute
relation avec leur reseau familial et de se garder de tout
rapport avec 1e voisinage, il est pratiquement impossible a des
parents maghrebins de ne pas se conformer a ·1 'attitude qu'on
est en droit d'attendre d'une fami1le honorable confrontee a
une te11e situation. C'est cette conformit� de leurs parents
aux attitudes attendues en parei1 cas qui choque 1e plus
profondement 1es filles impliquees dans ces mariages ("j'aurai
jamais cru �a de lui", "rna mere je m'attendais pas a ce qu'elle
rea 9 i s' sec 0 m m e � a , etc.) , e t q u ' e I 1 e s m � me sou leu r sma ri s
fran�ais ressentent et denoncent volontiers comme "1 'hypocrisie
des Arabes" :
"Sa m�re, c'est pas elle qui voulait pas, sa mere el1e aurait
rien dit, c'est par rapport aux autres, parce que 1es autres
Algeriens ils vont lui dire: c'est pas bien, ta fille ... et
ceci et cela. Et moi, �a je 1e supporte pas, cette
hypocrisie ... Parce que nous, des fois les Fr a n c a i s , on dit: y
sont pas civi1ises. Oui ... y en a qui sont civi1ises. Mais y
sont civilises � 1 'interieur, je veux dire, 11s peuvent pas 1e
montrer. Pourquoi ? Parce qu'ils ont 1e respect pour 1es
autres. Ll s sont comme c a , voyez ..• I (Gerard).
La pression sociale qui s'exerce toujours (bien que sous
des formes plus benines que dans 1 'exemple rapport� ci-dessus)
sur les famil1es coupab1es d'avoir 1aisse s'accomplir ces
unions reprouv�es, a ainsi pour effet, sinon pour fonction,
d'en sou1igner et d'en reaffirmer a chaque occasion 1e
caractere illicite, de mafntenir la norme selon 1aquelle el1es
sont condamnables, et d'emp�cher qu'e11es n'en viennent �
prendre en se multipliant 1e caractere banal des rnarfages
couramment pratiques.
11
,
.!
1
.!
;
i,

-----_ .... -�-, - ... --�- �
Si 1 'on se place maintenant du point de vue du groupe
social dominant, celui auquel appartient 1e conjoint fran�ais,
1 'union entre un homme fran�ais et une femme algerienne ou
d'origine algerienne, a toute 1es chances d'etre categorisee et
vecue comme une situation d'hypergamie: une femme appartenant
A un groupe d'un statut social peu eleve, fait un mariage "au­
dessus" avec un homme d'un statut social superieur. Cette
tendance A 1a mobilite sociale ascendante des femmes a travers
1e mariage est tout A fait conforme aux normes socialement
admises dans la societe fran�aise. Dans ce type de situation
conjugale, re1ativement courante dans notre societe, Ie pouvoir
d'inflexion de 1 'homme en mati�re d'orientation fami1iale est
d'autant plus important que Ie poids social de 1a femme est
plus faible, et c'est comme Inaturel1ementn que les decisions'
du couple se prennent en fonction des coordonnees masculines.
C'est manifestement cette conception de leur situation
conjuga1e comme union hypergamique qui sert de reference au
couple Yasmina/Gerard dans 1 'orientation de leur vie fami1iale.
Quand Gerard dit en presence de sa femme que ·certains
Algeriens sont civilises", 11 ne fait rien d'autre qu'affirmer
comme allant de soi 1 'appartenance des Algeriens dans leur
ensemble au nomde des non-civilises (et donc 1 'appartenance des
fran�ais dans leur ensemble au monde des civilises), et que
supposer que son epouse tient egalement pour evidente 1a
superiorite de 1a culture fran�aise sur 1 'algerienne et 1a
superiorite du statut social d'une famille fran�aise sur celui
d'une famil1e algerienne. Or, crest precisement cette
connivence dans 1 'appreciation des statuts respectifs de leurs
groupes d'origine que 1 'incident de la visite des cousins vient
troubler. L'importance de cet episode dans la vie conjugale du
couple tient sans doute a ce que 1e message delivre par la m�re
de Yasmina au cours de 1 'interaction ("Nous, Algeriens, avons
honte de toi, fran�ais"), vient mettre en cause 1 'accord
implicite des deux conjoints sur la nature des relations entre
Algeriens et fran�ais sur 1equel se sont construits les
rapports du couple.
La protestation de Yasmina (UC'est mon mari, c'est pas un
chien") et 1 'interpretation du message par Gerard ("Si vous
avez honte de moi ... "), sont en contradiction totale avec 1a �
d�finition commune de leur situation conjugale comme 1 'union �
hypergamique d'une femme appartenant A un �roupe statutairement �'
inferieur et d'un homme appartenant A un groupe statutairement. i
superieur. Et en effet, si 1a famflle de Yasmina a honte de son "::�
mariage et de son Mari, c'est en r�f�rence A une tout autre �
logique sociale que ce11e qui permet de cat�90r1ser une union_�
par rapport A 1a position soclo-�conomique des conjoints. La -��
hierarchie relative du ,uperieur et de 1 '1nferieur est 1cl --�
subordonnee A 1 'opposition absolue entre 1e dedans et 1e
dehors, ou, pour dire 1es choses autrement, I a valeur a b t ache e "
A 1a promotion sociale est subordonnee � la valeur attachee A
1a loyaute vis-a-vis du groupe.
Dans
candidats,
cette logique, 1es capitaux detenus
en terme de richesse economique ou de
par les
prestige
12

social, ne sont n�gociab1es qua L' i n t er l eur des limites que 1e
groupe s'assigne a lui-m�me, et on a vu, a propos du scanda1e
provoque par les "beaux mariages" des deux soeurs a1geriennes
decrit dans les pages precedentes, comment 1a richesse ou 1e
prestige du candidat peuvent, lorsqu'il est etranger au groupe,
se retourner contre ceux qui s'en prevalent, et renforcer
1 'accusation de trahison.
Dans 1es jugements portes sur 1 'union entre un homme
fran�ais et une femme algerienne, 1e point de vue de 1a fami11e
a1gerienne (et plus genera1ement de 1a societe des fmmigres.
algeriens), et 1e point de vue de 1a famil1e fran�aise (et plus
genera1ement de 1a societe fran�aise), divergent donc sur un
point essentie1 : pour les uns, 1a difference du conjoint
etranger est un element non negociab1e, pour 1es autres e11e
constitue un element d t t nf er t c r t t e dans l a logique de l t e cha nqe
compensatoire. C'est ce dernier point de vue que developpe
Gerard a propos de son propre mariage : .
"Je pense pas qu'y ait plus de prob1eme. Parce que par exemp1e
moi, j'essaie de me Marier avec une A1gerienne, yaura des
difficu1tes, c'est sOr. Mais peut-�tre un gar�on qui est bien,
il amene une fille a 1a Maison qu'e11e est ... je sais pas moi,
beb�te ou que1que chose comme �a, y aura peut-�tre autant de
difficultes a 1a faire accepter parce qu'e11e est b�te que moi
qu'e11e est a1gerienne".
On peut exprimer cette diff�rence de points de vue en
disant que, dans 1e cas d'un couple forme par un homme fran�ais
et une femme a1gerienne, 1a representation de 1a mixite
matrimonia1e est abso1ue pour 1e groupe algerien et relative
pour 1e groupe fran�ais.
Si 1 'on examine m3intenant 1a situation inverse, ce11e
d'un couple forme par un homme a1g�rien et une femme fran�alse,
on peut tout d'abord relever que 1e5 reactions des fami1les
fran�aises a 1 'egard de ce type d'union sont en regle genera1e
plus defavorab1es, et les reticences a accepter 1e conjoint
etranger plus fortes et plus durab1es que dans 1e cas du
mariage entre un homme fran�ais et une femme algerienne.
On peut observer notamment que, a10rs que face a une
eventuelle belle-fille algerienne, 1a prise en compte des qua-.
lites personnelles de 1 'individu (MElle est mignonne, cette
petite-) 1 'emporte aisement Jur son or1gine ethnique (cel1es-ci
compensant ce1le-1a), par c�ntre 1a valeur negative attribuee A
1 'a1gerianite pese d'un poids beaucoup plus �leve lorsqu'11
s'agit dlun gendre eventue1. Comme 1e dit 1 tune �es· femmes
fnterrogees au cours de 1 'enqu�te : -Etre mariee avec un Arabe,
�a marque mal". Sur 1e plan des c1assemenEs sociaux, 1a
fran�aise qui �pouse un Algerien a beaucoup plus A perdre que
1e fran�ais qui epouse une Algerienne. Du point de vue de sa
fami11e et de son entourage, son mariage sera dans la plupart
des cas pe r cu , selon l'opinion qui p r e v au t de f a c o n generale
dans son groupe social, comme une union hypogamique avec un
13
,
.. !
:""j
!
-r •

_-- . - _- ---
homme d'une condition fnferieure (6). Le mariage, qu'fl soft
hypogame ou hypergame, ne contrfbue en effet que faiblement �
modifier les statuts masculins qui sont ceux � partir desquels
sont evaluees les positions familiales. L'hypergamie, en ele­
vant 1a femme au nfveau social de son epoux, a essentiellement
pour resu1tat de 1a surclasser et de surc1asser ses enfants par
rapport � 1a position qu'e11e occupait anterieurement � son
mariage. L'hypogamie, A l'inverse, se traduit par un declasse­
ment de 1 'epouse et de ses enfants par rapports � 1a position
occupee par sa fami11e d'origine.
Par rapport A cette logfque des echanges matrimoniaux,
dominante dans 1a societe fran�aise, 1e mariage d'une femme
avec un Algerien �st done plus devalorisant que le mariage d'un
homme avec une A1gerienne. Per�u comme une union "en dessous",
11 ne peut apparattre que comme un choix negatif, reserve aux
femmes qui sont 1e plus depourvues de valeur sur Ie marche
matrimonial fran�ais (7). C'est pourquoi 1e mariage d'une fi11e
avec un Algerien a, pour une famil1e fran�aise des effets
sociaux plus importants (et est en consequence plus mal vu)
que le mariage d'un fils avec une algerienne. Ce type d'union
fait par contre 1 'objet d'une relative tolerance du point de
vue des familles maghrebines. - Le mariage d'un fils avec une
Fran�aise peut inspirer 1a mefiance ou susciter 1e mecontente­
ment, mais en aucun cas i1 ne porte atteinte a 1 'honneur de 1a
famille, que seul 1e mariage d'une fille avec un Fran�ais est
susceptible de mettre en cause .. Contrairement a ses soeurs, l e
jeune homme dlorigine algerienne qui realise un mariage mixte
peut sous certaines conditions, a la fois beneficier du pres­
tige qulattire 1 'union avec un membre du groupe dominant, et
maintenir, intacte, 1a position qu'il occupe dans son pro pre
groupe.
Pour resumer, on dira que le mariage dlun homme fran�ais
et d'une femme algerienne est relativement bien tolere par le
groupe fran�ais et intolerable pour le groupe algerien, alors
que 1e mariage d'un homme algerien et d'une femme fran�aise est
(6) Notons que la caracterisation de ces attitudes generales
des groupes vis-A-vis de 1 'union mixte n'implique pas que.
tous leurs membres reagissent de la m�me maniere Aces
unions. Mais elle permet de situer une opinion dominante A
laquelle 1es sujets deviants eux-m�mes se referent pour
sty opposer ou la contester. Ainsi, les jugements positifs
que les epouses fran�aise des couples mixtes .portent sur
leur propre mariage sont explicitement opposes � ce
qu'elles pensent �tre 1 'attitude normale des membres de
leur groupe ("Les gens, ils generalisent", "Quant on dit
Algerien, de suite, vous savez ... , etc.).
( 7 )
Les couples
fran�afse ne
formes dlun homme algerien et
suscitent jamais autant de
d'une femme
curi os f te ou
14

juge de fa�on relativement neutre par le groupe algerien et de
fa�on pejorative par le groupe fran�ais. Du point de vue de
1 'integration de 1 'individu A son groupe socia', 1e mariage
mixte est moins compromettant pour 1 'homme fran�ais que pour 1a
femme fran�aise, et moins compromettant pour 1 'homme algerien
que pour 1a femme algerienne.
5i c'est pour la femme, beaucoup plus que pour 1 'homme que
le mariage mixte est susceptible de mettre en cause
1 'appartenance de 1 'indiiidu A son groupe d'origine, c'est
auss; pour 1a femme beaucoup plus que pour 1 'homme qu'tl est
occasion d,'ascension au de regression socia1e. Du point de ��e -
de 1a mobi1ite socia1e, 1e mariage mixte est plus avantageux
pour la femme algerienne que pour 1 'homme algerien, et plus
desavantageux pour 1a femme fran�aise que pour 1 'homme
fran�ais., .
Dans 1es deux cas possibles de mariages franco-a1geriens
(celui d'un homme fran�ais et d'une femme algerienne et celui
d'un homme algerien et d'une femme fran�aise), et par rapport �
ces deux dimensions (cel1e de 1 'integration au groupe et ce1le
de 1a mobi1ite socia1e), 1es femmes subissent donc, bien plus
que 1es hommes, 1es effets sociaux de 1a mixite matrimonia1e,
au point qu'on peut penser que, dans 1e cas des unions franco­
a1ger1ennes, seuls 1es mariages des femmes sont ree1lement
per�us par leurs groupes respect1fs, comme des mariages mixtes.
d'hosti1ite que. lorsque cette logique compensatoire est
battue en breche. Quand 11 n'est pas 1e fait des individus
1es plus depourvus de ncapitaux sociaux" (au titre'
desque1s 1a beaute et 1a presentation physique occupent,
pour 1es femmes, une place importante), ce type de mariage
donne forcement "a ref1echir", comme 1e dit l'une des
femmes 1nterwievees au cours de 1 'enqu�te :
"Quand je sors dans 1a rue avec man mari, on me regarde.
Mais �a me fait rien du tout. Au contraire, je suis
contente, je me dis: tlens, 1es gens, �a 1es faft
reflechir. Parce que, c'est vrai, c'est pas pour me
vanter, mais je suis toujours bien habi11ee, tout �a,
comme 11 faut quoi. Alors, que je sois marfee avec un
Algerien, �a leur pose des questions".
15

ANNEXE - EXTRAITS D'ENTRETIENS
FARIDA, YASMINA, GERARD
"Je l'ai connu, i1 y a un an. Au depart, c t e b a i t 1e coup
de foudre et pui s ap r e s c a c ' est bi en a c cr o che . / ... / Bon, on a
continue, j'ai mis rna mere au courant, je lui ai dit : "VoilA".
Alors e11e m'a dit: "C'est tes prob1emes, moi j'ai rien A
dire. 5i tu as chois1, tu es assez grande. Bon, moi j'aurais
p r e f e r e que ce soit un Musu1 man, 11 l'est pas, 11 l'est p as " •..
Et c'est pas 1e genre A exiger d'un homme qu';l se fasse
musulman. Bon c;a a ete un peu dur pour rna mere, mais e11e· a
compris. / ... /11 est venu un dimanche me demander en rnariage.
Tout seul. Parce que sa famil1e i1 leur a parle, 11s etaient
contre. 11s lui ont dit: 1111 n'en est pas question, pas avec
une A1geriennen• 11 est venu voir rna mere, 11 m'a demande en
mariage. Y avait man f r e r e , l t a t ne . Man frere, sa seu1e
question c a a ete: "Moi, c a me regarde pas, 1e seu1 p r ob l e ne
c'est qu'e11e doit avertir son onc1e". 11 sait tres bien que je
pouvais pas avertir man onc1e, si tu veux c'etait un peu du
chantage dans 1a mesure o� i1 a dit: "S'i1 arrivait que1que
chose A man onc1e, je me 1e reprocherai toute rna vie". J'ai
beaucoup ref1echi A 1a question avec rna mere, el1e m'a dit:
"C'est pas 1a peine d'ecouter ce qu';l a dit ton Frere ou ce
qut l s ont dit l e s autres. E11e m'a dit : m�me avec un Algerien
�a aurait ete diffici1e dans 1a rnesure o� c'est pas ta fami11e;
c'est pas que1qu'un de ta fami11e qui porte ton nom". / ... / 11
faut que ce soit un qui porte son nom. Je peux pas a11er A Lyon
voir man onc1e et lui dire: "Je vais me rnarier". Parce qu'11
vit pas constamment ;ci, 11 vient une fois par an pour 1a f�te
de l'Aid, c'est tout. 5'11 vient, 11 reste juste huit jours,
qui nze j ours, 11 a pas besoi n de l' a p p r e n d r e . S '11 vi ent et que
je suis pas A 1a maison, rna mere e11e peut tres bien dire que
je suis en voyage. Bon, on a fait taus 1es papiers pour 1a
Mairie taus 1es deux. Au debut, c'etait A 1a Mairie d'A.
Apres, comme 11 y avait plein, . plein d'Algeriens que rna mere
connatt et tout, vis-A-vis d'e11e on a change pour C. / ... / Mon
frere, trois jours avant 1e mariage on 1 'a plus revu jusqu'a
present. 11 dit : "Le probleme c'est qu'el1e aurait dO avertir
son onc1"e. Mais c t e t a i t l e p r e t e x e e , 11 a fait l'hypocrite, 11
croyais que j'al1ais reculer, que �a allait me passer.
Mariage ... mariage que quand le moment serait venu, 1e
probleme de Ion onc1e J'a1 trouve �a vraiment .•. de 1a part
de man fr�re. On croft connaftre 1es gens et pu1s.�. surtout
avec lui j'tHais t r e s l t e e , C'etait lui que j'adorafs l e plus
de mes freres. Je me confiais A lui. Quand j'avais bes01n de
quelque chose, c'est vers lui que jla11ais ... En fait, 11 ne
s'attendait pas A �a de rna part. Moi, je representais quelque
chose de tres beau: 1a femme algerfenne. Et alors ? C'est pas
pour �a que je renfe ma race. Je su1s, je sera; toujours une
Algerienne. Mais pour eux, s1 on epouse un Fran�afs, on prend
sa religion, on prend son nom. On nlest plus Ar ab e pour eux, on
16
i .

sera plus Arabe. Non, sa position pour moi, e l l e a ete vrafment
hypocrite, parce que bon, j'avertis man oncle, man oncle, 11
sait tres bien qu';l sera contre. Si j'avais envie de
1 'avertir, je me serais mariee avec un Algerien. 11 a dit A ma
mere: "Oui, tu l'aides A se marier". [lIe a dit : "Elle sait
c e qu'e11e fait, c'est rna fille, c'est normal. que je l'aide".
11 lui a dit : "Mais tu te rends compte que tout A. 1e sait" ...
Bon, je suis partie en Alg�rie, j'ai discute avec un de mes
oncles. C'est surtout un de mes cousins atnes, mais pour moi il
r e p r e s e n t e , 1'onc1e quai. 11 r e p r e s e n t e l'onc1e, l e papa, ce que
tu veux. 11 il'a dit : DTu es a s s e z grande pour savoir ce que tu
fais. Tu vas pas epouser un Algerien pour faire p1aisir � moi,
A 1'autre. 11 m'a dit : telle que je te connais, tu as toujours
voul u �tre 1 nde pe ndan+e , avec tes idees. Le seu1 prob 1 erne, 11
m'a dit, Ie seul obstacle c'est ton oncle. Tu veux eviter qu'il
1e sache, mais 11 1e saura un jour. Bon, 11 arrivera ce qui
arrivera. Soit, i1 finira par ceder, soit s'i1 cede pas, tant
pis pour vous" ... II (Farida)
"1 ... 1 J'ai dO partir de chez moi. Mes parents lIs ont
pas accepte. lIs l'ont pas voulu. C'est un Fran�ais, un
Fr a n c a l s , on l e veut pas A la maison, enfin ... Je me suis p r i s
des roustes, j'ai ... enfin vraiment j'ai passe l a n t s e r e , Ce
que j 'ai passe! Oh .. ! Pendant que je l e frequentais... Mon
Frere i 1 voul ai t pas en entendre p a r l e r , rna mere pareil, Y
avait pas moyen de ... j'essayais quand m@me d'arranger le�
chases. Man mari 11 a v a i t ete attraper man f r e r e , en lui disant
qu'il avait des intentions serieuses et tout, mais y avait pas
moyen. C'etait non, c t e t a l t non. Man f r e r e 11 voulait pas. Pour
me marier avec man mari, j'a; pass� ... un calvaire pour ainsi
dire. Enfin, c'est peut-etre trap mais enfin, pour moi c a a et�
vraiment tres difficile. Mes freres, ils savaient que je
sortais avec lui, c'etait : "Jarnais tu te marieras avec
1 ui ... H. Je pense c a a et� man grand f r e r e , pas tant mes peti ts
f r e r e s , eux ils etaient jeunes, 11s l'ont bien pris. Mais mon
Frere atne, pas question, 11 voulait pas en entendre parler.
Non, e'etait non. Le plus, tout d'abord c'est parce que c'etait
un Fran�ais. Et chez nous, soi-disant les Algeriens faut pas se
marier avec un Fr a nc a.i s , Une Fois comme j'ai dit: "C'est l e
destin, hein ... ". Je vais pas me marier avec que1qu'un que je
connais pas. Moi j'ai ve cu iei. J'ai pas l a mentalite··.
algerienne, c'est vr a t , j'ai pas ... les trues eomme 115 font,
l e c a r e me , tout c a , non. 1'101 j'ai ve cu t c i , j'ai ve cu parmi l e s
fran�afs, J'ai prfs leurs coutumes. C'est vraf, je vis comme
eux, Je ne sens pas Fr a n c a i s e , attention, he I n , je dis pas que
je suis une fran<;aise, mais j'af leurs coutumes, je me suis
adaptee A eux. Moi, pour moi, me Marier avec un Algerien,
vraiment c'est. .. non! J'ai d l s cut e avec rna mere, parce que lila
mere on s'entendait bien toutes 1es deux, parce que pour moi,
c'etait plus une copine qu'un mere. On parlait et tout. Moi je
lui a v a l s dit, pour mon na r i . Ma f o i , e l l e l e prenait bien plus
ou moins, mais y avait ... parce que rna mere c'etait par rapport
17

aux gens plutot heine [nfin, je pense que c'est �a ... par
rapport aux gens. Tu te maries avec un Fran�ais, c'est pas bien
pour tes cousins. Et tes cousines, elles se sont toutes
mariees, elles ont fait leur robe de mari�e, enfin, vous savez
comme c'est chez nous. [nfin, 1e plus �a a �te mon fr�re. Ca
�te dur, �a � �te duro Du cote de sa fami11e, y a pas eu de
p r o b l e ne . De ce cote l a , vraiment r i e n a dire. D'abord, quand
je suis partie de chez moi, je suis rest�e un an et demi chez
eux. C'etaft bien, enfin y avait des petits prob1�mes, mais
enfin vraiment des petits probl�mes. / ... / Mon frere, 11
sortait avec une Fran�aise. Avec e11e y avait pas de probl�me. !
Ell eve n a 1 tal a m a i son e t t 0 u t . V r aim e n t c ' eta i t par tip 0 u r ''':1
q u ' i 1 sse mar i e n t . A lor s dec e cOt e 1 a , y a v a i t pas de "i
p r o b l e ae . A10rs moi une f o l s , je lui ai dit : "Pourquoi tol, et 1
pourquoi pas moi ? C'est pas parce que je s u I s une fi11e." 11 a I
dit: "C'est pas p ar e t l , moi je suis un homme" ... ". (Yasmina)
"/ ... 1 J'ai un onc1e qui �tait t r e s raciste, bon, il est
raciste. Et quand je frequentais avec el1e, bon moi je me
cachais pas. Et un jour, mon onc1e il me dit : nOh, tu 1 "a ne ne s
plus l'ar ... 1a petite qui est avec toi". Et j'a; dit : Non. 11
me dft: "Mafs tu est b@te, e11e est genti11e et tout". 11
savait que c'�tait une alg�rienne, 11 m'a pas dit : "Tu as bien
fait". Ca m'a etonne. Mafs j'avais p e u r , c'est de mes parents,
qu'ils 1e prennent mal. Parce que j'ai dit: "Quand m@me, se
faire renier par 1es parents pour une gonzesse, �a doit �tre un
peu emmerdant". Bon, comme mes parents, i 1 s l ' ont a c c e p t e e , c a
m'a rien fait. I ... / Bon apres e11e, e11e avait des problemes
avec ses parents, vis-a-vis de moi, parce que j'etais pas
algerien. Bon avec son frere, e11e en a eu des prob1emes, e11e
en a eu marre, e11e est partie de chez e11e. 1 ..• 1 Mais dans sa
fami11e aussi, y a beaucoup de cousins qui jouent 1es parents.
E11e avait peur de son cousin la. Sa mere, e11e se faisait
dieter par son cousin. Pour sa soeur Fathia, son cousin 11
attrapait sa mere, i1 lui disait: "Elle fait �a, �a, �an.
/ ... 1 Comme moi, je 1 ui ai di t : "Moi je veux bi en connattre ta
mere, mais tes cousins, je veux pas les connattre". [11e m'a
jamais dit: "Viens on va prendre 1e cafe chez mes cousins".
E11e dit: "Je vais chez ma cousine, e11e prend man fils ... ".
J'aime pas, c'est l'ambiance que j'aime pas. C'est pas que je
sols raciste. J'aime pas. Cette ambiance j Jaime pas. 1 •.. 1 Non
na i s d e pu i s qu'on est ensemble, e l l e r e p a r l e A s e s parents. "",
Parce que c'est no l qui l'ai, p o u s s e e A reparler A sa ne r e , Elle
a m�me eu un jour une histoire avec ses parents, par rapport A
mol. Elle a dit : RCa yest, je lui parle plus � ma m�re ! Oh,
j'al dit vas-y retournes, c a fait rien, c'est pas grave". 1 ..• 1
Mais el1e m'a fait un coup sa mere. E11e �tait devant en plus,
sa mere e11e me 1 'a dit de bouche a oreil1e. El1e s'est mise a
p l e u r e r , e11e lui a dit : ·C'est mon mari, c'est pas un chien",
moi <;a m'a prls la. Voila ce qui s'est pass�, c'est que sa
mere, ·11 devait venir ses cousins de 1 'A1g�rie, ils devaient
venlr. Et nous, fata1ite, on promenait et on devalt manter
b o I r e l e cafe. Sa m�re, e11e lui a dit a e l l e , j'ai compris,
18

'f
..
elle lui a dit: nPartez, c a marque mal,
Alors jlai dit A sa lIIere: nVoil�, si v o u s
ou je lIIonte boire 1e cafe, ou si je monte
monte plus"" (Gerard)
19
sills 1e voyent".
avez honte de moi,
pas clest fin; je
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1.
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RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE
ET COMPETITION DES lIGNEES FAMILIALES
Le marfage d'un fils avec une Fran�aise, on 11a vu
inspire aux fami11es maghreb;nes des sentiments d'une tout
autre nature que ce1ui d'une fi11e avec un fran�ais.
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Pas s o uha i t e rnais pas v r a i ne n t fnterdit, il s'agit dans l e ' :
premier cas d'un mariage qu'on peut deplorer, dont on peut
percevoir 1es dangers, mais auque1 on peut malgre tout se
resigner parce que s'il est souvent per�u comme une union mal
assortie, il ne met pas profondement en cause 1es conditions
d'appartenance au groupe de l i i n d i v i du Amal marie", ni 1e
statut de sa descendance. Quant a L' e p o us e e t r a n q e r e , on attend
d'elle (comme d'ai11eurs de toute be11e-fille) qu'elle fasse
1es efforts necessaires pour se faire accepter, c'est-a-dire
qu'elle en vienne a adopter 1es fa�ons de faire et le mode de
vie de la famille dans laquelle elle est entree, a tout 1e
moins qu'e1le renonce a 1a pretention d'eduquer ses propres
.enfants selon d'autres normes que cel1es que le groupe familial
de leur pere, et particulierement sa parentele feminine,
s'estime legitimement en droit de leur transmettre . Si e11e se
conforme aces attentes, 1a bru etrangere peut �tre integree
sans problemes particu1iers, et il peut m�me arriver qu'el1e
soit, plus qu'une autre louee et appreciee par sa belle­
famil1e. C'est par exemple 1e cas de Michelle, mariee depuis
trois ans a un Algerien et mere d'un petit gar�on prenomme
Karim, qui se flatte, a juste titre, d'etre "tres bien vue" par
la fami11e de son mari et par les voisines maghrebines du
quartier o� e11e hab;te avec son mari 1 'appartement contigu a
celui de sa belle-fam;11e :
"J'ai pas de prob1emes. Je suis tres bien vue dans sa fami11e.
Avant que je 11epouse, ses parents i1s me connaissaient deja,
puisque je venais souvent a 1a maison, j'etais 1a mei11eure
arn;e de sa soeur. A10rs sa mere, el1e m'avait remarquee deja.
E11e disait: DTiens, cette petite, e11e est brave ... ", Parce.
que moi, j'osais pas m'assoir sans qu'on me 1e dise, j'etais
r e s e r ve e quai... Y en a des foi 5, e l l e s sont sans-9�ne. A10rs
quand j'allais chez eux, j'a; fait l a connaissance de son pe r e ,
de sa m�re, de ses freres et soeurs. J'af toujours ete bien
vue. 11s m'ont jug�e. Clest primordial, parce que meme ·51 nous
on s'entend et qu'avec les parents, c a v a pas, c a cr e e des
problemes·.
Jugee avant son mariage sur sa reserve et sa bonne
education, Michelle l'a ete au s s I sur l e s signes de son respect
envers les valeurs culturel1es et re1igieuses de la famil1e de
son mario Ce respect, dont e11e ne n'est jamafs d�partie, se
20

· '-
traduit par sa soumission volontaire aux rOles de be11e-fille
et de jeune mere, te1s qu'jls sont definis par 1e milieu social
au e11e vit desormafs, par sa vo10nte d'en apprendre la langue
et les coutumes, et par son acceptation sans reserve de
1 'influence educative predominante que 1a famille de son mari
exerce sur son fils
"Souven't, je vais dans des mariages arabes ou je m'habflle
carrement en Arabe, a des fian�ai11es, des baptemes ... Comme,
dernierement, ma belle-mere a fait 1es fian�ail1es de sa fi11e.
Et puis des fofs aussi, y a des· voisines qui 1 'invitent, donc
el1e, e11e apporte ses fi11es et ses bel1es-fi11es, ,c'est
normal. Done, on s'habi11e, on met 1es grandes robes et tout,
moi �a me plait, 1a musique, tout �a, on parle, on rigole. Au
debut, devant moi, i15 parlaient en Arabe, je comprenais rien
du tout. Mais j'ai jamais ete ... , je veux dire, de penser
qu'ils par1ent de moi ou ... jamais. Bon, ben, je faisais pas
attention. Maintenant, y a beaucoup de mots que je comprends,
comme 1 'autre jour, je suis al1ee au mariage de la cousine de
man mari, 11s parlent tous en Arabe devant moi, je comprends
les conversations. Paree que A force je me suis habituee.
Enfin, j'ai toujours ete la pour les f�tes. Mon fils, puisque
mon mari i1 est musulman, quand 11 est ne ils ont fait une
fete, comme �a se fait chez eux. Mes enfants, ils prendront
tous la religion de leur pere. Comme c'est le chef de fami11e,
donc les enfants prendront sa religion, moi c'est pas ... quand
j 'etais petite j'a11ais au catechisme comme tout 1e monde: mais
maintenant je vais pas a 1 'eg1ise. Je crois en quelque chose,
mais pratiquer, non. Alors, je vais pas leur donner 1a re1igioh
chretienne, je me suis pas mariee avec un chretien, �a serait
pas bien �a. Enfin, moi je prefere leur donner 1a religion de
leur pere, on melange pas deux religions, 1es enfants apres i1s
savent plus, ils sont desorientes, non je prefere qu'i1s
suivent 1a religion de leur pere".
La facilite avec laque11e cette jeune femme renonce a
va10riser 1es pratiques culture11es et re1igieuses en vigueur
dans son propre milieu familial pour accepter celles de son
mari et 1es faire adopter par ses enfants, est incontestab1e­
ment un element determinant de 1a reussite de eette union que
tout 1e monde (Michelle el1e-m�me, son mari, sa belle-fami11e
et les fami11es voisines) s'accorde a juger comme exemplaire.
Cette strategie du renoncement, qui peut paraftre alienante,.
s'exp1ique par 1e profond detachement de 1a jeune femme envers "
sa propre famille dont el1e s'est coupee bien avant son
mariage, "pour des raisons critiquesn dit-e11e, a 1a suite du
remariage de sa mere. Mafs e11e ne peut �tre qu'exceptionnelle,
comme est aussi exceptionne11e 1 'estime mutuel1e que se portent
Michelle et sa belle-mere, estime fondee sur 1es dispositions
de 1a jeune femme a adherer aux 1nterets du groupe de son mari,
qui en font 1 'agent Ie plus sOr de 1a reproduction de la
lignee :
"J'aimerais que mes enfants apprennent l'Arabe.
personnellement je comprends, mafs man f1ls on lui parle
Moi,
pas
21
,--

Arabe. Enfin, j 'espere que plus tard 11 pourra apprendre. Je
trouve que c'est tres beau. Parce que c'est dur quand on
comprend pas, je trouve que c'est duro Quand il vient de la
famille, ou plus tard s'il veut aller en AIg�rie, pas parler
l'Arabe, c'est dur".
A 1 'oppose de cet exemple exceptionne1 du bon mariage
conclu avec 1a Fran�aise, 1e mauvafs mariage est celui oQ 1a
bru etrangere est soup�onnee de vouloir d�tacher son mari du
milieu familial, de 1 'inciter A renier 1es valeurs culturelles
et re1igieuses de son groupe d'origine et de chercher A
accaparer les -enfants. Dans ce cas dont nous avons pu observer
plusieurs exemples, 11 arrive souvent que surgissent des
conflits plus ou moins vio1ents entre la belle-mere et la
belle-fille, mais aussi entre 1a mere et son fils et entre les
epoux eux-m�mes, conflits qui portent 1a p1upart du temps sur
1e choix d'une residence pour le nouveau couple (A proximite ou
A distance de la famille du 9ar�on), sur sa participation aux
f�tes familia1es, sur la frequence de ses visites (comparees A
ce11es dont il honore la famille fran�aise), et sur
I 'attribution des prenoms aux enfants. Quand e11e menace 1a
prerogative qui fait considerer comme seul legitime le maintien
exc1usif des enfants du fils dans la Iignee paterne11e, l�
belle-fille f r a n c a t s e peut �tre l'objet des pires accusaions,
dont celle de sorce11erie.
Confortes par cette conviction qu'on a la legitimite pour
soi, les efforts conjugues de la famil Ie du gar�on pour 1e
maintenir dans la fidelite patrilineaire peuvent parfois
prendre la forme dlun veritable conf1it ouvert, a1lant des
tentatives incessantes de sa mere de le pousser au divorce
jusqulaux initiatives, plus vio1entes, des hommes de la famille
dont les cas bien connus d'en1evements et de rapatriement force
des enfants des couples franco-a1geriens, fournissent des
exmples tristement celebres. 11 arrive que, dans ce conflit
familial, 1 'homme choisisse de se dresser c�ntre ses parents et
prenne l e parti de son epo u s e . Nous avons eu l'occasion
dlobserver un exemp1e de ce cas de figure, ou 1a decision prise
d'un commun accord par un jeune homme algerien et sa femme
fran�aise de demenager dans un autre quartier � 1a suite d'un
grave conflit entre 1a jeune femme et sa belle-mere, s'est
soldee par 1 'anatheme_jete sur 1e jeune homme et par 1a rupture
des relations fami1iales. Cet exemp1e montre que, dans certains.
cas, 1e mariage mfxte des hommes peut tout comme celui des
femmes, aboutir A "exclusion sociale et A l a division
familiale. 11 est important de noter toutefofs que ces effets
ne sont pas contenus a priori dans 1e mariage lui-m�me, mais
sont 1 'aboutissement d'antagon1smes familfaux posterieurs A sa
conclusion, comme l'explique I c t 1a mere du 9ar�on :
"E11e est arrivee chez son mari ales mains sur la t�te", e11e
ne savait ni s'occuper de 1a maison nf eduquer les enfants.
El1e passaft son temps A lire des journaux et A ecouter 1a
radio. Enfin, je devais tout lui apprendre, et pas seulement A
fafre 1e menage et la cuisine, mafs a penser � 1 'avenir, A
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