Skip to main content

Full text of "Entrée gratuite"

See other formats







































\ 


4 " 

N ' V* 


X» 



A 


DU MÊME AUTEUR 


c An Pays dos Pagodes — Notes de voyage: Hongkong, 
Macao, Shanghai, Le IIoupé, le IIounan, le Kouei-Tcheou avec 
préface par le Général Tcheng-Ki-Tong. — Ouvrage illustré de • >(> 
gravures et photogravures. Grand in S". — Quatrième édition. Shang¬ 
haï. Imprimerie de la Presse Orientale. — Prix : 10 ïrs ou 4 $. 

Pages Laotiennes. — Le Haut-Laos, le Moyen-Laos, le Bas- 
Laos, avec préface par S. M. Somdet Pra-Chao-Zakarine, roi 
du Luang-Prabang. — Ouvrage illustré de 312 photogravures et 
accompagné d’une carte avec itinéraire. Grand in-8° jésus. — i. II. 
Schneider, Editeur, Hanoi et Paris. — Prix : 15 lus. 


En vente chez les 'principaux libraires île France et des Colonies. 




A. RAQUEZ 



SAIGON 

CLAUDE & C''\ Imprimeurs-Éditeurs 


1903 




A mes confrères de la Presse 
indo-chinoise, coloniale, métropolitaine et étrangère 
que l’Exposition de Hanoi réunit 


M me Alcan, France d'Asie; 

MM. Babut, Tribune Indo- 
Chinoise ; 

Contensouzac, Echo dll 
Cambodge ; 

Ferrière, Courrier Sai- 
gonnais ; 

Gallois, Courrier d'Hai- 
pliong ; 

Giret, Indo-Chine Répu¬ 
blicaine ; 

Héloury, Opinion; 

Jollivet, Petit Tonkinois ; 

MM. Douane, Politique Colo¬ 
niale ; 

Frappier de Montbenoit, 
Journal d Agriculture 
Tropicale ; 

Lemière, Écho de Chine ; 

Ouénu, Quinzaine Colo¬ 
niale ; 

M mes P. Berthelot, Petite Gi¬ 
ronde ; 

H. Berthelot, Figaro ; 

Max, Fronde ; 

Vivien, Voltaire ; 


MM. Koch, Indo-Chinois ; 

De Lamotte, Avenir du 
Tonkin : 

Leyrisse, Écho du Tonkin; 

Petitet, Journal en ca¬ 
ractères ; 

De Peretti, Tribune Indo- 
Chinoise ; 

Piglowski, Indépendance 
Tonkinoise ; 

F.-H. Schneider, Avenir 
du Tonkin et Revue 
Indo-Chinoise. 

MM. Rouët, Questions diploma¬ 
tiques et coloniales ; 

Samson, Dépêche Colo¬ 
niale; 

Serret, Courrier du 
Mexique. 


MM. Ajalbert , Journal; 

Ballu, Matin , Français ; 

C te de Bernis, Gazette de 
France ; 

P. Berthelot, Gironde; 


11 


E N T R E E G R A T l T 1 T E 


MM. De Boisadam et Chesnay, 
Vie Illustrée; 

V te R. de Caix, Journal 
des Débats ; 

Crépet, Petit Bleu ; 

Degay, Petite République 
et Lanterne ; 

Duboscq, Actualité ; 

Durand, Agence Havas; 

Fort, Paris International 
Courrier ; 

Frachon-Pila, Lyon Ré¬ 
publicain ; 

Gaillard Labbé, Revue 
Libre ; 

Gandolphe, Gaulois et 
Liberté ; 

Halais, Indépendance 
Belge; 

Jung, Eclair ; 

Lefeuve, Rappel; 

Le Lan, Patrie; 


MM. Marchedier d’Estray, 
Revue Libre; 

Paix Séaille, Européen 
et Revue Scientifique ; 

Pierre Mille, Temps ; 

Pierron, Phare de la 
Loire ; 

Mouterde, Réveil Répu¬ 
blicain de Lyon ; 

B on de Noirfontaine, 
Illustré Soleil du Di¬ 
manche ; 

Retailleau, Vélo ; 

J.-J. Rousseau, Figaro 
Illustré ; 

Rousson, Monde Illustré ; 

Sauvaire, Petit Var; 

Sailland, Sport Universel 
Illustré , Presse ; 

Toulet, Vie Parisienne ; 


Vivien, Commissaire délégué de la Presse Française. 


MM. Chan, China; 

Cunningham, Hongkong 
Daily Press; 

Houang-Chung-Huei, 
Ching Houa Pao ; 
Hourant, Straits Times; 


MM. Jourdan, Siam FreePress; 
Mac Millam, Times of 
India; 

Van der Heide Soera- 
bainsch Handels Blad. 


Sympathique hommage. 


Hanoï, Novembre 1903. 




M DOUMERGUE 

Ministre des Colonies. 


i 



M. TROUILLOT 

Ministre du Commerce 





M. Paul DOUMER 


Ancien Gouverneur Général de /' Indo-Chine 
Créateur de l'Exposition de Hanoï. 




M. François DELON CL F 

Député de la Cochincliine. 





PREFACE 


Une Exposition est une encyclopédie sur le terrain. L’idée même de 
ces Expositions vient en droite ligne de nos ancêtres du XVIII e siècle 
et du bel effort des Encyclopédistes. Les premiers, ils firent, ou tentèrent 
de faire — la tâche était formidable — Vinventaire du patrimoine 
religieux, politique, intellectuel, moral, matériel de l’Humanité. Pendant • 
tout le siècle suivant, on s’efforça, comme eux , de trouver une méthode pour 
le classement de nos connaissances. Quand on end l’avoir trouvée, on 
voulut rendre cette belle découverte sensible aux yeux, S’illustrer, pour 
employer le mot propre, étaler les objets mêmes, ou, quand il s’agissait 
de choses immatérielles, les signes de ces objets, dans des édifices qui 
étaient eux-mêmes des symboles de cet ordre établi par la raison. 

L’Exposition de 1867 à Paris fut celle qui réalisa le plus exactement 
cet idéal. 

Je vous demande pardon, mon cher Raquez, d’avoir débuté par exposer 
cette théorie qui m’est personnelle. Au moins, elle est méditée et vous en 
aurez la primeur. Il m’était d’ailleurs nécessaire de la formuler pour 
que je puisse dire ensuite pourquoi l’ouvrage descriptif que vous publiez 
maintenant me parait indispensable, presque aussitôt que la clôture a 
été prononcée. En effet, les collections exposées dans ces « foires mondiales » 
sont pour la plupart dispersées. Du classement qu’on en avait fait — et 
c'est justement par ce classement plus ou moins scientifique et clair que 
vaut une Exposition, — il ne reste plus aucune trace. Graphiques, 
signes, symboles sont détruits , ou vont moisir dans je ne sais quels greniers. 

Il reste les catalogues, il est vrai ; mais ils sont obscurs, presque toujours 
incomplets, toujours dénués de vie. On a fait un travail gigantesque, et 
de ce travail il ne reste rien, sauf parfois un bâtiment vide, au milieu 
d’une plaine cle boue. 



IV 


ENTRÉE GRATUITE 


Voilà pourquoi je considère votre livre, si complet, si consciencieuse¬ 
ment écrit « devant les choses », comme infiniment précieux. Si vous 
n’étiez pas trop modeste, vous pourriez qualifier votre monument d’acre 
perennius. En tous cas, il est un fait évident : quand plus tard un 
écrivain voudra étudier « les Expositions », —et il est certain qu’on les 
étudiera, — ne sont-elles pas une des manifestations d'effort collectif les 
plus originales de notre époque — et qu’il cherchera à réunir des docu¬ 
ments, ne lui dira-t-on pas : « Pour VExposition de Hanoï, il g a le livre 
de Raquez. » 

Et pour combien d'autres existera-t-il un tel livre ? Où trouvera-t-on 
cette même trace non périe d’une entreprise détruite, cette peinture 
désintéressée et tout objective ? 

Vous étiez destiné à cette tache, ayant le goût encyclopédique. Votre 
expérience d’explorateur vous a donné des principes d'observation 
assez rares, et vous décrivez avec précision. On saura par vous ce que les 
Annamites avaient montré à Hanoi en 1902, comment ils s'exercaient, de 
façon peu heureuse, à reproduire les meubles d'Occident, et brodaient 
sur la soie jusqu’à des locomotives ; comment, d’autre part, leur art 
traditionnel leur faisait encore produire des chefs-d'œuvre, comment 
enfin les Européens comprenaient si peu cet art traditionnel qu’ils 
préféraient au Combat de coqs de Pham-van-Am, Vincomparable artiste, 
un plagiat de la manière japonaise. 

On connaîtra aussi par vous l’état social, agricole industriel, de la 
Birmanie, des îles Philippines, surtout de toutes ces régions d’Extrême- 
Orient qui commencent à peine à entrer dans le courant universel. Et 
comme Vexplorateur ne perd jamais ses droits, vous aurez noté, chemin 
faisant, bien des particularités ethniques qui n’eussent pas frappé un 
autre. C’est ainsi que vous avez remarqué fine les Négritos des Philip¬ 
pines ont des flèches dont le bois se sépare du fer , aussitôt l'animal atteint . 
de façon à ce que la hampe , qui demeure attachée seulement par un lien 
lâche, s’accroche dans les broussailles et retarde la course de la bêle 
blessée. Or, les mêmes flèches existent chez les Akkas du Congo, qui 
ont la même petite taille, le même type et le même genre de vie que ces 
Négritos. C'est vous qui aurez permis cette comparaison. 

ci 




EN T R E E G R A T DITE 


V 


Je. ne voudrais pas 1er uriner sans dire quelques mois de V Ex-position 
d’Hanoi elle-même. El je n ’en dirai pas que du bien. Il n’y a jamais 
rien de parfaitement bien sous le ciel ! C'est ainsi qu’on a construit un 
Palais Central qui a vraiment de ta dignité, de l'élégance, et qui, immense 
qualité pour un édifice, porte bien sa date ; ce qui est une façon de 
dire qu'il a du style. Mais, dans un pays où l’eau abonde , affleure 
aussitôt qu'on creuse un trou, où l’indigène excelle à dessiner des 
bassins aux formes harmonieuses , au lieu de mettre ce palais en 
perspective par la magie facile de ces eaux, on a chassé celles qui 
existaient, comblé des étangs au lieu de les utiliser ! C'est là une faute, 
par bonheur facilement réparable. On a bien fait, d’autre part, de 
construire un monument qui. fût de style français , et non pas une pagode 
quelconque. J’ai entendu soutenir le contraire : mais j’estime que nous 
sommes venus en Indo-Chine pour y mettre notre marque, et non pas J 
pour copier tout simplement Gia-Long ou Tu-Duc. D’autant plus que 
nous les copierions mal. 

J’ai dit aussi tout à l’heure qu’une Exposition devait être une en¬ 
cyclopédie sur le. terrain. Voilà pourquoi l’Exposition de l’Agriculture 
et du Commerce était admirablement réussie. Rien n’y manquait : ni 
les collections, ni le texte explicatif, je veux dire les graphiques, ni te 
pittoresque extérieur. Voilà aussi pourquoi le côté « Beaux-Arts » m’a 
paru insuffisant. Ce ne fut qu’un étalage de marchands de peinture , et 
c’aurait dû être bien plus. On eût dû donner aux indigènes, fût-ce gui¬ 
des co/ries, fût-ce par des moulages, un résumé de notre évolution archi¬ 
tecturale et artistique. On leur eût ainsi, appris quelque chose, et c’est là 
l’objet primordial d’une Exposition, l’avantage commercial ne vient 
qu’après, comme résultante. Les Annamites eussent peut-être alors com¬ 
pris ce que signifiaient nos images peintes, et par quelle longue éducation 
— tout ce qui est antique est pour eux sacré — nous étions arrivés à 
considérer le Nu, qui les fait rire, comme une belle chose. 

Voilà, cher ami, les quelques réflexions que me suggèrent votre livre et 
VExposition de Hanoi. Celle-ci me rappelle aussi que c’est à elle que je 
dois le grand, le sincère, ce durable plaisir de vous connaître. 


Pierre Mille. 




c 


INTRODUCTION 


DES HOMMES ET DES BÊTES 

A PROPOS I)E L’EXPOSITION DE HANOI 

—»»f=o®o*=3<-— 

J’étais un jour l’hôte d’un Préfet de la République qui réunissait 
à sa table quelques-uns de ses Conseillers généraux les plus notoires. 
Vous savez, sans doute, ce que sont ces agapes administratives au 
cours desquelles, comme ne manquent jamais de l’assurer VEclaireui 
de l’endroit ou Y Abeille du crû, la plus franche gaieté ne cesse 
de régner. Chacun était digne et grave, mais plusieurs déjà bour¬ 
raient leurs poches. On était au dessert. Un brave campagnard 
qui s’était particulièrement distingué au sac des macarons, des 
amandes et des raisins secs, mettait à mal précisément les conchi- 
tas et les londrès A la fin, on l’arrêta: « Assez, Tantolin ! Tu en 
as assez ! ». Et notre homme de répondre : c; Laissez donc, ça ne 
gêne personne, c’est la Princesse qui casque ! ». 

Jamais plus grave erreur ne germa dans une âme représentative. 
Les préfets de la République, qui sont assez chichement traités par 
le Budget, ne donnent pas à manger et à boire à leurs administrés 
aux frais du Trésor public. Leur âge d’or est loin. Et l’on se croit 
reporté vraiment à l’époque romaine, en songeant que le proconsul 
Janvier de la Motte pouvait, pour un oui ou pour un non, servir à des 
invités de marque ses si fameuses langoustes. Hélas, nos préfets 
d'aujourd’hui en sont réduits à se contenter de modestes crevettes ! 
Et encore sont-elles si petites que le populaire n’a pas tardé à les 
baptiser : des mômes. 

Eh bien, mon cher Raquez, malgré moi, en lisant le titre de 
votre beau livre : « Entrée Gratuite », j’ai pensé à mon conseiller 
général si fort appréciateur des bienfaits de la Princesse. 

« Entrée Gratuite » ! Vous avez l’ironie douce ! Nous savons 


VIII 


ENTRÉE GRATUITE 


précisément maintenant ce qu’a coûté à l’Indo-Chine l’entrée gratuite à 
l’Exposition de Hanoi. Aimez-vous les chiffres? On en a mis partout. Us 
sont très beaux, très éloquents, très ronds. Et ils nous apprennent 
que les dépenses de l’Exposition de Hanoi, au 30 juin 1903, ont été 
arrêtées à la somme de deux millions quatre cent trente-trois mille 
cinq cent cinquante-six piastres dix-neuf cents (2.433.556 $ 19), 
soit en francs, pour ceux qui ne savent pas lire la piastre, cinq 
millions sept cent dix-huit mille huit cent cinquante-sept francs cinq 
centimes (5.718.857 f. 05) au taux officiel du jour (2 f. 35). 

« Entrée Gratuite » ! 

Vous ne me croyez pas assez simple, j'imagine, pour récriminer 
•ontre la Douloureuse. La vie, de nos jours, — et plus spécialement 
la vie large des colonies — est hors de prix. Et puis, tout se 
paye, la Gloire, comme le reste. La Gloire surtout. Et l’Exposi¬ 
tion de Hanoi, dans l’esprit de ses organisateurs, devait être 
grande dispensatrice de Renommée. Elle n’a pas, que je sache, failli 
à sa tâche. Nous avons vu, à son appel, accourir les peuples les 
plus étranges et se mêler les personnalités les plus diverses. Chacun, 
tout à coup, fut pris d’une sorte de délire. La mode guettait l'Indo- 
Chine. Alors, il fut de bon ton de s’y rendre. Et tel qui jusqu’ici avait 
hésité à franchir les limites de l’octroi d’Asnières se découvrait un 
beau matin l ame d’un Christophe Colomb, pour manger, à Colombo, 
le kari de l’hôtel de l’Europe et découvrir, à Saigon, les « zizis » du 
Café de la Musique. Oui, ce fut un bel exode ! On sentait que des 
temps nouveaux étaient venus. La France, enfin, se décidait à sortir 
de Paris. Il faudrait remonter jusqu’à Saint-Louis et à la septième 
Croisade pour comprendre la sorte de fièvre qui s’empara de chacun. 
Dieu le veut I Dieu le veut ! Spectacle sublime dont ne devait pas 
de sitôt perdre le souvenir la gare de L} 7 on ! Combien de ces pèle¬ 
rins delà plume et du pinceau — réponds-moi, sire de Joinville 1 — 
de ces chemineaux de la pensée, de ces vagabonds de la vie, de 
ces fantaisistes du boulevard et d’ailleurs devaient revenir sacrés 
Chevaliers et possesseurs d’un morceau de la vraie Croix ? That 
was the question. 



ENTRÉE GRATUITE 


IX 


C’est pour tout ce monde-là que fut décidée en haut lieu I’Entrée 
Gratuite. Idée ingénieuse entre toutes et dont on ne saurait trop 
souligner l’à-propos. Il semblait grand temps, enfin, de montrer, 
sous un jour riant, engageant, coquet, pimpant, ce vieux Tonkin 
dont la réputation laissait encore beaucoup à désirer. Le Tonkin 
avait coûté beaucoup d’argent à la France. Beaucoup de larmes 
aussi. Il fallait montrer d’une façon éclatante que nos sacrifices 
n’avaient pas été stériles et que de nos douleurs étaient nées des 
joies. Il fallait donner un encouragement aux partisans de cette 
politique coloniale que tant de gens ignorent encore. Il fallait surtout 
montrer la route aux hésitants, leur indiquer les étapes parcourues, et 
les mettre en face d’une œuvre solide, sérieuse, grandement conçue 
et fortement établie. C est ce qui fut fait. C'est ce dont nous nous 
félicitons tout d’abord. Et c’est ce qui explique que nous passons 
avec tant de complaisance sur les facéties des joyeux comparses 
qui ne pouvaient manquer de se glisser au milieu des personnalités 
autorisées, appelées à Hanoi par cette grande manifestation du 
Travail et de la Paix. 

II me semble que vous avez un peu trop négligé ces frelons pour 
porter toute votre attention sur les abeilles. Votre livre est excel¬ 
lent, mais, à vous parler franchement, je le trouve parfois bien 
grave. Vous faites dérouler devant nos yeux éblouis un brillant 
spectacle. Vous nous montrez avec infiniment d’art de beaux 
décors et degrands hommes. C’est parfait. Mais que faites-vous des 
scènes à côté qui marquèrent d’un cachet si original cette Exposi¬ 
tion que je n’ai pas vue? Et quelle part faites-vous dans votre distri¬ 
bution d'éloges éloquents et de critiques discrètes aux figurants et 
aux figurantes, aux chœurs, à ceux qu’au Théâtre, comme dans 
1 Administration — qui est bien, elle aussi, une scène aux cent actes 
divers — on est convenu d’appeler le petit personnel? Je vous vois 
bien entrant sérieux et digne au Grand Palais. Comme j’aimerais 
mieux vous suivre,, insouciant et léger, au Grand Seize du Coq d’Or! 

Un membre du Congrès des Orientalistes m’a affirmé avoir pris 
grand plaisir à la fréquentation de cet établissement. Je n’ai pas 
besoin, j imagine, d’apprendre aux lecteurs que les Orientalistes, 



X 


ENTRÉE GRATUITE 


comme par hasard, tinrent l’année dernière des assises mémorables 
sur les bords du Fleuve Rouge. Ces aimables vieillards sont de 
toutes les fêtes. Ils résolvent à coups de fourchettes les plus grands 
problèmes de l’évolution de l’humanité et mettent la science à 
toutes .les sauces des banquets. En gens pratiques, ces savants ne 
s’embarrassent pas de préoccupations inutiles, et s’il leur arrive par¬ 
fois de se noyer, ce n’est jamais dans les détails, mais bien dans 
l’ambroisie des festins. Us firent grande figure à Hanoi. L’un décou¬ 
vrit le petit Lac et l’autre le grand Bouddha. Certains poussèrent 
jusqu’à la Digue Pareau. Mais là s’arrêtèrent leurs efforts. 

Je sais que ces savants qui sont avant tout gens d’esprit ne se 
tromperont pas sur mon irrévérence. Elle n’est que de surface. Et 
puis, ne peut-on dire un peu des Orientalistes ce que Renan, si 
à la mode cette année, disait de l’Académie : « Oh ! l'Académie, 
Monsieur, a des indulgences infinies pour le mal que l’on dit d’elle. 
Les grosses injures ne l'atteignent pas ; les doux reproches des 
hommes sincères, elle les prend pour des marques d’amour, et elle 
en tient bonne note pour ses faveurs futures. » 

A côté de ces doctes personnages, évoluait tout un essaim de 
gracieuses visiteuses qu’un chroniqueur galant ne saurait passer sous 
silence. « Tonies ces dames à l'Exposition ! » devint le refrain d’une 
chanson très à la mode. Un beau matin, ces jolies hirondelles 
reprirent chacune le chemin du clocher natal. Au moment où nous 
mettons sous presse, plusieurs d’entre elles occupent leurs loisirs 
à écrire l’histoire de leurs Mille et une Nuils. 


Scheherazade , en cet endroit , voyant paraître le jour , garda le 
silence, et le lendemain elle reprit ainsi son discours : 


Du côté des hommes, même insouciance et même gaieté. Car, 
ne vous y trompez pas, ces visiteurs de l’Exposition de Hanoi 
étaient vraiment des êtres privilégiés. Ils possédaient le bonheur. 
Us avaient bon cœur et solide estomac. Ils riaient. On raconte que 
Mazarin, toutes les fois qu’il était sollicité en faveur d’un courtisan 





ENTRÉE GRATUITE 


XI 


en mal de place avait coutume de demander : « Est-il heureux? » Le 
superstitieux ministre estimait à juste titre qu’il faut, pour gérer les 
affaires de l’Etat, un front dégagé d’inquiétudes, et que l’air rogue, 
les lèvres pincées, ce que le vulgaire dénomme si bien : « l’air de 
porter le diable en terre », sont de mauvais moyens de séduction à 
la Cour comme à la Ville. Mazarin, à ce compte-là, aurait pu former 
un Cabinet en dînant à l’hôtel Métropole. Parmi tous ces bons 
vivants servis jusqu’au bout parla Veine, il n’aurait eu que l’embarras 
du choix. 

Et la Veine ne les abandonna pas une minute. Aucun incident 
malencontreux ne vint troubler le cours de leurs intéressantes 
pérégrinations. Sous ce climat qui foudroie les plus robustes, dans 
ce pays où nous voyons fauchées avant l’heure tant d’existences 
exquises et tant de vies pleines de promesses, bravant impunément 

le soleil et la pluie, se jouant de la peste comme du choléra, se 

moquant de la fièvre et du reste, nous avons pu voir ces fortunés 

visiteurs circuler du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, sans qu’un 

seul d’entre eux eût seulement à souffrir d’une migraine ou d’un 
mal de dents. Je me trompe pourtant. Un soir, à Vinh, quelqu’un 
vint troubler la fête. Au moment de s’embarquer, un visiteur de 
l’Exposition trébuche par une nuit noire et se casse la jambe. On 
se précipite au secours de ce jeune imprudent qui marquait sa venue 
en An nam par un faux pas. Et l’imprudent, que l’on supposait 
jeune, était un beau vieillard ; il s’appelait Jean Dupuy, et il avait 
donné le Tonkin à la France ! 

Cruelle ironie des choses! Et qui prouve bien qu’ici-bas les choses 
sont aussi ingrates que les hommes. Cette terre, qui avait pourtant 
le choix, ne devait se montrer cruelle qu’envers celui qui l’avait 
découverte ! 

# 

# * 

Laissons maintenant tomber le rideau sur les visiteurs de l’Expo¬ 
sition Aussi bien, me suis-je beaucoup étendu sur les gens. Or, à 
Hanoi— tout le monde a pu s’en rendre compte—- étaient également 
représentées un certain nombre de bêtes. Il serait injuste de les pas¬ 
ser tout à fait sous silence. Pour ne parler que d’eux, vous avez 



ENTRÉE GRATUITE 


Nil 


certainement admiré les éléphants du Laos ? Un mien ami, qui me 
ressemble comme un frère, eut l’idée d’envoyer à l’Exposition deux 
éléphants du Cammon. Les pourparlers furent très longs, et il eut 
beaucoup de peine à les mettre en route. Certes, les éléphants, avec 
leur belle intelligence, eurent vite fait de comprendre ce qu'on 
réclamait d’eux. Mais ces braves animaux étaient doublés de cor¬ 
nacs, et jamais un cornac, de mémoire éléphantide, ne comprit rien 
aux exigences de notre société moderne. Hanoi ! Exposition ! 
Grandes assises du Travail et de la Paix ! Mission civilisatrice de 

la France ! etc. etc_ Autant essayer de se faire comprendre en 

français d’un interprète de i 1 ' 8 classe! « Boutiak Konoi! » répondaient 
aux plus alléchantes propositions ces cornacs stupides. Ce que 

M. L. de Rosny, le seul, le vrai, l’aïeul, n’eut pas manquédetraduire 

c 

par : « Nous ne voulons rien savoir , nous ne marchons pas ! » 

Or, c’est une chose terrible, au Laos, qu’un éléphant qui ne 
marche pas. Songez donc que ces courageux pachydermes rempla¬ 
cent tout à la fois les chemins de fer, les bateaux, les chevaux et 
les voitures. Leur cortège est parfois d’une impressionnante puis¬ 
sance, soit qu’il se déroule à travers les plaines ensoleillées de 
Camkeut à l’époque où le riz en meules sert de couche à de fraî¬ 
ches épousées ; soit qu’il s’échelonne sur le flanc delà montagne 
de Hatrai,dont certains rochers sont usés par le frottement de leurs 
robustes épaules. Les éléphants glissent là au milieu d’arbres géants 
qu’enlacent d'un grisant amour des lianes folles, plus capricieuses 
que des femmes. Tout, en ces animaux, respire le repos et la joie 
raisonnée d’une existence à l’abri des grandes émotions. Qu'importe 
demain au frère de Tobie, d’illustre mémoire ! L’éléphant est sobre. 
Il boit l’eau des clairs torrents et se nourrit des tiges des arbres que 
sa trompe, toujours en travail, de droite et de gauche attire. C’est un 
sage. Et lorsque le temps d’aimer arrive, au fond d une clairière, 
sur le coup de minuit, enfin seuls ! à l’éléphante sa douce amie, il dit, 
en joyeux barrissements que 1 écho des bois renvoie en une terrible 
fanfare, sa fierté de mâle ivre de vie et de volupté. Elle, alors, bien 
heureuse aussi, lui donne la réplique. Car, elle connaît le prix de 
son bonheur et sait que ces petites fêtes-là ne se renouvellent que 



ENTRÉE GRATUITE 


XIII 


tous les neuf ans. Les éléphants, qui sont des êtres de poids, ne trai 
tent pas 1 amour à la légère. 

* 

* # 


Et vous me demandez maintenant où je veux en venir avec mes 
histoires d’éléphants ? Je vous réponds : à la constatation qu’une 
injustice flagrante a été commise à l’égard de mes chères bêtes. 
Expliquons-nous. Vous pensez bien que je ne réclame pas pour elles 
une décoration qui ne pourrait en rien ajouter à leur prestige. Je 
voudrais seulement qu’on se montrât moins cruel envers mes amis 
et qu’on leur épargnât, dans des conditions vraiment par trop humi¬ 
liantes, le déshonneur de la photographie. Ouvrons votre beau livre 
à la page 150. Nous les voyons flanqués à droite et à gauche 
de personnages qu’on ne s’attendait guère à trouver en si belli¬ 
queuse attitude. L’un est un marchand de vermouth-cassis et l’au¬ 
tre un fabricant d appareils hygiéniques. Or, vous savez par expé¬ 
rience que les éléphants prennent rarement des apéritifs et qu’ils se 
servent plus rarement encore d’irrigateurs. 

On m’assure que le Laos tout entier s’est montré profondément 
blessé du traitement infligé à ses représentants. Le Sénat du pays, 
devant l’injure reçue, envoya à Hanoi, comme autrefois à Rome, 
des ambassadeurs. Hélas ! ils arrivèrent trop tard. On fermait. La 
féerie jouée, on rentrait les accessoires. L’Exposition avait vécu. Les 
Philippins étaient passés. 

* 

* * 

Un unique visiteur restait qui faisait du bruit comme quatre. Il 
s’obstinait à secouer, en vociférant, les grilles verrouillées. Comme 
si on ne lui en avait pas donné assez pour son argent ! C’était en¬ 
core Lui. Je veux parler du seul visiteur payant de cette mémorable 
Exposition, d’après ce que disent les journaux. 

Demain, n’en doutez pas, mon cher Raquez, cet homme incor¬ 
rigible se précipitera, le sourire aux lèvres, chez le libraire, pour 
acquérir votre « Entrée Gratuite » qui ne peut pourtant lui 
rappeler que des souvenirs très chers. 


Fernand Ganesco. 








Delmas graveur Bonlraui 



1 •'* 





à 




1 ; 

■ '■‘WJ 

y Yj^mj 






jp<*Égg 

jâB.iir* ‘ - Jÿgg&;Jm3ËÊm " ? 


yy* 


il < ^ 


^Kj^jj^ï^ÉÉÉÉfcEH 


Ê^ÊÊGa^Zà 


Panorama de l’Exposition de Hanoï 









M. Paul BPAU 

Gouverneur Général de l'Indo-Chiue 




Delmas graveur Bordeaux 


M BOULLOCHE 

Secrétaire Général île t'Indo-Chine. 



< 4 » 




M. HARDOUIN 

Chef île Cabinet île M. le Gouverneur Général 




D r COGNACQ 

Chef-Adjoint du Cabinet de M. le Gouverneur Général 






L’ARRIVÉE DES PHILIPPINS 


Hanoi, le 9 octobre 1902. , 

Nous étions liier à mille lieues de Hanoi, au milieu d’un village 
philippin. 

Saluons tout d’abord les anciens du pays, les sauvages, les aborigènes 
(pie trois cents ans de domination espagnole n’ont pu entamer. Ils sont 
vingt-cinq, ces Negritos, hommes, femmes et enfants, groupe étrange, 
d’un réel intérêt ethnographique, appelé à faire les délices des savants qui 
se sont donné rendez-vous en notre bonne ville. 

Car nous allons avoir aussi à admirer des savants, de vrais, à lunettes 
d’or, des savants en us et des savants en os. C’est à ces derniers que 
sont réservés les Negritos. Et vous allez entendre ces discussions ! S’ils 
étaient tous d’accord, ce ne seraient pas de vrais savants. 

Maigres horriblement, petits, aux membres grêles et tordus, les pau¬ 
vres gens — je parle des sauvages — sont bien le type d’une race usée. 
En venant au monde, les enfants sont déjà des vieillards. Cette gamine 
qui donne le sein à une poupée nous accuse trente printemps. Les 
petits Annamites qui nous entourent paraissent heureux et tiers de con¬ 
templer plus petits qu’eux-mêmes. 

Mais on nous présente les deux capilan. Descendez donc, capitaine ! 
Ils s’apprêtent, dans leur hutte conique, élevée sur pilotis. 

L’un s’est affublé d’une superbe jaquette noire et se glisse une serviette 
de toilette en guise de cravate. Jambes nues, un vieux chapeau haute 
forme sur la tête, une canne à la main..., le capilan s’avance, se 
rengorgeant et sautillant, très drôle et très digne. 


1 




E N T R É E G R A T V I T E 


L’autre n’a pour tout costume qu’un casque américain, forme prussienne, 
avec un aigle magnifique étendant ses ailes protectrices et dorées au-dessus 
de l’écusson de la République américaine. J’allais oublier la bande de 
toile exigée par la police des mœurs. 

Hommes et femmes ont des cheveux courts, fins et frisés. Sur la 
poitrine et parfois les jambes, des poils semés clairs, minuscules et 
frisés eux aussi. Quelques femmes portent comme ornements une série 
de cicatrices, hachures qui ressortent blanches sur la peau noire de la 
poitrine. 

Comme armes: des arcs, des llèches, des lances. 

La tribu est sous la direction de M. Semilio, alcade de Marivales. 

Ce sera un gros succès que l’exhibition de ce groupe. La plus récente 
exposition espagnole n’a pu présentera ses visiteurs que trois spécimens 
du type négrilo. Nous en avons une petite tribu, mais ce n’est pas d’un 
mince tribut de reconnaissance que nous devons nous acquitter vis-à-vis 
de M. Lelorrain, dont les persévérants efforts pour le recrutement du groupe 
philippin nous vaudront ce succès. 

Flou! Flou ! La fanfare. Excellente, cette musique de quarante instru¬ 
ments, la Banda del Pasig, du nom d’un fleuve qui se jette dans la 
mer à Manille même. 

Son chef ou plutôt son propriétaire est, ici, le senor Arevalo, ancien 
colonel de l’armée insurgée, sculpteur de talent, chirurgien-dentiste 
distingué. On arrachera les dents en musique au village philippin : la 
valse des molaires ! 

Ayant entendu chanter la Marseillaise à bord du Kersaint , nos 
Manillais composèrent sur l’heure, de chic et d’oreille, une orchestration 
bien venue comme harmonie. Les musiciens sont accompagnés de leur 
famille. 

Une troupe de vingt acrobates des deux sexes. 

De délicieuses enfants pour lesquelles le trapèze volant n’a plus de 
secrets et qui feront voltiger moult tètes, des sauteurs dont on dit mer¬ 
veille, des experts en barres fixes, en anneaux, en trapèze, etc., gaillards 
solidement musclés. 

La troupe de combats de coqs du senor Domingo. Vous savez bien, les 
fameux combats de coqs de Manille, dont nous lisions jadis la description 
dans les récits géographiques et que tous les voyageurs ont narrés. 



L’ARRIVÉE DES l'H I U 1* I» I NS 


Pourvu que Madame Séverine ne se soit pas embarquée sur Nolre- 
Dame-du-Salut et qu’elle ne vienne point protester au nom de la Société 
protectrice des animaux ! Elle n’aurait du reste ici qu’un succès très 
relatif. 

Dans ces cases à compartiments, les ouvriers et les ouvrières prépa¬ 
reront devant les visiteurs les célèbres cigares, les chapeaux lins, les 
tissus de fibre d’ananas et d’abaca. 

La famille du chef, groupe de jeunes gens et de jeunes tilles d’une 
éducation parfaite ; les plus jeunes bûchent en ce moment, avec une 
conviction ardente, un manuel de géographie. 

On annonce les cigarières. Où donc la Carmen audacieuse et provo¬ 
cante, œil de feu, teint noir et dents blan.. an., elles ? Alsa ! Alsa ! 

Mais la voilà... les voilà.., non point hardies et mains sur les hanches, 
mais nonchalamment étendues dans leurs fauteuils, gracieuses infiniment, » 
dents blanches, œil de feu. 

Coquet au possible, ce large col de mousseline tombant en pointe 
arrondie au milieu du dos et s’échancrant par devant pour se marier 
avec un corsage de fin tissu, le corsage géographique, pourrait-on dire, 
car il permet l’étude des deux hémisphères. 

Elles me feront dire des bêtises ! Pourquoi aussi les senoritas Antonia 
et Catalina laissent-t-elles voir de si beaux yeux ? Heureusement que 
l’Administration prévoyante a fait venir un officier de pompiers ! Il aura 
fort à faire. Plus d’un incendie sera allumé au village philippin. Pourvu, 
toutefois que l’on n’oblige pas ces enfants à se munir de lunettes noires 
pour voiler leurs yeux perturbants ! 

Des groupes se sont formés. L’une des jeunes filles lit. Nous appro¬ 
chons : Don Quixote ! Elles sont bien Espagnoles ! Elle sont bien latines, 
de notre sang, de notre esprit ! Un accord de guitare. C’est le senor 
Augustino qui s’est glissé près des belles avec quelques camarades. Ils 
sont musiciens dans l’âme, ces Espagnols ! Mezza voce, avec des nuances 
exquises, s’égrène la chanson : 


Si tu n’étais pas insensible, 

Si lu n’étais pas si cruelle. 

Tu entendrais palpiter mon pauvre cumr. 



4 


ENTRÉE GRATUITE 


Il est indifférent d’apparence, le troubadour, il regarde vague. Les 
belles lisent ou feignent l’inattention, mais parfois un éclair passe dans 
*curs yeux .. Un souvenir ! Une douce caresse de l’imagination, qu’em¬ 
porte avec elle la fumée bleue des cigares. 

L’une des cigarières, une vieille, fronce les sourcils, son regard devient 
dur, se mouille, elle détourne la tête. 

Peut-être a-t-elle souvenance de ceux qui chantaient jadis ces douces 
cantilènes et dorment maintenant dans 1rs sillons, tombés sous les balles. 
N’est-ce pas le bruit des coups de feu, l’éclat des incendies, l'horreur de 
la torture, qu’évoque à sa mémoire la voix charmeuse d’Augustino : 

Si tu n’étais pas si cruelle.... 

Business is buisiness.... Time is mouei /.... 

répondent maintenant les échos des sierras! 

Jamais ces gens-là ne pourront s’entendre avec les Américains. 








AVANT L’OUVERTURE 


12 octobre 


Teu 1‘ !... Teul'!... Teul' !... Le rouleau compresseur démarre et 
s’ébranle lourdement Ce qui n’était, il y a quelques jours qu’une vaste 
fondrière devient une superbe et vaste avenue empierrée qui con¬ 
duit de l’entrée principale de l’Exposition au Grand Palais. Des mâts 
s’élèvent nombreux, alignés à droite et à gauche, montant la garde d’hon¬ 
neur. Ils attendent leurs lampes électriques. 

Il a vraiment grand air, ce Palais Central, que l’on peut voir mainte¬ 
nant débarrassé de tous ses échafaudages extérieurs. L’enduit dont on a 
revêtu sa brique — car la construction est toute de fer et de brique du 
pays — donne, même à courte distance, la parfaite illusion de la pierre. 
La colonnade a bon cachet et les dômes, que nous aurions pu croire un 
peu lias, paraissent d’heureuse proportion, maintenant qu’ils dégagent 
librement leurs lignes. 

De chaque côté du Palais, deux grandes ailes, en fer à cheval, déploient 
le rouge de leur toiture, de laquelle jaillissent, île-ci de—là, les clochetons 
graciles et étranges de l’Asie ou les massives et blanches coupoles de nos 
possessions africaines. 

Le visiteur sera séduit par ce premier aspect d’ensemble. 

Prenons le grand escalier du palais. Les deux lions qui le gardent 
nous voient d’un mauvais œil. Ils font, en etlet, la grimace à tous 
ces hommes jaunes, coillés en chignon, à toutes ces femmes en cai-uu, 
cai-quan brun sale, qu’ils n’ont pas été accoutumés de voir dans les 
sables de leurs déserts. 

Et nous sommes sous le péristyle complètement achevé. 




6 


ENTREE GRATUITE 


Dallage en carreaux céramiques de Paray-le-Monial, plafond à caissons, 
garde-fous, prises d’électricité, tout est en place, attendant le jour de 
l’ouverture. 

Les deux vastes salles de quarante mètres, terminées elles aussi, 
éblouissent par l’éclat de leur décoration Louis XV, quelque peu chargée 
à la première impression, mais si gracieuse et d’un tel effet décoratif 
qu’on reste sous le charme. Parquet en bois dur. On achève de poser le 
vitrage. 

Dans les salles latérales, on termine les plafonds avant de planchéier. 
L’on maroufle, dans le Salon central, les quatre merveilleux panneaux du 
maître Vollet. Gâté, ce salon, car il présente comme dallage une rosace 
en céramique grandement admirée à la dernière Exposition universelle de 
Paris. 

Aile droite des galeries latérales : la Section française, avec, à son extré- 
* mité, l’Algérie et Madagascar, bâtiments complètement finis. On dresse les 
vitrines. Les caisses attendent, venues de tous les coins de notre pays de 
France, du pays des Arabes ou du pays des Malgaches. 

■ Des tirailleurs de la Grande-Ile jettent ici la note pittoresque de leur 
costume bleu, de leur fez éclatant et de leurs grosses lèvres lippues. 

Plus loin, la serre avec sa triple toiture aux angles retroussés. L’aimable 
directeur de l’Agriculture au Tonkin, M. Jacquet, s’apprête à y rassembler 
des merveilles. 

Aile gauche des mêmes galeries latérales : ou installe les panoplies et les 
petits salons de l’exposition d’Annam et du Tonkin. Sur les panneaux ten¬ 
dus d’andrinople ressortent déjà les boucliers, les lances, les arcs, les 
carquois, les arbalètes des Mois, les cornes de bœuf sauvage, les fusils de 
curieux modèles, les sabres de toutes tailles. A côté, la sellerie indigène. 

Dans le compartiment voisin, un riche intérieur annamite que nous ne 
voulons pas décrire aujourd’hui, mais qui retiendra longtemps par l’in¬ 
téressante richesse de ses bois fouillés, de ses incrustations, de ses laques, 
de ses ors, de ses faïences en couleur, de ses cuivres niellés et de ses 
broderies délicates. Peut-être y placera-t-on une pure merveille que nous 
admirions l’autre jour au village du Kinh-Luoc et à laquelle travaille 
depuis des mois le grand artiste Pham-van-An. Il s’agit d'un combat de 
coqs. Le brodeur et sa famille ont leurs modèles vivants sous les yeux 
pendant le travail. Trois fois déjà, ils ont recommencé les pattes de l’un 
des combattants : ils veulent la perfection. Ils l’ont atteinte: ce sera l’un 
des clous de l’Exposition. 

Les délégués de Coehinchine installent des vitrines et des maquettes. 

Poursuivant notre promenade dans les mêmes bâtiments de l’aile gau¬ 
che, nous tombons dans le Pavillon des Forêts, le plus avancé comme 



AVANT L’OUVERTURE 


7 


aménagement. On polit les bois, on les passe à l'encaustique, de grandes 
coupes pratiquées en sifflet font ressembler les billes aux chapeaux de 
cérémonie des mandarins annamites cl permettent d’étudier les sections 
horizontales et verticales des essences. Collection très soignée. 

Et le désordre amusant d’un magasin de bric-à-brac : gâteaux de miel 
que lorgnent les serpents, paniers eu bambous de toute forme et de tout 
calibre entassés pôle-mèle à côté des rotins, des lianes, des résines, des 
vernis, des huiles végétales conservées en flacons, une panthère empaillée 
qui montre les dents à une tète de calao, un crâne de tigre entouré de 
ceux de ses victimes, les pauvres con-nai de la forêt profonde, etc., etc. 

En face, sur la pelouse, deux hangars abritent les charrettes à bœufs, 
les paniers de bambous tressés, maint ustensile et maint engin de l’homme 
des bois. 

A l’extrémité de l’aile gauche, faisant pendant au Pavillon de Madagascar, 
la grande salle réservée aux Philippins. On attend aujourd’hui môme Ies^ 
caisses que le D’Entrecasteaux apporte en baie d’Along. Pour le moment, 
le directeur du cirque fait travailler une troupe d’acrobates de pre¬ 
mière force qu’il a formée aux iles Philippines. Amusante au possible, une 
heure passée en ce milieu : Augustino, le champion d’Amérique, s’exerce 
aux anneaux ; Carlos et Lhionaventura font delà barre lixe, ceux-ci des 
pyramides humaines et des jeux icarieus, la senorita Catalina de la 
corde raide sans balancier. 

De bonnes réunions se préparent. 

Derrière les bâtiments, l’on a construit les paillotes du village où s’a¬ 
britent les cent cinquante membres du groupe. Avec les acrobates, les 
musiciens de la fameuse Banda del Basil/, les cigarières à l’œil trou¬ 
blant, les dresseurs de coqs de combat, les ouvriers et ouvrières qui tra¬ 
vaillent la paille et les tissus de Manille. 

Les huttes étranges, en forme de liants pains de sucre, des vingt-cinq 
Négritos que l’on présentera pour la première fois aussi nombreux en 
public à une Exposition. 

Puis les maisons laotiennes, thai-neua et kha. Mais, jusqu'ici, rien 
que des hommes. II serait vraiment dommage qu’auprès des Philippines 
venues de si loin, nous ne puissions admirer les gracieuses Laotiennes, 
de notre propre colonie. 

La salle des attractions, de la musique, de la danse, est en construction. 

Il faudra donner un sérieux coup de collier. Bien comprise, vaste, la salle 
elle-même, sans tenir compte de la scène, laissera au public un espace 
de 50 mètres sur 12. 

Trois petits pavillons terminés. Celui du milieu est destiné à la Presse. 
Les deux autres, primitivement alfeclés à Madagascar et à la Nouvelle- 



8 


ENTREE GRATUITE 


Calédonie (ainsi le [torle la brochure-réclame), recevront une affectation 
differente. 

Dans le fond, derrière le palais central, la vaste galerie des Beaux-Arts. 
On cloue les tringles le long des murailles. Ces tableaux attendent dans 
leurs caisses On parle déjà, tout bas, tout bas, d’un vernissage avant 
l’ouverture, le 14 novembre. Bonne, excellente idée, (pie nous espérons 
voir mettre à exécution. 

L’important pavillon du Groupe Lyonnais sera fini la semaine prochaine 
et l’on pourra y déployer les soieries chatoyantes. Plus d’une congaï 
élégante viendra faire de longues visites à ce centre d’attraction, vrai 
miroir aux alouettes pour les belles madames annamites. 

On installe les vitrines dans les vastes galeries de la Chine, de la Corée, 
du Japon. Les bâtiments sont complètement terminés. 

Enfin, voici la Salle des Machines. Aucun rapport, bien entendu, avec 
des colossales constructions’que ces trois mots évoquent à notre esprit, 
mais néanmoins vaste, léger, élégant, ce hangar de 15 mètres de hauteur 
à la llèclie. 

Dans deux de ces salles, l’on voit, prêtes à fonctionner, les chaudières 
tubulaires Niclausse, les grandes machines H. Brulé et C ie , ainsi que 
Weyher et Richemund qui doivent actionner les dynamos et engendrer 
la lumière dans les moindres coins de notre Exposition. 

Tout est prêt, l’éclairage est assuré par Y Usine électrique de la ville et 
la Compagnie générale d'électricité de Creil. 

En sortant, nous tombons dans la foule qui assiège les chefs de service. 
C’est le mois terrible pour MM. Thomé, le commissaire général ; Poy- 
mirau, le chef du secrétariat ; Bussy, l’architecte; Levecque et ses colla¬ 
borateurs, de la Commission des logements; pour MM. Ifequillardet 
Lelorrain, qui se multiplient Et ce qui étonne, c’est de trouver chez tous 
l’aménité, le calme. Pas d’énervement, pas de heurts, pas de chocs ! 

Seules, font quelque bruit les équipes dirigées par M. liait’, débarquant 
les centaines de caisses que, chaque jour, des trains entiers amènent sur 
la voie spéciale jusque dans l’enceinte de l’Exposition. 

Encore un peu de patience, un coup de collier en quelques endroits, et 
Hanoi pourra, sans inquiétude, ouvrir ses grilles aux étrangers qu’elle 
a conviés à lui rendre visite. 

Déjà l’on a banqueté. Hier soir, en effet, à l’IIùtel Métropole, se trou¬ 
vaient réunis les délégués des diverses sections : 

MM. Jully, commissaire de Madagascar ; Michel, délégué de Y Office 
Colonial ; Balliste, .commissaire général de l’Inde française ; Bourgoin- 
Meilfre, délégué du Comité des Exposants français à l’étranger; Breymann, 



AVANT L’OUVERTURE 


9 


délégué de la Tunisie ; Gassier, délégué du Cambodge ; Gazelles, délégué 
de l’Algérie ; Antonio Correa, délégué adjoint des Philippines ; Dauphinot, 
délégué du Siam, Dépassé, délégué de Quan-Tchéou-Van ; capitaine 
Ducarre, délégué-adjoint de Madagascar ; Duvent, délégué de la section 
des lieaux-Arts ; Lecov de la Marche, délégué de la Corée ; Lelorrain, 
vice-président du Comité des Philippines ; Don Louis de Loma, adjoint 
au Comité des Philippines ; Maury, délégué de Shanghai ; Millie, délégué 
du Yunnau ; Percebois, délégué des douanes impériales chinoises ; Potte- 
cher, délégué de la Cochinchine ; Rousseau, délégué de la section des 
Reaux-Arts ; Wartelle, délégué du Laos. 

Réunion intime el très cordiale, à ce que l’on nous a dit, car seuls les 
délégués y prenaient part. La Manda del Pasiy l’agrémentait de ses har¬ 
monieux lion lions... 










t: 








€ 












































Devant les grilles de l’Exposition. 














<• 


L’INAUGURATION 


ese- 


15 Novembre. 


Les fanfares résonnent. Les troupes portent et présentent les armes. 
Toutes les notabilités de la Colonie attendent le Gouverneur général sous 
le dôme du Grand Palais. Les dames, aux coquettes toilettes, égaient et 
varient la note uniforme des habits noirs. Le cortège des voitures officielles 
débouche du boulevard Gambetta et s’avance par la large avenue cen¬ 
trale. Du haut du perron, le coup d’œil est superbe. Les ors des unifor¬ 
mes étincellent sous l’éblouissant soleil. 

M. Beau est reçu par le Commissaire général. Il est accompagné du 
général Coronat, commandant en chef, et de l’amiral Bayle, de MM. 
Boulloche, secrétaire général du Gouvernement, Broni, résident supé¬ 
rieur du Tonkin, Baille, résident-maire de Hanoi, et de tous les hauts 
Fonctionnaires de la colonie. 

Les discours commencent. 

Puis le cortège parcourt le palais, les galeries et les pavillons 

Un effort considérable, inouï a été fait pendant ces trois .jours, la jour¬ 
née d’hier, la nuit qui vient de disparaître. De nombreux exposants ont 
passé la veillée des armes. Nous en connaissons qui, toute la nuit, s'en¬ 
traînèrent au tour de main du tapissier-décorateur. 

Aussi l’étonnement de tous les visiteurs est-il profond. La baguette 
d’une fée nocturne a véritablement transformé l’Exposition de Hanoi. 

Dans ce pavillon de la Presse où nous écrivons ces lignes, la blancheur 
des murailles recevait hier les rayons du soleil et les renvoyait avec une 
persévérance éblouissante. Quarante caisses fermées occupaient le 
pavillon. 




ENTRÉE GRATUITE 


12 


Ce matin, des tentures, des tableaux, des cartes, des affiches, plus de 
trois cents collections rangées dans dos bibliothèques, une centaine de 
journaux de toute origine et notamment lous ceux d’Extrême-Orient 
s’étalent sur des tables, des plantes ornementales, des fleurs... On croi¬ 
rait s’ètre trompé de pavillon. 

Il en est partout ainsi. Le Gouverneur général parait particulière¬ 
ment heureux d’avoir une preuve visible et tangible des ressources que 
l’on peut trouver dans ce pays. 

La cérémonie d’inauguration terminée, les barrières de l’Avenue Cen¬ 
trale sont retirées pour permettre aux Annamites de visiter l’Exposi¬ 
tion, à leur tour. Oncques fois ne vimes pareil spectacle. Des milliers et 
des milliers d’indigènes se ruant, à rangs serrés, vers les galeries, parcou¬ 
rant de toute la vitesse de leurs jambes la large cl longue avenue, pous¬ 
sés par ceux qui toujours, toujours, pénétraient dans l’enceinte. Plus de 
cinq mille Annamites étaient les flots de cette envahissante marée. 

* Pas ou peu de dégâts. 

Le soir, au dîner de gala offert par M. le Gouverneur général, celui-ci 
annonça que M. Tliomé était nommé Chevalier de la Légion d’Uoimeur. 
MM. Poymirau, secrétaire général, Lelorrain, commissaire délégué 
des Iles Philippines, et Dussaix, chef du service technique, Officiers 
d’Académie. 








L’Inauguration 






















<ê 


SALON DE HANOI 


Eli oui ! Nous avons notre Salon, inauguré comme il convient par un 
Vernissage — Salon que l’on discute, que l’on critique, encore ainsi 
qu'il sied — qui veut nous représenter étalé sur une petite étendue de 
murailles, l’Art français. 

Le but est-il atteint? Les organisateurs ont-ils obéi, en réunissant cette 
collection, à une préoccupation juste ? Devaient-ils faire autre chose? 
Comment le public qui raisonne a-t-il accueilli l’Exposition des Beaux- 
Arts? Quelle impression les indigènes en ressentent-ils? 

Autant de questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre à 
la fin de cette étude. 

Pour l’instant, ouvrons les yeux, arrêtons-nous devant les toiles, 
réveillons nos souvenirs. Quels que soient leurs défauts ou leurs qualités, 
les œuvres réunies dans ces salles représentent une somme de travail 
considérable et doivent retenir l’attention. 

Nous sommes dans la galerie de droite. 

Et de ces premiers tableautins, aucune impression d’art sérieuse ne se 
dégage. 

Sous le u° 84, une esquisse de Guiguet, Jeune Fille lisant, pas 
trop mal éclairée, mais si naïve et si mièvre. 

Sans numéro, une petite Etude, de Bettannier, à la manière de 
Corot, et qui est, croyons-nous, la propriété de M. Beau, Gouverneur 
général. 

Le reste ne vaut pas que l’on s’arrête. 




U 


ENTRÉE GRATUITE 


Hideux, ce portrait de l'interprète Phan-van-Tuoi, n° 73, collé 
sur le fond, mal dessiné, pas d’aplomb, figure de travers, ligne de nez 
qui descend sur le côté de la bouche, valeur pas juste... Assez. 

Une toile importante, le 3(5, de Guimier, Retour de la cueillette 
des olives en Toscane. De prime abord, le tableau déplaît. Pourquoi? 
Analysons. Des femmes accroupies dans une charrette écoutent l’une d’elles 
qui chante en s’accompagnant sur la guitare. Un homme, manteau 
jeté sur l’épaule, chemine à côté, conduisant l’attelage. Nous sommes en 
Italie. Semblable scène doit être d’une vie intense. Et cependant le tableau 
est froid, glacé. Evidemment, l’artiste est un homme de valeur ; il a, au 
premier plan, un coloris d’un charme indiscutable, mais ces attitudes 
de femmes, ces physionomies sèches, sans expression, paraissent avoir 
été découpées dans une photographie puis plaquées sur la toile. 

Guimier semble avoir voulu marier l’hiératisme des primitifs de Botti- 
celli, de Bennozo Gozoli avec le réalisme actuel. L’union n’est pas 
heureuse. 

Etrange ce 60, ((lie l’on pourrait appeler la symphonie du bleu, et que le 
catalogue nous donne comme la Justice du Pacha à Tanger, sous la 
signature de Réalier Dumas. 

En clignant les yeux, l’on voit de jolis tons. La tache verte de la mer 
et la tache blanche du soleil sont justes pour ce pays d’Orient. La lumière 
bleutée qui voltige dans les ogives donne bien le reflet des maisons blan¬ 
ches surchauffées des environs. Mais que signifie cette scène? Bien ne 
l’explique. Rien ne la justifie. 

L’artiste, fortement impressionné par un site qu’il a vu et voulu rendre, 
y a mis ensuite des personnages. La scène et le lieu ne sont pas faits l’un 
pour l’autre. 

Le joli tableautin que ce Boudoir de Marie-Antoinette à Fontainebleau, 
de Tenré, vu un peu par le petit côté, mais combien délicat ! 

L’opposition est violente avec les Ricochets, de Lucien Simon. Deux 
enfants au bord d’une mare s’amusent à faire des ricochets sur la sur¬ 
face de l’eau. Ce n’est pas de la peinture léchée, tant s’en faut. Simon a 
sa manière à lui, brutale, mais qui nous plaît. Ces blancs dans l’ombre 
et ces blancs dans la lumière sont hardis et justes. En se servant de la 



SALON OE HANOI 


Iî> 


main comme d’une lorgnette, on voit la parfaite disposition du tableau. 
Chaque chose est à sa place et l’ensemble d’une harmonie complète. 

Simon est ce que l’on appelle un tâchiste dans toute l’acception du 
terme ; Réalier Dumas un peu moins ; Guimier pas du tout. 

Avec le Graveur , de Morisset, nous retrouvons les souvenirs loin¬ 
tains de l’école hollandaise. L’artiste a subi volontairement l’impression 
de Rembrandt. Le fond et le graveur sont parfaits. Je sais bien que 
cette noirceur profonde des deux côtés du tableau est voulue, cherchée, 
mais n’est-elle pas excessive ? 

Le grand art vous saisit en présence du groupe de Bartholomé, 
fragment de son Elude pour le monument aux morts (cimetière du Père- 
Lachaise). Quelle poésie poignante! Quel hymme de la douleur! On sent 
cette poussée irrésistible, fatale, des foules qui s’en vont à la mort. Oit» 
entend les gémissements, les sanglots, les râles, les hoquets. Toute la 
misère humaine, tous les drames, toutes les tristesses, plus nombreuses, 
hélas ! que les joies, sont dans cette page de sculpture immortelle. Nous 
aurions voulu la voir complète ici avec ce motif principal des deux jeunes 
gens entrant dans le tombeau, appuyés l’un sur l’autre et les yeux dans 
l’idéal. Le pauvre sculpteur avait vu enlever à sa tendresse une jeune 
femme adorée. Il voulut pleurer. La tristesse infinie s’empara de cette 
âme d’artiste, la prit toute, la pétrit, pour en faire jaillir le cri 
angoissant du désespoir humain. 

Une vraie Bretonne, la Mère grand , de Cottet, qui porte sa miche 
de pain, l’attire à elle, tient de sa forte et rude main ce pain qu’on 
a tant de mal à gagner. On sent l’àpreté de la race. 

Cottet, qui est un jeune, travaille beaucoup au bord de la mer. Il en a 
parfaitement saisi les teintes violentes. Son individualité s’accuse. Le 
pain est de la belle peinture. 

Un tableau très discuté, VArc-en-ciel , de Ménard. Beaucoup de talent. 
C’est sur. On voit que l’éducation de Ménard a été faite par les peintres 
du XVII e siècle : Le Lorrain, très impressionné des lumières du soleil, 
faisant de leur expression son principal objectif et ajoutant ensuite des 
petits palais ou des ornements: Le Poussin, harmonisant au contraire 
d’une façon parfaite les scènes avec le paysage et n’y mettant que ce qui 
est nécessaire pour l’harmonie. 



16 


ENTREE GRATUITE 


Ménard procède des deux. Cet arc-en-ciel est du Lorrain. Ces arbres 
au bord de la mer, cette ligne harmonieuse de la femme, sont du Poussin. 

C’est une vision nacrée que ce tableau. 11 n’y a, pour ainsi dire, pas 
un coin qui ne soit une joie pour l’œil. Il s’en dégage une poésie intense, 
enveloppante comme une caresse. On dirait d’une coquille de nacre que 
l’on aurait mise en cadre. Cette femme à la ligne irréelle, à la peau si 
douce et qui semble se mirer dans la nacre, n’a évidemment été mise là 
que pour ajouter de l’harmonie, du charme par l’attirance de la chair 
féminime. L’artiste nous semble avoir réussi son effet. 

Helleu est notre XVII e siècle. Il est de l’époque de Watteau, non de 
la nôtre. Passionné des clartés, des blancheurs, des choses douces de ce 
temps jadis, il est séduit par les harmonies claires. 

C’est un maître de la pointe sèche. Son tableau s’en ressent dans l’exé- 

I 

cution. Un peu de raideur, mais rachetée par combien de distinction. 
L’on sent une nature affinée chez celui qui nous montre cette jeune 
femme élégante, bien moderne, au milieu de ce petit salon Louis XV. 

Tolède, de M lle Dufeu, n’est pas une peinture de femme le moins 
du monde. Tout au contraire, vision grandiloquente à la façon de 
Victor Hugo. L’œil qui a vu cela esl un œil d’artiste. Il n’y a pour ainsi 
dire que du soleil dans cette toile. Tout est brûlé, déchiqueté, rôti 
comme le seraient des noisettes. L’eau glauque est épaisse. Elle coule 
lourdement. On la sent fumante. Tout est décoloré ; l’eau seule a conservé 
sa couleur d’or. 

Ce n’est pas un tableau. C’est un coup de poing reçu par quelqu’un 
de sensible. L’artiste a eu le choc excessif de la lumière et l’a rendu, 
s’inspirant à coup sur du souvenir de Manet. 

Beaulieu le matin, d’Alfred Smith, plus agréable peut-être à 
regarder, mais moins impressionnant. Petits arbres petits bateaux, pelite 
émotion. C’est joli, agréable. 

Le Labourage en Saintonge, de Barillot. Combien choquant est ce 
petit bonhomme derrière ces grands bœufs! Une photographie a peut- 
ctre donné cette perspective, mais, en peinture, on ne doit pas reproduire 
une vue réelle, si juste soit-elle, quand l’ellet n’est pas harmonieux. Un 
paysan robuste, guidant sa charrue d’une main vigoureuse, produirait un 





» 


" —^ Ail 1 


* l'Agriculture. .tes Forêt, et ,t„ r 

^^ rilerKl ;z: 2 zz™ 




c 


SALON DE HANOI 


autre effet que cet avorton. Peut-être l’artiste a-t-il voulu que l’attention 
ne soit pas détournée de cet attelage qui est d’une si belle venue. 

C’est de la bonne peinture de l’époque de 1875 à 1886. 

Peu de chose à dire de la Baigneuse, de Steck. Esquisse décorative 
qui a des qualités d’enveloppe et d’art, mais accuse une note un peu à la 
portée de tout le monde. Le corps de la jeune lille u’est pas mal traité, 
il est sombre dans la forêt sombre. 



En face du tableau de Duvent, le Christ soit avec vous, l’on devine 
aussitôt que la préoccupation du coloris a engendré cette scène. Le 
peintre a voulu mettre en opposition une lumière chaude, émanant d’un 
intérieur avec une lumière froide, venant du dehors. 

Il choisit comme foyer lumineux le Christ, dont le rayonnement éclaire 
les personnages du tableau, tandis que les clartés bleues du ciel de Hollande 
viennent silhouetter chacun des acteurs. 

Ils sont trois en face du Christ. Jésus a exposé sa doctrine ; il rompt 
le pain. Trois phases de la foi se manifestent chez les habitants de la 
maison d’Emmaüs : la servante, étonnée de la révélation qui commence 
à illuminer son âme, s’arrête et réfléchit. Elle croira. L’un des paysans 
assis à la table est presque entré dans la foi. II commence à sentir l’in¬ 
fluence divine et croise instinctivement les mains; l’autre est pleine¬ 
ment satisfait; la lumière a jailli dans son âme; il a tout compris. Il 
croit. 

Ces sentiments se lisent sans effort. Le tableau parle. On sent la vie. 
Rien n’est sec dans cet intérieur bourgeois, intime. Peu importe le costume, 
peu importe l’époque. Elle est de tous les figes de la vie, elle se manifeste 
sur toutes les régions du globe, cette émotion de l’âme saisie au milieu 
de la réalité de l’existence par la vision plus ou moins large de l’irréel. 

La scène est délicieusement traitée. L’artiste, impressionné par le pays 
de Rembrandt, s’est laissé aller à la manière du maître, obéissant par 



\H 


ENTRÉE GRATUITE 


surcroît aux préoccupations modernes de contraste et de lumière. Il a 
fait l’un des meilleurs tableaux du salon de Hanoi. 

Félicitations pour le choix de ce cadre exquis de la Renaissance ita¬ 
lienne. C’est bien ainsi qu’il fallait aviver encore les oppositions de ces 
caractères rudes de cet intérieur fruste en les entourant de quelque chose 
de fin, de délicat, d’un peu mièvre il est vrai, mais si harmonieux. 

De chaque côté du Pèlerin d’Emmaüs , des portraits de femme, de 
facture absolument différente. 

Sous le n° 65 une Étude , de Henry Royer. C’est, en effet, une tète de 
modèle coiffée d’un petit bonnet et sous les bras duquel un soupçon 
d’étoffe est passé. Bon comme étude, car bien dessiné, agréable de couleur, 
l’envoi d’Henri Royer est insuffisant comme tableau. L’artiste a fait 
beaucoup mieux depuis. 

Thomas nous montre la femme sous un autre aspect. Un vrai Portrait, 
très ressemblant peut-être, mais traité avec la sécheresse d’un médailliste. 
Je préfère la souplesse de Royer, bien qu’ici, néanmoins, l’ensemble du 
portrait, du cadre et des fonds soit d’une harmonie agréable. 

La Poésie légère, deGarguet, d’une grâce facile. Peinture décorative qui 
dénote un homme de goût, mais non un raffiné délicat. Ces verts ne sont 
pas beaux. Garguetest un illustrateur de premier ordre et l’on admirait, 
il y a peu de temps, sa grande décoration moyen-âgeuse pour l’hôtel 
de ville de Dunkerque. 

Oh ! l’horreur que ce Sous Bois, de Marquet ! Voilà franchement ce 
qu’il ne faut pas faire. 

Elle est si jolie, si impressionnante, la nature au matin 

Quand s’entr’ouvrent les yeux des marguerites blanches, 

Quand la feuille en tremblant palpite au bout des branches, 

Quand les lapins frileux commencent le matin 
A sortir du terrier pour courrir dans le thym, 

Quand tes premiers oiseaux, chantant leurs chansonnettes, 

Font dans le ciel plus pur vibrer leurs voix plus nettes... 

Et Marquet ne trouve à nous montrer qu’un arbre-pieuvre, un réseau 
de fils de fer sous forme de branches mortes. Pas de rosée, pas d’ombre, 



SALON DE IIANOÎ 


19 


pas même cette bouffée chaude qui sort du fumier des feuilles. 11 ne se 
dégage rien de cette chose mièvre, aplatie, si ce n'est un incontestable 
talent dépensé en pure perte. 

Voici, au contraire, ce qu’il faut faire. Le vieux Cabourg , de Prinet, est 
de l’impressionnisme dans le bon sens du mot. Ces maisons pauvres de 
la campagne ont bien la teinte grise des existences calmes qui ont 
succédé les unes aux autres dans cet intérieur uniformément monotone. 

Pourquoi Redon nous montre-t-il ses Fleurs , banales à tous égards, 
quand il expose une merveille en lithographie, les Yeux clos , n° 127, 
d’un dessin hardi, troublant. C’est de l’art. Les Fleurs ne sont qu’un 
passe-temps. 

La Muse des bois, de Laurent. Peinture poétique, dégageant un 
doux charme d’enveloppe. On a devant elle l’impression à la fois 
de la vision et de la réalité. Harmonie dans les gris colorés. Préoccu¬ 
pation à peine sensible des petites touches. 

Le morceau de sculpture du maître animalier Gardet. Tigres, 
impressionne. Comme il comprend la bête ! Fixez-les quelques instants 
ces tigres. Je vous l’affirme, vous verrez les narines frémir, les yeux 
s’aviver ; vous sentirez l’effort des muscles de l’animal prêt à s’élancer, 
à bondir. Beau ! beau ! beau ! 

L 'Intérieur de Bergerie, de Guignard, est un tableau à effet, 
mais laisse trop sentir le procédé. Peinture pour marchands. 

Cette Femme, de Martin, 47, qui songe devant le paysage enso¬ 
leillé, ne paraît pas faite pour la cimaise. L’artiste, qui décora une partie 
de l’hôtel de ville de Paris, ne peut abandonner les préoccupations du 
décorateur. Telle quelle, cette rêveuse nous laisse rêveur. Les fonds n’ins¬ 
pirent aucune émotion, tout au contraire. 

Voyez-là de l’extrémité de la salle, les valeurs s’accuseront davantage. 
Les belles taches feront impression. 


Bords de la Seine à Lavacourt, de Dufour. Paysage à la manière 
ancienne de Corot et de Daubigny, consciencieux et savant aussi, car ces 



20 


ENTRÉE GRATUITE 


arbres ont bien la ligne un peu sèche que donne le soleil de France. 
Regardez cette ligne de maisons, vous sentirez laprofondeur du ciel. On a 
la sensation (pie le paysage n’est pas terminé là, qu’il y a quelque chose 
derrière. 

Inclinons-nous. Rodin est là, Rodin, l’immortel génie, qui touche à 
l’infini comme Wagner, comme Hugo avant lui. L’homme (pie nous voyons 
ici appartient au fameux groupe des Bourgeois de Calais, cette page 
sublime, en laquelle se crient avec les hontes de la défaite et de l’humi¬ 
liation toutes les splendeurs du patriotisme et du dévouement. Quelle 
simplicité de ligne dans ce petit bronze ! Quelle intensité de vie ! C’est de 
l’émotion en marche. 

Vollet, que nous irons visiter dans le Pavillon Spécial, où il présente 
au public quelques-unes de ses toiles indo-chinoises, donne à la galerie 
des Reaux-Arts un Crépuscule (nocturne à deux voix). 

Même préoccupation que chez Ruvent : l’opposition des lumières, mais 
ici, l’heure est plus avancée, la nuit plus intense. La lumière de la lampe 
a donc sa valeur plus vive. 

Une femme étendue avec abandon sur un divan chante en scandant de 
son bras la mesure. Une autre que l’on voit seulement de dos l’accompagne. 

Peinture puissante; coloration chaude. Les satins chatoient. L’œil se 
repose. Et tout cet ensemble élégant, poudrerizé, fleure bon. 

Peu à dire du 76, un Truchet, Bal de l'Opéra. Il plait bien plu¬ 
tôt par les souvenirs qu’il évoque chez les anciens fêtards que par ses 
qualités intrinsèques. 

Henri, de Rayonne, aurait pu mieux choisir que sa Bonne estocade 
dans la riche collection de ses souvenirs d’arène. Celle-ci est une étude. 
Elle ne sent pas le soleil. On pourrait tout aussi bien se croire à Roubaix. 
Composition amusante, mais d’une simplicité enfantine. Un bon point 
cependant pour le mouvement de ce toréador, vu de dos, au premier plan. 
Rien observé. 

La Fille d’Eve, de Fourié, très discutée. On peut dire, en effet, 
que cette masse de chair, ce paquet de son, ne donne pas l’émotion qu’un 
beau nu doit produire. Elle est cependant bien séduisante, la fille d’Eve, 




M. TJIOMÉ 

Cmmimire Général ,1c FEsposilion. 


SALON DE HANOI 


21 


et beaucoup d’Annamites ne demanderaient pas mieux que de croquer la 
pomme avec elle, si l’on en croit leurs regards et leur agitation. 

Le soleil lui-mème en est tombé amoureux, car il caresse la voluptueuse. 
Nous nous sommes pris à regarder si, véritablement, un rayon de soleil 
ne descendait pas de la voûte, tellement est vrai le jeu de cette lumière 
brutale. Et cependant, nous ne pouvons admirer sans réserve. Fourié est 
peut-être un peintre; il n’est pas le poète qu’on aime à trouver chez 
l’artiste. 



A l’entrée de la salle de gauche, découvrons-nous devant J. Ferry 
en une puissante eau-forte de Desmoulins. 

C’est bien le Ferry des derniers jours, avec les traits amaigris, les 
rides, la tristesse de l’homme que les vicissitudes de la politique 
ont ballotté, pour le rejeter, enfin brisé, comme une épave. 

Un motif d’ Angkor-Thom, par Fournercau, l’un des premiers qui 
aient étudié avec amour cette éloquente page d’histoire qu’est Angkor-la- 
Grande. 

Très belle gravure sur bois en couleur, de Henri Rivière, le Soleil 
couchant. Taillée à même le bois, suivant la mode ancienne, elle a la 
simplicité grandiose de la mer qu’elle évoque. 

La Pensée , de Marie-Anne Lafourie, demi-buste en plâtre, passé à 
l’huile grasse. Elle ne peut passer inaperçue, cette jeune méditative, cette 
pensée douce, aimable, blonde, si je puis ainsi dire. Doit reposer l’œil 
de notre Gouverneur général après le défilé des raseurs. Elle fait partie, 
en effet, de la collection Beau. 

Le Salon carré du Louvre, par Troncy. Il est évidemment difficile de 
disposer ce jeu de damier que rappelle la collection de tableaux d’un musée. 
La difficulté est ici vaincue. Chaque chose esl bien à sa place. On sent 



22 


ENTRÉE GRATUITE 


le calme du Louvre. La lumière qui vient de la porte est amusante. Som¬ 
me toute, de la très bonne peinture, mais pas de l’art. 

Le Carolus Duran. Etude de nu. Nous aurions préféré voir du 
bel artiste autre chose que ce modèle, cette femme rebondissante, que bien 
peu auraient choisie comme toile unique du maître. D’autant que la 
forte fille paraît ne pas avoir longtemps retenu l’attention de son traduc¬ 
teur- Pourquoi celui-ci a-t-il ainsi exagéré l’ombre des deux seins, les 
soulignant d’un noir, tout de convention, aussi sombre que celui des fonds. 
Et ce nombril, trou à poussière, qui fait songer à l’entrée d’un tunnel ! 

Il reste la tâche et une incontestable habileté. 

La Porte de la Cathédrale de S l -Bertrand-de-Comminges, pas mal 
dessinée, mais André Rixens parait aussi taillé pour faire du paysage 
qu’un gaillard de ma connaissance pour garder le sérail du Grand-Turc. 

Une pochade de M me Moujon-Gauvin, l 'Eglise Saint-Médard , ne vaut 
pas les frais du voyage. Est cependant supérieure encore aux horreurs 
du même peintre exposées au Pavillon de la Presse. 

Damoye est un ancien ami de Corot. 11 a gardé du maître la légèreté 
dans la façon de traiter les ciels et d’exprimer, d’une façon générale, la 
poésie de la nature. Ces qualités se retrouvent dans l’excursion qu’il nous 
fait taire A Sainte-Marguerite. 

Wallet, au contraire, procède de Daubigny. Voyez la Source de Saint - 
Jean-de-Breveley, et comparez ce tableau avec le précédent. L’étude est 
intéressante. 

Avec Gugliardini, nous entrons dans un autre monde artistique. On 
trouve horrible ou magnifique cette peinture éblouissante, mais on ne peut 
rester indifférent. Nous prenons place, sans hésiter, parmi les admirateurs. 

L’ai'tiste a longuement regardé par la fenêtre qu’ont ouverte sur la 
nature Manet, Claude Monet et Ciseley. Il a vu comme eux, c’est certain. 

Regardez vous-même ce tableau. L’éclatante couleur vous choquera de 
prime-abord, peut-être. Regardez encore: vous verrez le ciel fuir, le fond 
de cailloux roulés apparaître peu à peu à travers la belle transparence de 
l’eau ; vous entendrez le gai babil du ruisseau dévalant à la hâte et 
retardé dans sa course par les pierres qui voudraient l’arrêter. 



SALON DE HANOI 


23 


Un petit Dambeza, Lever de Lune , qui serait exquis, délicieux, sans 
la bonne femme aux oies, qui distrait l’attention et rompt le charme 
mélancolique du paysage. Talent fin, distingué, s’attachant aux choses qui 
n’intéressent pas les autres et se complaît certainement au souvenir de 
Harpignies. 

L’abside de Notre-Dame de Paris nous étonne chez un élève de Roll 
comme Dagnaux. C’est de la peinture au plâtre. Et ces chevaux blancs... 

Voilà un cadre que l’on voudrait mettre sous son bras et emporter chez 
soi pour éveiller dans l’âme tout ce qu’elle conserve en ses recoins, la 
Dlère et VEnfant, de Dagnan-Bouveret. Un fusain ! Mais quelle souplesse 
de modelé ! Quel art, et cependant quelle simplicité de groupement ! Voyez 
comme la main de l’enfant est posée avec la confiance aimante qu’elle doit 
avoir. On sent l’affection, la tendresse, l’émotion intime qui font de ce 
petit morceau de papier un adorable tableau de famille. 


La Due d'un Village Champenois, d’Emile Barvau. Il est de Reims, 
le bon artiste, et il la connaît, sa Champagne. C’est bien la lumière crue du 
pays par un beau soleil Les portes des maisons sont closes. On se rend 
compte que tout le monde est à la vigne. Il ne reste plus que le bancal, 
déambulant, appuyé sur sa canne. Peinture forte, loyale, bien établie, 
éloquente. 

Deux tableaux macabres : Une Bienheureuse , de Courtois, et la 
Cigale , de Quost. Tous deux, études de blancs ; mais, à notre avis, d’une 
valeur bien différente. 

Courtois a mis sur son lit de mort une jeune vierge vêtue de dentelles 
etde soie, la couronne blanche autour de la tète, le chapelet dans les mains 
jointes. La figure bien traitée. L’artiste nous parait, au reste, s’inspi¬ 
rer de Dagnan-Bouveret, dont il a la souplesse, mais ce fond noir est 
mal composé. Pourquoi cette bougie n’éclairant rien, pas même la 
madone qui est près d’elle, à la toucher ? 

Chez Quost, l’œil se repose. On sent l’admirable peintre de fleurs. 
Si la petite morte se trouvait au fond du tableau, prenant moins de 
place, nous trouverions celui-ci parlait. Les blancs ont des nuancements à 
peine perceptibles : blanc de neige inviolée sur la terre, blanc de neige 



ENTRÉE GRATUITE 


U 


sur les branches, sur les fleurs, sur le chaume. Il se dégage de leurs rap¬ 
ports entre eux une jolie harmonie. Belle lumière. Le gris du ciel est de 
premier ordre. 

Et le sujet émeut. Cette petite chanteuse, étendue raide dans le blanc 
linceul, s’est accrochée aux fleurs, ses amies. Elle en tient encore une 
poignée dans sa main crispée par la mort. Sa mandoline gît là, près 
d’elle. Elle ne chantera plus, la pauvrette ! Le printemps prochain, elle 
aurait pu reprendre ses gaies chansons et c’eût été une joie pour ceux 
qui ne chantent plus. Elle est morte... 

Nous sommes passés bien vite devant la jolie statuette de Laporte- 
Blaisy, Le Menuet. La délicatesse de la robe, sa transparence, car on y voit 
bien le mouvement et la vie, eussent dû nous arrêter un instant. 

Le Froid, de Mcllanville, ne nous dit rien de rien. 

Un coup d’œil à la vitrine, où la Danse de Gitanes , de Carabin, est un 
intéressant morceau de bronze. 

Puis, entrons dans le franchement mauvais: La retraite de Moreau en 
1790, Ceux qui restent, de Sergent. 

Tableau d’atelier. Tous ces soldats ont posé et mal posé. Attitudes de 
convention. Rien de naturel. Nous sommes en hiver, crie le chemin nei¬ 
geux ; en été, chantent le ciel et le sol des sapinières. Pas d’unité, ni dans 
la pensée, ni dans l’exécution. 

Au moins aussi mauvais le tableau de M lle Guyon, Bacchante , plus 
mauvais même,'car, lorsqu’on veut attirer l’attention delà foule en lui 
montrant des tétons qui s’échappent d’un corsage, on les lui montre 
beaux. Que doivent dire les élégantes eongaïs aux pointes fermes? Que 
diraient les Laotiennes, aux globes impeccables, en tàce de ces hideuses 
boules de graisse ? 

Et cette bouche, qu’on a voulu rendre provocante et qui n’est qu’une 
bouche de poule! Ce velours, ces soieries sans éclat; ces plis raides 
comme des moulures de gô-lim ... 

Allons nous reposer l’œil. 


<5p 

€ 




Les Chefs de service de l’Exposition 

M. "i'ssaix iSm-im || RK 0 n,.i.A, 1D (&,,/, 

M. l'oKYMiKor (Secrétariat). 

M jA,:yrKT ' Horticulture). - M. Dn.i.os (Dmmnes). 














SALON DE HANOI 


25 


J.-J. Rousseau est un animalier — je supplie les petits typos 
annamites de ne pas faire sauter la finale. — Il connaît la bête. Il l’aime, 
si j’ose ainsi parler. Mais il la veut vivante, clans la nature. Voyez donc 
comme il a campé son bœuf au milieu de ce pâturage normand. On 
devine que l’artiste a planté son chevalet tout là-bas, dans ce riche pays 
où il s’est imprégné l’œil de ces tons qu’il nous présente aujourd’hui, 
rassemblés en un superbe morceau de nature sous le plein soleil. C’est 
bien < la forme dans l’atmosphère » que Troyon a cherchée, trouvée, et 
que des artistes, comme Rousseau, continuent après lui. 

Si nous examinons le détail : cette eau claire, lumineuse, ces verts, 
sont sûrement de Normandie; ce dessin tout simple, sans prétention, 
produit effet par la puissance même de sa simplicité. Rude et forte peinture. 

Et ce Millet ? dit quelqu’un près de nous. 

On ne peut faire critique plus vraie du tableau d’Aimé Perret, Retour 
des Moissonneurs . Il est permis aux artistes de copier les grands maîtres, 
de chercher, par la reproduction plus ou moins fidèle de leurs œuvres, à 
se rapprocher de leur facture. Mais nous trouvons odieux de s’inspirer 
servilement d’un motif à succès pour accrocher le public au passage. 

Notre bon La Fontaine a décrit cette opération dans un de ses plus 
délicats fabliaux. 

Ce moissonneur et cette paysanne rentrant des champs, à l’heure où le 
soleil se couche, sont de Millet et non de Perret. Je me trompe. Millet ne 
nous eût pas montré deux sacs de son. Ces fils de la terre qu’on devrait 
voir solides, robustes, bien allant, n’ont ni muscles ni allure. C’est donc 
un double crime que de « chipper » à Millet son émotion pour l’abîmer, 
la détériorer. Peinture condamnable à tous égards. 

Un plâtre d’une belle venue, VOuled-Nail, de Loiseau Rousseau. Les 
deux teintes de bronze, cuivre et vert antique, donnent un relief 
de puissant effet. 


Gentille à croquer, si elle n’était de bronze, la petite Bretonne de 
Vernhes. 


Le tableau de Marsac, Solitude du Matin , aimable, fin, donne une petite 
émotion. 



ENTREE GRATUITE 


2fi 


Voici Lalique, l’inventeur du bijou moderne, celui qui a su donner une 
forme si personnelle, si originale, si infiniment gracieuse à la parure de 
nos jolies mondaines. Rien que deux peignes dans la vitrine. Nous aurions 
voulu en voir cent. Deux merveilles, il est vrai : l’un avec ses feuilles de 
corne, revers argent ; l’autre plus simple de forme, mais exquis comme 
travail avec ses émaux translucides et son bas-relief ivoire. On envie 
parfois, pour un instant, la fortune des Rotschild ! 11 serait si doux à 
l’œil de comtempler ces chefs-d’œuvre sur la tête d’une femme aimée ! 

N’y pensons plus, et regardons le Chat, de Jean Dapt. Un grès grand 
feu de belle allure. 

Puis le Baguier, de Desbois. Encore un créateur, ce maître de l’étain. 
Il le palpe, le caresse. Le métal s’assouplit sous sa main Prenez cette 
coupe ; touchez-la ; vous en sentirez le souple moelleux des grands 
artistes de la Renaissance. 

Duffaud, un Hors-Concours, naturellement, qui nous a envoyé une 
Pileuse Bretonne, digne de figurer au marché du Temple. Ça sent le vieux, 
le Cluny. 

La lecture à la Grand,'Mère, de Bulaud. Peinture assez bonne, quoi¬ 
que sèche, mais qui montre l’absence complète d’école. La table sur laquelle 
sont appuyées la vieille et la gamine n'a pas de profondeur. Les person¬ 
nages sont dans la table, non pas derrière. Le manteau noir de l’aïeule 
ne se détache pas du fauteuil. Bulaud n’a pas compris l’atmosphère. Ces 
bibelots sur le buffet, que l’on devine, car on les voit à peine, n’ont pas 
leur valeur. Le tableau qui veut rendre une scène de vie intense, pourrait 
être porté au catalogue : Nature morte. 

Chez le Tisserand, de Jamet, au contraire, beaucoup d’émotion. La 
lumière du soleil venant se jeter sur la trame est chaude, éclatante. 
Enveloppe souple, mais exécution vraiment par trop sommaire. C’est plutôt 
une ébauche qu’un tableau. 

Un délicieux Raffaelli, la Jeune Fille aux bleuets. La petite note violette 
au milieu de cette étude de gris et de blanc vous fait monter le parfum 
aux narines. Est-il frais, mignon, bien jeune fille, ce petit modèle 




*"■ Architecte de ['Ex 

■ ■ ^ iTF.nBO, Entrepreneur de la charpente 
M. Blazkix, Entrepreneur <j 


menuiserie. 




















SALON DE HANOI 


27 


américain à figure rêveuse ! Et cette délicate harmonie blanche ! Cette 
chair rosée, dont l’on devine à peine la clarté sous la robe line ! Note 
d’art de première valeur. 

La fameux tableautin de Besnard, Cavaliers Arabes, Vous savez bien, 
ce demi-cheval rouge ardent qui sort du cadre, accompagnant un cheval 
gris violet, et tous deux montés par des hommes à burnous vert. 11 nous 
choque, c’est bien certain, et cependant... tous les artistes l’admirent. 
Duvent, Rousseau, Vollet en raffolent. C’est le seul tableau du Salon sur 
lequel je les ai trouvés pleinement, complètement d’accord. 

— Je donnerais toute ma peinture pour avoir fait ce Besnard, me 
disait l’un de ces bons camarades. C’est la joie du pinceau ; c’est l’exemple 
à donner à ceux qui veulent apprendre. 

Donc, l’œuvre est d’un maître, il n’en faut pas douter. Et nos artistes 
admirent cette virtuosité, ce manque de préoccupation de plaire, cette 
sincérité de l’homme qui a reçu une impression violente sous le soleil 
d’Afrique et qui, pour la faire comprendre, l’exagère. Ils me montrent 
ce dessin parfait des jambes, ces pattes qui se lèvent, lis entendent les 
bêtes frapper du sabot. 

— Celui qui sait mettre un vert comme celui du burnous sur le gris 
de ce cheval, avec la tache de cette femme accroupie sur un tel fond 
jaune, est un vrai peintre. Il a compris comme pas un le mouvement 
dans l’air. 

Et, par hasard, en faisant demi-tour, nos regards se reportent sur les 
chevaux blancs de VAbside de Notre-Dame ... Certes, ceux-là n’ont pas 
de mouvement dans l’atmosphère. 

C’est égal, le cheval rouge me chiffonne. Je reste inquiet. 


Un paysage, lépreux, de Bretagne signé Dauchery. Un autre des Cotes 
de Provence , d’Auburtin, qui donne l’impression d’une chose bien mati¬ 
nale et qu’il faut voir de loin. Mais il gagnerait à être agrandi. C'est 
vraiment trop peu pour un paysage. 




28 


ENTRÉE GRATUITE 


C’est une belle tète de justice ! disait Dupuis, dans les Charbonniers. 
La saillie nous revenait à la mémoire devant le portrait de Y Amiral 
Krantz, par Roll. 

Expression de figure remarquablement rendue. A ce simple pincement 
des lèvres, on devine que cet homme est un Alsacien à la volonté tenace. 
On sent le caractère. 

L’air circule bien autour de cette tête. La qualité des yeux sur le ciel 
est de premier ordre. Bon portrait . 


J’étonnerai beaucoup de visiteurs en leur disant que le mont Gargan à 
Rouen par la neige, de Lebourg, est un des plus beaux tableaux 
du Salon. Il en est cependant ainsi. 

Lebourg a chanté la poésie de la neige. Son tableau n’a pas été fait 
dans l’atelier, soyez-en convaincus. 

Personne ne peut rendre mieux cette coloration variée dans la même 
teinte. On a froid on regardant quelques secondes son tableau. Délicieuses, 
les valeurs de ce ciel tout chargé de neige et qui conserve néanmoins 
l’intensité profonde de la lumière. Cette vieille cathédrale qui profile à 
l’horizon la grisaille de ses tours ; ces ombres d’une justesse impeccable, 
tout est d’autant plus digne d’admiration sans réserves que l’artiste, 
amoureux de la réalité qui l’a saisi, ne veut pas sacrifier au désir d’ar¬ 
rêter le public. Il n’a pas mis d’enfant ou de vieillard pataugeant dans 
la neige, luttant contre elle. La neige, la neige seule et c’est assez. 

Un Frémiet, réduction d’une ancienne médaille d’honneur, Gorille 
enlevant une Femme. Véritable création. Prenons d’abord le petit côté 
de l’œuvre. Le public ne se doute pas du travail préparatoire auquel a dû 
se livrer le sculpteur ne pouvant souhaiter un gorille vivant pour modèle. 
Il ne trouvait dans les musées que des squelettes lui donnant les pro¬ 
portions si particulières à l’horrible bète. Ce fut au savant artiste qu’il 
appartint de muscler l’animal et de créer cette anatomie merveilleuse que 
l’on sent juste, qui doit être la vraie et semble tellement naturelle au 
public qu’à peine il la remarque pour s’abandonner tout entier au côté 
saisissant de l’épisode. 

Impressionnant en effet, ce contraste entre la brutalité de la bcte et la 
délicatesse de la femme. On sent la force prodigieuse de l’animal, sa 
volonté d’enlever la femme et de la conserver pour en faire sa chose ; il 



SALON DÉ HANOI 


29 


la défendra envers et contre tous. Déjà elle est à lui. La pauvrette est là 
pantelante, anéantie. Son corps est un chiffon. 

La médaille d’honneur n’a pas été donnée à tort. 

a Deux yeux dans une enveloppe. » Ainsi pourrait-on définir le 
Carrière, Jeune fille. Quel artiste que celui qui a su repousser le secours 
de la coloration pour rester à un semblable modelé ! 

Desbois et Rodin disent de Carrière, qu’avec sa peinture ils feraient de 
la sculpture. C’est le plus beau des éloges. 

Voyez de près le tableau, il vous paraîtra très peu fait. Eloignez-vous 
encore et chacun de ces traits à peine sensibles accusera sa valeur. C’est 
du modelage. 

On reproche à ce bon Carrière de ne présenter que des œuvres conçues 
el exécutées dans un rêve. Le rêve est joli. 

Pas mal campés, les Cerfs, de Leduc, mais de beaucoup moins vivants, 
moins respirants, moins frémissants que les Tigres de Gardet admirés 
dans l’autre salle. 

Cet excellent Pointelin, le professeur de mathématiques, nous a envoyé 
une nième édition de son paysage. Le brave homme adore sa Franche- 
Comté. Il la peint; il la repeint; il la rerepeint. Toujours le même paysage 
qui a ses qualités, car ce premier plan, simple, n’est pas sans charme, la 
couleur est belle,le fond du ciel lumineux; mais delà semblable peinture, 
répétée cent et cent fois, devient du métier. Ce n’est pas de l’art. 

Elle sent la marée, la Pêcheuse de crevettes , de Jules Adler. Il fait bon 
la regarder, tandis qu’il crachine ferme au dehors et que l’on est pénétré 
soi-même, jusqu’aux moelles, par l’humidité. On apprécie mieux alors 
l’atmosphère humide de la toile, l’éclat mouillé des fonds, la nacre du ciel, 
le suintement des vareuses de laine et des cirés de matelot. 

Honteuse, cette Bayadère. 11 y a cent fois mieux chez Samuel ou chez 
Jules Meyer, comme sujet de pendule. 

Et cette page du Figaro illustré, te général Bonaparte et Joséphine 
de Beauharnais ! Page vue et revue. 



30 


ENTRÉE GRATUITE 


J’aime mieux cette aquarelle, portrait de M. Beau , exposée par 
Fernand Desmoulins, l’auteur de la puissante eau-forte de Jules Ferry. 
Valeurs justes, bonne couleur, vérité de l’attitude, bien que nous préférions 
à cet égard le fusain de Sarazin, exposé dans le Palais central. L’œil fin 
et bon de notre Gouverneur général y est mieux saisi, mieux rendu. 

Une amusante litho de Jean Veber, les Maisons ont des Visages. 11 
ne nous avait pas habitué à ces folâtreries, l’auteur du fameux Bismarck 
boucher , refusé à Paris par crainte de complications diplomatiques et qui 
eut un si vif succès au Crafton Gallery de Londres. 


Un coup d’œil dans le vestibule à cette femme nue, Perversité , de 
Rengel d’Illzach, qui a. enlevé un nid d’oiseau et s’amuse à effrayer 
les pauvres petits, en faisant siffler un serpent au-dessus de leur tête. 
Sculpture sans éclat, devant laquelle on passe indifférent. 

On s’arrête, au contraire, devant la maquette de Théodore Rivière. 
La France, sur un trône élevé, reçoit l’hommage des races indo-chinoises 
qui viennent déposer à ses pieds leur tribut de soieries, de fruits et 
d’ivoires. Un Annamite, un Cambodgien, un tirailleur se tiennent devant 
elle. De chaque côté du trône, le Mékong et le Fleuve Rouge, symbolisés 
par des femmes aux puissantes mamelles, qu’accompagnent le Dragon de 
l’Annam et le Naga des Khmers. 

Derrière le monument, un lion, symbole de la force, garde le trône. 
Un génie étend les bras pour appeler les populations au travail. Près de 
lui, le marteau et l’enclume de l’industrie, le caducée du commerce. Sculp¬ 
ture puissante, belle, bien venue. 

Sur les murailles, des plans, peut-être remarquables mais que nous 
sommes incapable d’apprécier. 


Voici venir pour l’écrivain le quart d’heure de Rabelais. Quid du Salon 

de Hanoi ? 

Au point de vue matériel d’abord. 

La première impression des visiteurs fut l’étonnement en présence de ces 
hautes murailles décorées d’écussons au monogramme de la République 
Française et dont la cimaise seule se trouvait garnie de tableaux. L’œil 




Pagode annamite. 










SALON DE HANOI 


31 


n’était pas en effet accoutumé à semblable disposition, il s’y lit très vite et 
ceux qui, comme nous, voulurent étudier les œuvres exposées y trouvèrent 
grand profit. L’on ne peut voir meilleur champ d’étude. 

Quant à la valeur même des toiles, elle est, nous l’avons vu, bien diverse. 

Aucun salon ne saurait satisfaire pleinement le visiteur. Chacun de nous 
a, en effet, ses affinités, ses accoutumances dont il ne se débarrasse qu’à 
grand’peine. Les œuvres exposées forment en définitive un ensemble très 
digne d’intérêt et l’on peut féliciter hautement ceux qui ont obtenu 
des artistes qu’ils abandonnent ainsi leurs œuvres à 4.000 lieues 
de la Métropole. 

Une légère critique. L’admission des Hors Concours sans examen du jury 
n’est-elle pas cause de certaines faiblesses ? 

11 est permis aussi de regretter qu’aucun des jurés, nous semble-t-il, 
n’ait vécu en Extrême-Orient, n’ait pris contact avec l’âme jaune et n’ait 
pu éclairer ses collègues sur le sens artistique de ces peuples. 

Je n’irai pas jusqu’à dire que les deux nus de Carolus et de Fourié 
rendent odieux aux Annamites le Salon tout entier et qu’il ne restera dans 
leur esprit que l’impression produite par ces deux toiles. Mais il n’en est 
pas moins vrai qu’il eût mieux valu ne pas les exposer. 


Le nu en lui-même ne choque pas l’Annamite. Il regardera sans être 
offusqué la Perversité de Ringel, mais échangera maint quolibet, maint 
propos grivois et peu flatteur pour la race blanche, devant ces femmes à 
l’attitude provoquante, au sourire aguichant qui étalent, inviteuses, ce que 
la femme annamite conserve pour l’intimité de la ca-nha. 

Le gros succès pour les indigènes est le Bœuf de Rousseau. 

Nous avons pris une dizaine d’Annamites dans les divers échelons de 
F échelle sociale du pays et nous leur avons demandé, séparément, de choisir 
deux toiles. Tous se sont arrêtés devant ce bœuf si admirablement silhouetté 
et tel qu’ils ont habitude de le voir dans l’atmosphère, puis leur choix 
s’est porté sur un petit Portrait de femme, voisin du beau tableau de Duvent 
(dont seules des intelligences cultivées peuvent apprécier la valeur), portrait 
sec mais net de ligne et qui leur rappelle bien la femme française en 



32 


ENTRÉE GRATUITE 


toilette de soirée; enfin, l’Arc-en-ciel , de Ménard, non point pour les 
exquises qualités de cette toile incomparable mais pour l’arc lui-même 
qu’ils retrouvent tel qu’ils l’ont vu dans le ciel. 

L’imitation fidèle de la nature nous parait donc être l’idéal artistique 
de l’Annamite. 

Les visiteurs indigènes se rendent nombreux à la galerie des Beaux-Arts. 
Nous sommes certain qu’il restera dans leur esprit autre chose que les 
deux femmes nues, spécialement troublantes pour les tirailleurs. 









Le Palais Central. 
















































LE PALAIS CENTRAL 


Le Palais Central remporte un succès indiscutable, et c’est justice. 

Sobre de lignes, élégant dans sa simplicité, solide et bien assis, il fait 
le plus grand honneur à l’architecte Bussy, à l’entrepreneur Blazeix, au 
décorateur Viterbo, dont les menuiseries sculptées détachent leur teinte 
sombre sur le gris clair du ciment, qui joue la pierre de taille. 

A l’intérieur, un premier mouvement d’étonnement au milieu de ce 
salon central complètement vide. Je sais bien que la fameuse rosace en 
carreaux céramiques de Paray-le-Monial, qui figura à la dernière Exposi¬ 
tion Universelle, est digne de retenir l’attention, mais l’on aimerait à 
venir se reposer en cet endroit, à y trouver divans, fauteuils, chaises, 
auprès des plantes ornementales qui ne font pas défaut dans le pays. 

D’autant que l’œil aurait plus d’une tentation sous la coupole. Les tout 
gracieux médaillons de Vollet lui chanteraient la douceur de leurs teintes 
qui s’harmonise si bien avec le fond clair des murailles, la souplesse de 
ces chairs de femme, les femmes elles-mêmes, ces charmeresses, qui, sous 
prétexte de nous représenter l’air, la terre, l’eau et le feu mettent les sens 
en émoi par leur galbe impeccable. 

Haut les yeux ! Là haut s’étalent, en effet, les quatre grandes toiles 
décoratives où le Tout-Hanoi indigène vit, déambule et travaille. 

L’opération délicate du marouflage les a quelque peu abîmées. Il est 
pénible de voir plissé le visage de cette gentille petite congaï au pied 
chaussé si élégamment, mais ce n’est que détail. L’ensemble est superbe 
et il y a de vraies trouvailles. 


3 



ENTRÉE GRATUITE 


Cette armature du grand parasol annamite, qu’une femme s’apprête à 
garnir dans l’angle d’un panneau, montre que Vollet n’est pas seulement 
le peintre de tableau justement élogié, mais encore un décorateur qui 
n’a plus rien à apprendre. 

Cette charrette que traîne un coolie à la tête expressive esl bien devant 
nous. On voit l’homme marcher ; on sent l’effort qu’il fournit. 

Des brodeurs, des marchandes accroupies à côté de leurs paniers ; des 
femmes qui circulent avec leur fardeau en balance sur l’épaule; un lettré 
qui regarde des armes de pagode ; un bèp revenant du marché; des tirail¬ 
leurs qui causent, l’un nonchalant, l’autre coquet, soigné, aux formes 
rebondies, molletières serrées et poing sur le ceinturon — tout cela a été 
vu, saisi sur le vif et rendu avec la précision d’un instantané en couleur. 

Deux ouvriers surtout nous frappent : le menuisier, et, plus encore, 
le ciseleur. Il est accroupi, son léger marteau prêt à frapper sur le 
tin ciseau tenu de l’autre main, la tète près de l’objet qu’il fignole. Par¬ 
faite vérité d’attitude. 

Entrons dans les vastes salles du Palais. On sent venir à l’esprit le sou¬ 
venir classique : 

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales_ 

Un peu chargée, pourrait-on dire, cette décoration Renaissance qui 
fait courir partout, sur les murailles, dans les frises, au plafond, l’exubé¬ 
rance de ces guirlandes. Mais, vue par cette demi-clarté d’hiver, elle est 
agréable à l’œil. 

Comme objets exposés, on trouve de tout dans ces salles, depuis les 
soies, les ors, les bijoux du Tonkin et de France, jusqu’aux collections 
minéralogiques et aux cartes murales de l’Indo-Chine, en passant par les 
bouddhas de Birmanie et les chapeaux en poils de chèvre qu’expose 
la Corée. 

Un beau désordre, mais amusant. Les portes-fenêtres latérales ont été 
garnies de grands panneaux de soie brodée: une débauche de bambous 
entre lesquels des oiselets caquettent ; une débauche aussi de processions 
allongeant la théorie de leurs personnages sur des routes en spirale. Rien 
de vraiment remarquable dans ces deux genres. 

Très beaux, deux petits panneaux sur fond vieil or de Nguyên-van- 
Nam, le brodeur de Bac-Ninh. Simples, car sur l’un, le dragon solitaire 
déroule ses anneaux ; sur l’autre, un caractère unique s’étale, mais d’un 
fini incomparable. 




LE PALAIS CENTRAL 


as 


La pagode de Coloa, tableau un peu enfantin, mais non sans valeur. 
On l’apprécie davantage lorsqu’on le compare à une broderie voisine et 
du même genre, un paysage de Nguyên-tich-Thuan, raide de lignes, sans 
proportions, mal traité. 

Une famille japonaise: le coq, la poule, les poussins, le tout sur 
fond gris. Joli de dessin, mais c’est la copie d’une broderie du Japon 
que ce morceau de Pham-van-Khoan. 

Nous préférons de beaucoup le combat des deux coqs de Pham-van-An, 
l’incomparable artiste que nous avons vu travailler à ce chef-d’œuvre, 
ayant devant lui les bêtes qu’il voulait reproduire, les excitant pour saisir 
leur attitude, recommençant deux et trois fois une patte qu’il ne trouvait 
pas exacte comme teinte. Regardez de près cette broderie merveilleuse, 
vous n’y trouverez pas une faute, pas une faiblesse. Les deux coqs sont 
superbes de vie, de mouvement, les pattes crispées, l’œil terrible, 
les plumes dressées. Beau morceau d’art. 

Du même artiste, un portrait en broderie de S. E. IIoang-kliao-Kai, 
ancien Kinh-Luoc. Ressemblance étonnante; la photographie qui se trou¬ 
ve près du cadre permet de la constater. Couleur riche, chaude, éclatante. 

Pourvu que nos brodeurs annamites ne se laissent pas influencer par 
l’ambiance européenne et entraîner à faire des horreurs dans le genre de 
ce pont métallique sur lequel va passer un train avec locomotive et 
wagons. . . en soie ! 



Les meubles en bois sculpté sont nombreux et intéressants à plus d’un 
titre. 

Us permettent de comparer l’art annamite pur avec le résultat de l'in¬ 
fluence française sur un cerveau d’artisan mal préparé et aussi ce que 
peut produire l’ouvrier indigène, guidé par des hommes de goût. 

Arrêtons-nous à l’entrée de la salle devant ce mobilier franco-annamite 
en bois de lim sculpté : buffet, table, guéridon, sofa, fauteuils, chaises. 




iîM'RÉE c.h Ai' utTE 


:{(ï 


Gros travail, effort sérieux, mais résultat déplorable, à notre avis. Les 
dossiers des'fauteuils et des chaises, (jue l’artiste a voulu faire légers et 
qui sont de mesquine apparence, contrastent avec l’épaisseur et lepoidsdu 
tablier. Une chaise en lim doit être, semble-t-il, d’une solidité à toute épreuve. 
On oserait à peine soulever celle-ci de peur de briser le dossier, et un 
homme quelque peu corpulent, assis sur la chaise, serait bien hardi 
de s’appuyer sur ces frêles montants mal ajustés. L’inventeur de ce 
produit hybride est un Annamite qui indique comme seule adresse : 
Rue Felloneau, n° 27, à Paris. Il doit donner à nos compatriotes de la 
capitale une triste idée de l’art annamite. 

Nous le regrettons d’autant plus que dans cette même salle, est un 
joli spécimen de l’art du pays. Il s’agit d’un buffet signé Nguyèn-van-Thi 
sur lequel des oiseaux, des papillons se jouent au milieu du feuillage, 
des fleurs, des dragons, des chimères et autres animaux fantastiques. Des 
personnages en relief plaisent par la simplicité naïve de leur exécution. 
L’Annamite est resté lui-même, et c’est heureux. 

Ne quittons pas le buffet sans jeter un coup d’œil sur les petites pan¬ 
toufles brodées et garnies de menues perles qui sont exposées sur ses 
tablettes. Dans l’intérieur de chaque pantoufle, une plume bien conduite 
a moulé cette inscription que l’on conservera dans la famille : 

Brodé par Madame Truong-thi-Dung, 

Épouse de Nguyèx-van-Hiêp, 

Secrétaire au Gouvernent eut Général. 

7 $ la paire. 

Sept piastres pour les deux, ce n’est vraiment pas trop cher ! 

M. Thureau expose une série de meubles : cabinets, buffets, étagères 
grandes et petites, bibliothèques, exécutés par To-van-Trong et Nguyèn- 
van-Tung, de Nhan-hien (Cau-do). Les artistes ont certainement travaillé 
sur des modèles ; ils ont dû être surveillés et guidés pendant l’exécution 
du travail. Le produit est presque parfait, dans l’acception rigoureuse du 
terme. 

Il faut admirer sans réserve le fouillé délicat de ces colonnettes, le 
relief sobre de ces panneaux, le mélange heureux de ces roses, de cette 
verdure de France avec ces dragons et ces oiseaux traités à la façon anna¬ 
mite. L’alliance peut donc se faire, mais non sans un guide au sens 
artistique éclairé. 





Palais central — Art annamite. 






















LE PALAIS CENTRAL 


37 


L’agencement a, ou peu s’en faut, le fini des menuiseries japonaises. 
Ces étagères, pour bibelots annamites, aux colonnes sculptées et au délicieux 
relief seraient parfaites si la raideur du fronton se trouvait corrigée par 
la ligne souple d’un ornement oriental. L’ensemble de ce lot est remarquable. 

Reste le mobilier annamite en go qui figura à la dernière Exposition 
Universelle et en rapporta une médaille d’or. Ces bois sculptés du lit de 
repos, largement traités, ont de l’allure. Le guéridon, l’écran, le buffet, 
gracieux de forme, jettent la note claire et harmonieuse de leur nacre sur 
le fond sombre et sévère du bois. L’écran surtout plait par l'originalité de 
sa monture : une énorme racine sculptée. 

Le mobilier est complété par des crachoirs monumentaux en cuivre 
niellé, et plusieurs panneaux portant des devises en lettres d’or sur fond 
laqué noir. 

A côté, de superbes malles en bois de camphre avec ornements de 
cuivre, exposées par Tinh-van-Minh. 

Passons aux incrustations. 

Trois artistes, hors de pair, semblent se disputer la palme : Dao-huong- 
Maï, Lè-vau-Chat et Pham-van-Khoc. 

Le premier expose un écran sur bois dur, un grand buffet et un meuble 
genre cabinet. Dao-huong-Maï se complaît dans le menu. 11 a l’amour 
du détail et le traite avec une science sûre d’elle-même. Tel petit cortège 
de mandarin qui se déroule sur un tiroir du buffet estime pure merveille. 
Rien ne peut avoir en ce genre plus de délicatesse, de fini, de joliesse. Il 
faut regarder à la loupe l’expression de ces visages. 

Le meuble genre cabinet porte l’étiquette « Vendu à Monsieur Viterbo ». 
C’est déjà un bel éloge de l’artiste, car notre sympathique concitoyen 
possède en la matière une compétence devant laquelle des profanes 
ne peuvent que s’incliner. Mêmes qualités (pie dans le buffet de tout 
à l’heure : beau bois, science du décor, élégance de formes, conscience 
du détail. Simplement exquises les deux scènes des panneaux supérieurs : 
une tisseuse et un brodeur au travail. 

Lorsque l’ami Viterbo aura fait remplacer la tète du forgeron ambulant 
qui opère sur un des panneaux inférieurs, il aura un magnifique objet 
d’art de plus dans sa collection. 

Lè-van-Chat nous frappe au contraire par sa large facture, la sobriété 
de l’ornement, la science parfaite des oppositions nacrées. 11 travaille une 
matière (pie les autres paraissent ne pas avoir. Voyez ces roses dans 



38 


ENTRÉE GRATUITE 


la gamme foncée ; regardez ces grosses plaques de nacre appliquées en 
relief sur les panneaux de ce buffet, et vous direz (pie Lè-van-Chat est 
un maître. 

Pham-van-Khoé, de Taï-Ha, en est un autre. 

Son panneau décoratif exposé à l’entrée de la galerie est parlait. Tout 
y est admirable : la disposition de cette procession qui se déroule sans 
désordre et avec souplesse, l'unité de la teinte des tuniques, le retlet des 
armes de pagode, la vérité du mouvement et des attitudes. Ce mandarin 
vêtu de la robe à longues manches, tenant entre ses mains la planchette 
rituelle, est expressif, vivant. Mais c’est dans l’anatomie du coolie nu 
que Pham-van-Khoé se révèle grand artiste. Nous n’aurions pas cru la 
nacre susceptible de produire de tels effets. 

Le même artiste expose trois portraits en nacre d’une ressemblance 
étonnante ; les photographies placées à côté permettent de le dire et 
d’admirer de près une de nos gracieuses concitoyennes, une digne 
matrone annamite, et le visage rasé de frais d’un Chinois opulent. 

Comme mobilier décoratif : les cuivres , brûle-parfums anciens et 
nouveaux, au tigre, au bambou; vases de tout calibre ; les sept objets 
rituels, etc. ; les étains , simplement ciselés, ou ornés d’applications en 
cuivre, un peu toc, mais originales ; les porcelaines, une collection de 
46 assiettes, appartenant à Doang-ngoc-Toan, dit Ba-Thao, et dont quelques- 
unes sont de grande valeur ; un vase gros bleu, sur lequel des traces de 
dorure ancienne encore visibles, très belle pièce de musée ; les éventails 
de Ilong-yen, petits, moyens, grands, énormes, blancs, noirs, rouges, 
bleus, jaunes, multicolores, de toute forme et de toute plume ; les 
niellures de Bac-ninh ; (.les boîtes à bétel et des coffrets de mandarin, 
laqués, incrustés, sculptés; un coffre en bois travaillé de Phan-lap-Thinh ; 
une vieille tapisserie chinoise que l’on présente comme antérieure à Père 
chrétienne ; un pagodon laque et or, devant lequel se dressent des armes 
de pagode en fer avec belle garniture de cuivre ouvragé ; un paravent , 
dont la peinture originale et fine représente sur les panneaux latéraux des 
scènes de pèche avec les divers travaux de la culture du riz, et sur le pan¬ 
neau central, la visite de l’Empereur Tan-huy-Hoang au sérail de ses 
femmes. A en juger par la mine de ces jeunes beautés, le vieux paillard 
ne devait pas s’ennuyer tous les jours ; un ivoire , magnifique défense 
sculptée, qui appartient à M. Hoang-trong-Phu. 



LE PALAIS CENTRAL 


39 


Ce même haut mandarin expose des scènes de la vie annamite réduites 
à la façon de nos jouets d’enfant : un professeur et ses élèves ; le labourage 
des rizières, leur irrigation, le semis, le repiquage, le nettoyage. 11 montre 
aussi une rue de Hanoï. Les Annamites paraissent goûter tout particulière¬ 
ment ce genre d’exhibition. Nombreux sont ceux qui s’arrêtent et 
commentent. 

On trouve de tout dans cette salle, disais-je. Voici en effet trois portraits 
au fusain de M. beau, gouverneur général, de M. de Lamothe, lieutenant- 
gouverneur, et de l’amiral Bayle. Ressemblance étonnante. Ils font grand 
honneur à l’artiste L. Sarazin. 

A côté, les meubles en bambou, imaginés par Le Lan, et exécutés par 
Hay-Sam. Nous y retrouvons bien le sens artistique délicat de notre 
concitoyen. 

Les travaux de linguistique du P. Vallot qui n’ont pas besoin d’éloges. 

Enfin, une collection de monnaies faite par un Annamite, Nguyèn-van- 
Tuc, de iiung-yên, est. des mieux présentées. Chaque pièce, encastrée dans 
un panneau vertical, s’offre de telle façon que l’on peut voir ses deux faces 
sans avoir à la toucher. Monnaies de l’Annam, monnaies de Chine, toutes 
avec la traduction de leurs caractères. Quelques-unes très anciennes : 
(1207 avant J.-C., disent les Chinois), mais eu réalité de 6 à 700 ans 
antérieurs à notre ère, sous la dynastie Tcheou. Sont-elles authentiqués? 
Pour toutes les pièces que l’on attribue aux périodes précédant notre 
X mc siècle, l’origine est plus que sujette à caution. Les contrefaçons 
pullulent. 

Belle collection des Canh-IIung (Chine, XVIIL siècle) et de Canh-Tinh 
(Annam), parmi lesquelles deux petites médailles de 1792, merveilles 
d’art annamite. 

Des amulettes en métal, toujours avec des inscriptions dans le genre 
de celle-ci : Que la fidélité parvienne jusqu'au cœur du ciel ! 

Parmi ces amulettes, le miroir à exorcismes de modèle japonais et dont 
les bonzes se servent pour chasser le diable du corps des femmes. 

— Ce ne doit pas être commode, disais-je à mon voisin. 

Une bonne dame, genre belle-mère, entendant la boutade, lance des 
regards féroces au chroniqueur qui s’enfuit, médusé. Oh ! ce regard ! 

Un coup d’œil au Plan du Tombeau de Minh - Mang, exposé 
par M. Lichtenfelder et qu’apprécieront particulièrement les lecteurs 



40 


ENTRÉE GRATUITE 


du Rituel funéraire des Annamites.Us trouveront en effet, dans les formes 
étranges du tombeau, l’observation des rites séculaires du pays d’Annam. 
Des planches de détail et des photographies permettent de se faire une 
idée exacte de ce fantastique ensemble qui sert de dernière demeure 
au « Tout Puissant Maître de l’Equité et de la Justice ». 



Pénétrons en Birmanie, car la grande colonie anglaise occupe une 
partie du Palais Central. 

Petite exposition, mais bien comprise et intéressante pour celui qui 
voudrait étudier le pays de Mingoon-Myn. 

M. J. Claine, consul de France à Rangoon, a réuni en effet un ensemble 
sérieux de documents. Parcourons-les, car ce pays qui touche à nos 
possessions du Haut-Mékong ne saurait nous laisser indifférents. 

La Birmanie est administrée parmi Lieutenant-Gouverneur que nomme 
le Vice-Roi des Indes. Nous rencontrons là un des procédés chers aux 
Anglais : la décentralisation. Nos Résidents supérieurs sont nommés par 
le Président de la République. Les Gouverneurs qui gravitent autour de 
l’immense empire indien sont choisis et nommés par le vice-roi qui doit 
avoir en eux confiance absolue et les tient complètement dans sa main. 

Huit millions d’habitants avec, comme capitale Rangoon (232.32b 
habitants) et les ports de Moulmein, Akyab, Bassem. 

Commerce annuel, environ 600 millions de francs sur lesquels 170 
millions d’exports. 

Notre Consul présente en échantillons les principaux produits du pays: 

Le riz, avec une infinie variété d’espèces. On n’en compte pas moins 
de 104 dans la collection exposée. C’est le gros élément d’exportation ; 
plus d’un million de tonnes par an qui sont dirigées spécialement sur 
Maurice, la Réunion et les Seychelles. Le commerce est entre les mains 
de gros négociants musulmans des Indes. 

Le coton , les légumes , le tabac. 

Des forêts de la Haute-Birmanie viennent le cachou , le caoutchouc, les 
bois, et, parmi ceux-ci, en première ligne, le teck dont on a exporté pour 




Quelques instantanés. 








LE PALAIS CENTRAL 


41 


plus de 14 millions de francs l’an dernier. Une des notices donne ce détail 
que le teck exige au moins 0 m 70 de pluies annuelles et réussit à merveille 
avec une moyenne de 1 m 27 à 2 m 95 d’eau tombée du ciel dans l’année. 

La Haute-Birmanie fournit aux Chinois de Singapour des jades de rivière 
et de montagne (un million et demi de francs par an), du pétrole , exploité 
par la « Burma Cil Company » de Rangoon, des huiles lourdes, etc. 

Voici les boites en bambou laqué rencontrées par nous dans le Haut-Laos, 
boites de toute forme et de toute dimension, tasses à boire, rouges 
ou vertes, avec dessins peu compliqués, boites à bétel, boites affectant 
la forme de fruits Celle-ci, un potiron, très réussie comme laque, a l’as¬ 
pect d’une jolie faïence vernissée. 

Voilà des jarres en poterie, spécialité duPégou qui en exportait jusqu’en 
Perse dès le XV e siècle; des objets en terre vernissée : coq chantant, ser¬ 
pent dressant la tète, danseurs, etc ; un travail tout particulier de mosaï¬ 
que , porté sur P étiquette comme spécimen de l’art national birman. C’est 
une combinaison de menuiserie, de sculpture, de modelage, de mosaïque 
en morceaux de verre de toutes couleurs et de toutes formes avec des 
plaques de dorure brochant sur le tout. Les jours d’illumination, ces 
motifs qui décorent les pagodes produisent un merveilleux effet. 

Des maquettes expliquent le procédé de la fonte des bouddhas et des 
gongs, procédé à cire perdue que l’on emploie aussi en France et (pie nous 
avons vu mettre en usage au Laos. M. Claine a réuni des modelages en 
terreà moitié recouverts de cire, les mêmes complètement terminés et prêts 
à recevoir le métal eu fusion, puis le produit brut de la fonte sortant du 
moule et enfin une statuette de Bouddha polie, terminée. 

C’est par ce procédé que les Birmans ont fondu des cloches comme 
celle de Mingoun, qui ne pèse pas moins de 80.090 kilogrammes, et n’est 
dépassée que par la fameuse cloche de Moscou. Le village de Kemendine, 
près de Rangoon, est uniquement composé de familles s’adonnant à cette 
industrie. 

Les bijoux rappellent ceux des Lus de notre province deMuong-Sing : 
gros cylindres de verre (pie l’on porte dans le lobe largement troué de 
l’oreilie ; tiges d’or agrémentées de rubis ou de gros brillants et qui servent 
aux mêmes usages; bracelets en cornaline blonde, en or uni, en tils d’or 
assemblés à la façon d’une chaîne tressée; les bols en argent repoussé et 
ciselé que l’on retrouve dans toutes nos principautés laotiennes. 



42 


ENTRÉE GRATUITE 


Un (le ces bols, dû au plus habile orfèvre de Birmanie, Maung-yin- 
Mang, montre les différentes étapes delà fabrication. Certaine partie de la 
plaque d’argent brut est simplement martelée ; sur une autre, le travail 
du ciseau est commencé; plus loin, le polissage a fait son œuvre; le motif 
est terminé. Pas de fonte, d’estompage, de soudure. Le spécimen mérite 
d’être examiné. 

Le meuble qui renferme ces jolies choses est un petit chef-d’œuvre de 
sculpture. Des colonnes, des panneaux, des chapiteaux, se détachent des 
garuudas symboliques, des divinités endormies, d’autres qui prient les 
mains jointes, des danseurs, des animaux fantastiques. 

Une chaise pliante, des cadres et d’autres objets sculptés montrent que 
les Birmans sont passés maîtres dans l’art de travailler le bois. 

Ils ont l’amour du tape-à-l'œil, du clinquant, de la paillette, du mica, 
ainsi que leurs voisins des Indes. Les tapis exposés ici en sont la preuve. 

C’est un Français qui perfectionna, voici quelque quarante ans, le 
métier à tisser des Birmans. Jadis, lorsque la cour pouvait déployer son 
faste et sa magnificence, l’industrie du tapis de luxe florissait dans 
le pays. Depuis 1883, elle a décru chaque année comme importance. 
Aujourd’hui, elle est mourante. 



Dans la salle qui s’étend à l’extrémité de l’aile gauche, l’Ecole 
Française d’Extrême-Orient a rangé ses collections. Empilé, devrais-je 
dire, car des monceaux de bronze se trouvent pêle-mêle dans des vitrines 
basses et ne peuvent être appréciés. Plus de deux cents peintures ancien¬ 
nes 11 e montrent aux visiteurs que leurs rouleaux fermés. C’est peu. La 
place faisait défaut. 

L’on sait que l’Ecole avait installé son musée à Saigon. Elle a laissé 
dans cette ville les inscriptions et les sculptures sur pierre, soit, en somme, 
ce qui a trait aux civilisations khmère et tiame, pour transporter ici ses 
autres collections. 



LE PALAIS CENTRAL 


A3 


Nous voyous dans le Palais Central la section chinoise, fruit de trois 
années de recherches faites par M. Pelliot, l’aimable et distingué profes¬ 
seur, dont le siège des Légations à Pékin vint troubler jadis la scientifique 
quiétude. Il nous a apporté une collection inestimable. 

Si l’on pénètre dans le Palais par la porte latérale, on trouve devant soi 
une monumentale devanture d’autel, un wou-kong, ainsi que l’appellent 
les Chinois, c’est-à-dire « les cinq objets vénérables ». Ils sont, comme du 
reste chez les Annamites, le brûle-parfum, les deux chandeliers et les 
deux vases à fleurs. 

Ce wou-kong, eu pur bronze, a été fondu pour l’empereur Kien-Long 
( 1736-4 795). Sa décoration, classique, est celle du dragon dans les nuages ; 
fondue en relief, elle fut ensuite retouchée au ciseau. Le brûle-parfums sur¬ 
tout est mie pièce de tout premier ordre avec son trépied formé de trois 
tètes au masque grimaçant qui laissent échapper des canines en croc. 

De chaque côté de la porte, une paire de brûle-parfums extrêmement 
curieux, dits « à l’éléphant ». Le trépied se compose, en effet, de trois 
tètes d’éléphant ; les anses sont deux trompes et le couvercle est surmonté 
d’une réduction de la bête. C’est le décor religieux, rituel. Il est bien dif¬ 
ficile de dire l’àge de ces brûle-parfums en cuivre doré, d’un travail moins 
lin que les premiers, mais qui frappent par leur conception originale. 

Derrière chacun d’eux, se dresse une armure de prince mandchou. Le 
costume formé d’une étoffe de couleur claire dans laquelle des clous dorés 
sont piqués; le casque, surmonté d’un haut cimier, a le couvre-nuque 
et la mentonnière; le cercle du front est orné de grands caractères sans¬ 
crits en cuivre appliqué. Ils disent l’invocation sacrée : « 0 toi, joyau dans 
le lotus, salut ! » 

La vitrine aux bouddhas, champ d’intéressantes études, car elle renferme 
tout un Panthéon lamaïque, thibétain rapporté de Pékin. 

Dans la partie gauche, les Boddhi-sattvas, c’est-à-dire les presque- 
Bouddhas, ceux dont le prochain état sera celui de Bouddha. Ils se dis¬ 
tinguent facilement de ces derniers par leurs ornements. Tous ont un 
diadème, des joyaux, des fleurs ; les gestes sont élégants, légers, enjoués 
quelquefois. 

Leurs voisins de droite, les Bouddhas , se montrent graves, recueillis, 
anéantis. Ils oui le geste sobre, reposé et dédaignent tout ornement. 
Quelques-uns d’origine khmère, les autres chinois, mais tous de cette ins- 



ENTRÉE GRATUITE 


44 


piration hindoue qui a passé successivement de l'Inde au Népal, du Népal 
au Thibet et du Thibet en Chine. 

On sait qu’il existe à Pékin un certain nombre de lamaseries. Nous 
pouvons voir des statuettes de lamas vénérés en passant de l’autre côté 
de la vitrine double. Coulés en bronze doré, de forme élégante, expressive, 
les lamas portent la large robe croisée sur la poitrine et se couvrent la 
tête d’une sorte de capnce pointue avec deux longues brides leur des¬ 
cendant sur les épaules. 

Auprès d’eux, les objets du culte : la clochette, la roue que Ton place 
devant l’autel et les coupes aux libations. 

N’allez pas les voir, sensibles lectrices ! Ces coupes sont des crânes dans 
lesquelles les affreux lamas boivent le vin du sacrifice. L’un de ceux expo¬ 
sés ici est en porcelaine ; l’autre le crâne d’un homme, d’une belle teinte 
de vieil ivoire, entouré seulement d’un cercle de métal. 

Ces gens ont le culte de T horrible. 

Voyez les groupes immondes que leurs statues évoquent et que ma 
plume, cependant d’une pruderie douteuse, se refuse à décrire. 

Voyez cette dourga, divinité de la terreur, qui dresse au-dessus de 
la vitrine son diadème de têtes de mort et laisse tomber de sa ceinture 
un chapelet de mêmes ornements. 

Les affreux monstres ! 

Ne quittons pas la vitrine sans voir les sept joyeux rituels, c’est-à-dire 
les sept choses indipensables au souverain, qui veut « faire tourner la 
roue, symbole de l’Empire » suivant l’expression consacrée. On conserve 
dans les temples des réductions de ces sept joyaux : la roue, la mani 
(pierre précieuse), le cheval, l’éléphant, le général, le ministre, l’épouse. 
Les voilà sous verre. 

A côté de la dourga , un boddisattra tiam, deux danseuses birmanes et 
trois gardiens du monde , chinois. Une devanture d’autel, wou kong, 
eu porcelaine du XVIII e siècle, imitant à s’y méprendre les émaux cloison¬ 
nés ; deux aiguières de style persan. 

On se rappelle qu’en 1901, lorsque la famine s’abattit sur la province 
chinoise du Fou-Kien, M Doumer y expédia du riz indo-chinois. En 
témoignage de gratitude, le vice-roi Hiu Ying-K’ouei lit remettre à notre 
gouverneur général un très joli vase en argent ciselé qui rappelle, par une 
inscription laudative rédigée en caractères et en français, le grand service 
rendu à nos voisins de Chine. Ce vase offert par M. Doumer, au musée 
de l’Ecole française d’Extrême-Orient, est ici exposé en bonne place. 




L’École Française d’Extrême-Orient. 



































LE PALAIS CENTRAL 


AS 


Au dessous de lui, des jou-y littéralement « à votre idée, comme 
vous désirez, à vos souhaits » sortes de sceptres donnés à l’occasion 
d’un anniversaire de naissance ou du renouvellement de l’année. 

Ces deux en améthyste et en jadéite sont des dons de M. Doumer ; cet 
autre, retient dans son filigrane de cuivre du corail et une pierre pré¬ 
cieuse de couleur verte appelée fei t’souei. Il vient de Pékin. 

Quelques porcelaines du XVI e et du XVIII e siècle parmi lesquelles une 
pièce rare, le n° 56, petit vase gris perle, d’une teinte dite par les porce¬ 
lainiers chinois «. ciel après la pluie». C’est la couleur actuelle de la 
manufacture royale de Copenhague dont les produits exposés, Avenue de 
l’Opéra, ont grand succès à Paris. Ce minuscule vase vaut facilement de 5 
à 600 francs. ' 

Parmi des cloisonnés , un éléphant en émail, d'argent d’un délicieux 
travail, qui faisait partie d’une collection des sept joyaux. 

Une vitrine renferme des vases vert-de-grisés. Ce sont des urnes funé¬ 
raires en or et argent provenant des fouilles dirigées dans les Tours de 
Phan-rang par M. Parmentier, pensionnaire de l’Ecole fnfnçaise. 

Un panthéon annamite et quelques bouddhas laotiens envoyés par M. 
Maspéro, le fils du savant égyptologue, qui remplit durant quelques mois 
les fonctions de chef de cabinet auprès du Résident Supérieur au Laos. 
Pendant son court séjour à Vientiane, M. Maspéro découvrit les ruines de 
Saï-Fong, ville plus ancienne que Vientiane et dont la splendeur parait 
avoir été au moins égale à celle de la capitale du Lan Sang. Des stèles en 
pur sanscrit y ont été trouvées. Elles forment des documents dn plus 
haut intérêt pour l’histoire obscure de nos possessions laotiennes. 

Pèle-mèle, à terre, la seule collection d’anciens bronzes khmers que l’on 
possède. Ils proviennent des fouilles de Soai-Rieng, en Cochinchine. 

Sur les murailles, les plans en coupe, en élévation et en perspective de 
Po Nagar, à Nhatrang, dressés par M. Parmentier. Ils ont obtenu une troi¬ 
sième médaille au Salon de 1905. 

Saluons ! Deux rarissimes cloisonnés aux cigognes dressent leur forme 
élégante. Impossible de rien voir de plus artistique que cet étonnant 



46 


ENTRÉE GRATUITE 


repoussé, que cette variation de tous, extrêmement rares dans les cloi¬ 
sonnés chinois, que cette gamme complète des émaux adoucis par une 
merveilleuse patine. 

Le Musée de l’Ecole française fera bien des envieux. 



Les amateurs de jades passent d’heureux moments devant les vitrines 
de l’Ecole Française. La collection est, en effet, l’une des plus belles 
qu’on puisse rêver : 

Grande coupe autour de laquelle court une guirlande de feuillage, 
main de bouddha d’une pureté exquise de matière, Bouddha lui-même, 
un buffle, des lions accouplés, les douze animaux du cycle duodénaire 
chinois, des étuis à parfums et cent autres pièces, parmi lesquelles 
un oreiller peu banal. Cet énorme morceau de jade représente un 
gros bébé accroupi et oflrant au public des rotondités que l’on voile 
d’ordinaire. Petit sale ! 

Des laques: une boite à livres du XVIII e siècle, dont tout le relief 
en laque cerise est fait de lines couches superposées, travail rarissime 
et pour lequel il a fallu des mois et des mois ; un étui à pinceaux, pi-t'ong, 
de la même époque, autour duquel on peut voir les dix-huit lohans avec 
leurs attributs respectifs (1). 

Une plaque en pi-yu, jade vert foncé, assez rare, est d’un beau travail. 

Une plaque en fei-t'soei, remarquable, car elle possède très nettement 
les taches rouges et vertes qui font apprécier cette pierre par les Chinois. 

Deux cloisonnés de 1450, pièces d’une importance extrême, montrant 
l’art du cloisonné à ses premiers débuts; Lune un porte-bouquet, l’autre 
un petit brûle-parfums. 


(I) Ou sait ([ii il y a deux séries de saints bouddhistes, finie de 1H personnages 
que l’on a reproduits sur cette pièce, l'autre de 500, que l’on vénère dans des 
temples comme à Canton. 

Les saints sont appelés lo-han en chinois, ar-hat. en sanscrit. 






Delmas graveur Bordeaux 

La déesse Quan-An du Panthéon Annamite 









SALON DE HANOI 


47 


Une série des sept joyaux du XVIII e siècle, en porcelaine polychrome 
la plus rare. 

Dans la même vitrine, le fusil de l’Empereur Tu-Duc, dont le fût est 
en bois précieux très dur, incrusté d’or et garni de ciselures fines ; un 
album de miniatures religieuses sur papier, d’une délicatesse adorable ; 
un manuscrit « le lotus de la bonne loi », tout entier de la main de 
l’Empereur chinois Kien-Long. 

Au-dessus, un grand brûle-parfums en cloisonné, modèle à l’éléphant, 
datant du XVI e siècle, et offert par M. Doumer au Musée ; les superbes 
spécimens de la vieille céramique tonkinoise (XVI e et XVII e siècles), dons 
de M. Üumoutier. A signaler surtout les grands vases religieux en terre 
dite de Bat Trang, portant une inscription de 1569, c’est-à-dire de la troi¬ 
sième année de Lien-Thanh, prétendant de la famille Mac. (Bien de com- 
mum avec le chansonnier du défunt Chat-Noir.) 

Plus loin, voyons un gros bloc de cristal de roche taillé en parallélé¬ 
pipède et surmonté d’un lion ; deux porcelaines Rang hi , cinq couleurs 
(1062-1722), les plus rares du genre; deux brûle-parfums, cloisonnés 
introuvables, du XVI e siècle, presque aussi beaux comme émaux et patine 
que les fameux vases aux cigognes. Le trépied est formé de trois cerfs et 
le couvercle représente un pagodon. Les ouvriers pékinois de l’Exposition 
estimaient devant nous cette paire à plus de dix mille piastres. 

Trois personnages taoïstes, en bronze, anciens, mais auxquels on n’a pu 
attribuer de date précise faute de pièces de comparaison. Ils étaient jadis 
quatre, comme dans la chanson : deux montés sur des tigres, le troisième 
sur un taureau et le quatrième sur un cerf. L’un de nos bons camarades 
de la presse métropolitaine, actuellement parmi nous, et qui fut jadis 
à Pékin, pourrait peut-être nous dire quel est l’heureux possesseur 
du Génie au cerf. 

Sous une vitrine spéciale, une collection de monnaies annamites et 
siamoises. L’une de ces dernières, médaille envoyée par M. Reau, notre 
consul à Hongkong, qui résida longtemps à Bangkok, représente l’ambas¬ 
sade siamoise prosternée, en 1685, aux pieds de Sa Majesté Louis XIV. 
Le Phya Sri avait toute autre allure, en l’an de grâce 1902. 

Enfin, des documents de toute nature, pierres préhistoriques, porce¬ 
laines, poteries, publications de M. Dumoutier, le savant directeur de 



ËNTRÉE GRATUITÉ 


|8 


l’enseignement au Tonkin. L’intérêt de cette exposition est trop grand 
pour que nous n’y consacrions que quelques lignes. Nous y reviendrons 
plus tard. 



Pour le moment, dirigeons-nous vers l’aile droite du Palais, mais en 
nous arrêtant devant T Exposition de la Corée qui a trouvé, elle aussi, un 
asile sons les blanches voûtes du Palais central. 

Elle réjouit les cœurs français cette petite section coréenne qui 
montre rinflueuce de notre pays s’exerçant, bienfaisante, en ces lointains 
parages. 

Quatre éléments actifs y concourent, encouragés dans leurs efforts 
par un diplomate dont l’éloge n’est plus à faire. M. Collin de Plancy voit 
groupés autour de lui : 

Un conseiller légiste de l’Empereur, 

Un conseiller inspecteur des postes impériales, 

Un directeur d’école, 

Les missionnaires de la Société des Missions étrangères. 

Le conseiller légiste porte un nom connu dans la littérature juridique et 
particulièrement en notre Indo-Chine. .l’ai nommé M. Laurent Crémazy 
qui nous envoie le fruit de ses persévérants travaux sous forme d’un 
manuscrit . C’est le Tai Han Hyen Pep, ou Code Pénal Coréen, traduit par 
lui en français et commenté par des références de législation comparée, 
extraites par le savant jurisconsulte des codes annamites et chinois. 

Nous avions déjà entendu citer à Shanghai, avec le plus grand éloge, 
le nom de M. Clémencet, conseiller inspecteur des postes impériales 
coréennes. Nous voyous ici son œuvre. Les Français peuvent en être fiers. 

Une notice sur le service général des communications en Corée nous 
explique que sous la haute direction du colonel Ilo-Sang-Min, deux euro¬ 
péens mettent en mouvement les postes et les télégraphes ; un danois, 
M. Mulhenstekh, pour le service télégraphique, et notre compatriote pour 
le service postal. 




Palais Central — Exposition de la Corée. 


























LE PALAIS CENTRAL 


19 


Sur un grand tableau, nous voyons étalés les documents qui nous met¬ 
tent au courant des détails de ces services. 

Voilà, en effet, les imprimés d’usage courant en caractères coréens 
pour le service intérieur du pays ; en caractères et en anglais pour le service 
télégraphique et téléphonique ; en caractères et en français, parfois même 
en français uniquement pour les relations du régime international. Il faut 
avoir voyagé en ces parages où la langue anglaise régnait jusqu’ici en mai- 
tresse pour comprendre notre joyeux étonnement. Ces simples papiers 
feuilles d’avis, bulletins de vérification, réclamations d’objets perdus 
lions semblent autant de bulletins de victoire. 

Une école française a été créée à Séoul le 5 octobre 1895. Elle comptait à 
son début 18 élèves. Ils sont aujourd’hui 95, répartis en six classes, sous 
la direction de M. Martel. De belles photographies nous présentent le 
groupe des professeurs et des élèves pendant chacune des années qui se 
sont écoulées. 

Une chaire de langue française fut créée en outre à l’Ecole militaire 
et confiée au même professeur ; 98 élèves et 0 officiers y sont inscrits. 

Des cahiers de toutes ces classes témoignent de la bonne direction 
du maître et des sérieux efforts de ses élèves. 

Enfin, les missions étrangères exposent mie grammaire coréenne et un 
dictionnaire coréen-français qui sont des trésors d’érudition. 

Merci à vous tous, messieurs ! Les visiteurs de l’Exposition de Hanoi 
ont apprécié vos patriotiques travaux. Ils envoient un cordial salut à ce 
petit noyau d’enfants de France qui font aimer son nom dans ce lointain 
pays. 

Le reste de la section ne manque pas d’intérêt. 

Nous retrouvons, comme armure de prince coréen , le type exact du 
vêtement d’étoffe parsemé de clous dorés, exposé par l'Ecole Française 
comme armure de prince mandchou. Celle-ci, en drap rouge bordé de 
zibeline, est particulièrement riche. Le casque, d’un joli travail, est 
orné d’une plaque de jade ciselé ainsi que de motifs en cuivre parmi 
lesquels un swastika. 

Le modèle d’une de ces luxueuses chaises à parleurs dans lesquelles se 
blottissent les élégantes tilles de Corée. Armature en bois verni, velours 
de couleur voyante, ornements de cuivre et d’argent. Jolie pièce. 

Des photographies nous montrent d’affriolants minois parmi la société 
de Séoul, des types indigènes coiffés du chapeau rigolo qui aurait fait la 

4 




50 


ENTRÉE GRATUITE 


joie de ce pauvre M. Lovai, s’il l’avait connu plus tôt, les légations, le 
palais, les cortèges impériaux et les processions. 

De curieuses images ; de solides et riches meubles en bois veiné avec 
armatures de cuivre, etc., etc... 

Mais nous ne voyons pas de porcelaines. L’ancien art national coréen 
aurait-il disparu complètement ? 

Sait-on que les Japonais, merveilleux artistes d’hier dans le travail de 
la pâte, ont appris leur art des Coréens. Les princes de Satzouma 
attirèrent jadis chez eux les potiers de ce pays, qu’ils comblèrent d’hon¬ 
neurs et de dignités. C’est à ces artistes que l’on doit la réputation des 
fameuses porcelaines de la principauté. 



Les Messageries Maritimes avaient élevé dans les jardins un pavillon 
que l’on a depuis démoli. Point n’était besoin, en effet, d’un local spécial 
pour ces quelques cadres qui garnissent à peine la cimaise de l’un des 
vestibules du Palais : 

Dix photographies agrandies de salons, salles à manger, machines de 
paquebots ; 

Trois grands cadres présentant des coupes de YAnnam ; 

Enfin une carte-planisphère indiquant les lignes desservies par les pa¬ 
quebots de la Compagnie et leur position au 14 juillet 1900. 

Exposition indigne d’une grande Compagnie de navigation. 

Voici, au contraire, une vitrine qui doit retenir l’attention, car elle ren¬ 
ferme le résultat de longues et patientes recherches. M Aubertin, com¬ 
mis des postes et télégraphes, a la passion de la minéralogie ; il collec¬ 
tionna dans les différents endroits du pays où l’appelait son service des 
échantillons de minerai qu'il présente aujourd’hui. Faisons-en l’inventaire. 

Sur les planches, s’étalent les plombagines du Fleuve-Rouge — des 
charbons autres que ceux de Hongay et de Kébao — les lignites du Ninh- 
binh — les anthracites de Cao-bang, de la Rivière-Noire et du Dong-trièu—. 
Là se trouve toute la gamme des minerais de fer, depuis la pierre de 
Rien-boa (oxyde de fer très hydraté) et la limonite terreuse jusqu’à la ma- 



LE PALAIS CENTRAL 


U 


gnétite et l’hématite — différents quartz aurifères et pyritifères injectés de 
galène, quartz d’améthyste, quartz hyalin de My-duc, de la Rivière-Noire 
et du Ilaut-Tonkin — du cristal de roche — des onyx, de l’étain sous 
forme de cassitérite alluvionnaire et de cassitérite en roche qui gisent dans 
le bassin du Song-giang — de l’or alluvionnaire et du plomb argentifère 
de Thai-Nguyên — du cuivre et du zinc de la Rivière-Noire et du Song- 
cau — du kaolin, du gypse, de l’amiante, du cobalt, du cinabre, du 
réalgar, du mica, etc., provenant du Haut-Tonkin. 

En face, dans une petite vitrine scellée, un joli lot de saphirs du Haut- 
Laos semblables à ceux que nous rencontrâmes à Ban Houei Saï, près 
Xieng-Khong, de rubis, de grenats, d’œils-de-chat de la vallée du Song- 
chaï, un des affluents du Fleuve-Rouge. 

Tôt ou tard, l’industrie minière se développera dans un pays comme 
l’Indo-Chine, qui accuse déjà, à la suite de recherches cependant super¬ 
ficielles, un sous-sol riche à ce point. 



Passons à l’aile droite du Palais. Nous y trouvons d’abord les grandes 
vitrines des bijoutiers et des orfèvres. 

Nous ne comprenons guère cette exposition. S’adresse-t-elle aux 
Français ? Elle ne leur apprend rien. Veut-elle frapper l’esprit des Anna¬ 
mites? Ils voient tous les jours, aux étalages de nos commerçants locaux, 
des spécimens aussi intéressants de l’art français. 

Cette réserve faite, un coup d’œil à chaque vitrine : 

Auricoste, horloger de la marine, expose des montres de précision ; un 
peu plus loin, Carry, un lot de pendules de beaucoup inférieur à l’assor¬ 
timent d’un de nos magasins de Hanoi ; Vaclet, des montres-boulets à gros 
verres et qui servent de presse-papier. 

Quelques jolis bibelots d’art nouveau chez Sandoz ; chez Reaudouin, 
des colliers avec pendentifs garnis d’émaux translucides; chez Lucien 
Gaillard, qui les fait valoir sur un fond élégant de peluche gris-perle, des 
flammés et flambés d’une exquise joliesse, ainsi qu’une série de fétiches et 
de porte-bonheur. 



ENTRÉE GRATUITE 


sa 


Les bijoux classiques se sont réfugiés chez Gross-Langoulant qui nous 
parait avoir la spécialité des chaînes de montre, et chez Brunet, dont 
les diamants semblent d’une eau très pure. 

La bijouterie fausse a ses fidèles en la personne de MM. Villermoy (or et 
platine) et Plumet (bimbeloterie). L'article de Paris , qui rappelle les éta¬ 
lages du Boulevard, nous est présenté par Chalin. Il y a là de gentils bibe¬ 
lots : nécessaires de toilette, de bureau, petits coffrets et mille riens que 
l’on voudrait emporter tous 

Une collection de rubans, de croix, de brochettes et de grands cordons 
fait loucher plus d’un visiteur. C’est Lemaître qui l’envoie. 

La vitrine la plus intéressante nous parait celle de Drouelle qui montre 
les perles dans l’écaille même. Les huîtres perlières de Tahiti étonnent par 
leur dimension ; l'étiquette jointe aux écailles de proportions modestes 
mais perlifères qui sont groupées plus bas ne nous étonnent pas moins. 
Nous ne nous doutions pas en effet, qu’il existât des huîtres perlières vrai¬ 
ment riches dans notre Charente française. 

Une autre exposition du même genre, celle de Richy. 

Des colliers en imitations de perles chez Buteau — des pierres fausses 
en couleur chez Boyé et C iu . Un écusson de la ville de Paris attire parti¬ 
culièrement l’attention des Annamites. — Les cadres en cuivre ciselé de 
Gambard. Les boucles de ceinture de Cœur. 

Deux orfèvres, M. Boulenger, avec un temple indien en argent massif 
rehaussé d’émaux et de cabochons précieux qui vaut avec ses deux can¬ 
délabres la bagatelle de 8,000 francs — et M Calar Bayard, l’auteur de 
gracieux services de toilette en modèles d’art nouveau 

L’ensemble de la bijouterie et de l’orfèvrerie ne laisse guère d’impres¬ 
sion sérieuse. 



Louvoyons au milieu de cet amoncellement hétéroclite de richesses en¬ 
tassées dans le Palais Central. 

Encore des minerais, ceux de M. Beauverie « Office Minier du Tonkin » 
qui produit de très beaux échantillons de minerais de cuivre, de fer et de 
manganèse. 



Au moment où nous visitons le Palais central, les amiraux Evans, 
Bridge et Maréchal se font présenter les incrustai ions sur écaille qu'expose 
M. Filippecki. 

Il 11 e s’agit rien moins que d’une industrie nouvelle introduite au Tonkin 
et bien faite pour l’habileté manuelle de l’Annamite. En Europe, l’incrus¬ 
tation sur écailles est pratiquée par impression à chaud M. Filippecki 
a eu l’idée d’utiliser les écailles de tortue que l’on trouve à Hatien et 
dans les environs pour les faire incruster d’une sorte de nacre par les 
Annamites, à la main et à froid. Il a réussi. Ce ne fut pas sans peine. 
La routine séculaire protestait. Les outils habituels faisaient de gros 
éclats dans l’écaille et force fut d’en imaginer une série toute nouvelle. 
Les résultats obtenus aujourd’hui sont remarquables. Ce papillon qui 
étend ses ailes aux reflets nacrés montre un joli dessin et une finesse 
parfaite d’exécution. Il y a quelque chose à faire dans cette voie ; 
nous en sommes convaincu. 

Des livres. L’horticulture a M. Charles Ballet, de Troyes, pour propaga¬ 
teur. Le sous-sol indo-chinois nous vaut plusieurs monographies de M. 
l’ingénieur Bel. 

Une collection importante de photographies exposées par la Mission du 
Lang-Bian est de valeur très diverse, les unes remarquables de fini, de 
netteté, d’autres médiocres et quelques-unes franchement mauvaises. 

Des vues de la province de Quang-Yen parmi lesquelles deux fort réus¬ 
sies^ le chef des bonzes de la pagode du Yèn-Tu et le Rocher du Pouce 
dans la Baie d’Along. Elles sont dues à l’habile interprète de la Résidence. 

Un appareil plus simple que son nom : le synopolyrame inventé par M. 
Géraud, instituteur à Haiphong. Deux rouleaux placés à quelque 
intervalle permettent de faire passer de l’un à l’autre un large ruban 
portant tout ce que l’on vent montrer à l’élève, scènes, images, narra¬ 
tions, etc... 

Les Chambres de Commerce de Hanoi et de Haiphong développent les 
graphiques de leurs exportations et importations ainsi que de leur mou¬ 
vement commercial en général. 

Le Tliai-binh, avec M. Thureau, présente une exposition très complète 
de cocons, de différentes soies tissées parmi lesquelles la soie à quatre fils 
du village de Dung Trung; d’argents ciselés dont quelques-uns avec de dis¬ 
crètes applications d’or ; de racines de vétyver dont les Annamites se ser¬ 
vent pour nettoyer et parfumer leurs chevaux ; de niellures qu’il nous 



ENTRÉE GRATUITE 


souvient avoir vu préparer chez l’ancien Tuan Phu, Vuong huu Binh, 
et surtout de tissus de coton très remarquables. L’un d’eux, par sa légè¬ 
reté, rappelle certaines dentelles que portent les femmes philippines ; un 
autre, avec ses liteaux en couleur et ses dessins réguliers, peut rivaliser 
avec les belles cotonnades d’Europe. 

Exposition bien présentée. Chaque étiquette porte une explication détail¬ 
lée en français et en caractères annamites. 

Une originale collection d’yeux en verre pour empailleurs, envoyée par 
Dayrolles. Nos broussailleux y trouveraient de l’intérêt pour leurs prépa¬ 
rations. 

Un service de table en soie brodée de Bac-ninh, plus agréable de loin 
que de près. 

Des jades, envoyés de Hongkong par des négociants chinois, mais bien 
pâles à côté des magnificences de l’Ecole française. 

Une collection recueillie avec un soin et une patience admirables par 
M. de Lucy Fossarieu, consul de France à Kobé, comprenant des échan¬ 
tillons delà plupart des produits du Japon. Il y a là des nattes incompa¬ 
rables de souplesse et de moelleux. Là aussi, la série des encens et des 
baguettes sacrées dont on se sert au Pays des Chrysanthèmes. 

Un pêle-mêle amusant, vous disais-je. Voici, au milieu de tous ces 
exotismes, des rubans moirés de Saint-Etienne, envoyés par Marcoux et 
Chatauneuf. 

Voici la librairie, la reliure. 

Elle débute par Y Album de la Chambre de Commerce de Haiphong, 
luxueusement présenté par l’imprimerie Gallois. Très soigné comme détails 
avec un encadrement de chaque page en plusieurs couleurs et genre nou¬ 
veau, l’album offre en regard de son texte de superbes photographies dues 
à M. Martin. Le panorama deDoson est particulièrement à signaler. 

Les Instituts Pasteur de Saigon et de Lille, l’Institut bactériologique 
de Nhatrang exposent des tubes, des statistiques, des photographies. 

Encore un fonctionnaire des Postes et Télégraphes, M. Viallon, rece¬ 
veur à Tchong-king, qui expose une collection fort intéressante de produits 
du Sé-tchouen : bois, poteries, médecines, peaux de chèvre, de zibeline, 
de loutre, de renard tricolore, de très beaux bois de cerf, et enfin une 
série de photographies bien venues des rapides et des gorges sauvages du 
Yang-tsé. Nous y retrouvons les houseboats qui nous servirent jadis de 
demeure pendant de longs mois en ces parages. 



LE PALAIS CENTRAL 


55 


Il ne faut pas dire à M. Rouch que les flambés et les bijoux de la mai¬ 
son Sclienk, représentée par lui, ne sont pas le dernier mot de l’art. Un 
concurrent qui blaguait agréablement sa vitrine fut mal reçu. L’ami 
Rouch se fâcha tout rou..che, car il est le gardien fa..rouche de la 
bonne réputation de sa maison. Cependant, nous n’aimons pas ses flambés. 
Tout au contraire, les bijoux en bronze patiné sont d’un dessin original et 
d’un chic non déjà vu. 

M. Samuel Meyer montre une pendule qui pourrait marcher pendant 
400 jours... dit l’étiquette, mais .. qui ne marche pas aujourd’hui. 
Nous sommes peut-être dans la 401 e journée ! 

M Soulé en exhibe une qui ne fonctionne pas davantage. Elle est fatiguée, 
la pauvre vieille ! Elle a vu jour, en effet, sous le grand siècle et Ton com¬ 
prend son ahurissement au milieu de ces modernités. 


L’orfèvrerie et la bijouterie d’Extrême-Orient étalent leurs splendeurs 
dans une série de vitrines. 

Bijoux dont se parent les montagnardes trapues des tribus mans et 
méos. Nous retrouvons les petits et grands colliers, les boucles d’oreilles 
ayant l’aspect d’énormes points d’interrogation renversés qui descendent 
des oreilles jusque sur la poitrine, les bagues naïves qui faisaient la joie 
des belles filles du Tran-ninh montagneux et du Haut-Laos Occidental. 

Voici d’autres boucles d’oreilles, cercles de filigrane d’argent avec un 
petit poignard bien dessiné, dont la pointe se dirige vers le centre de 
la boucle, et semblables à celles que retira pour nous de ses oreilles une 
petite Yao, tentée par quelques piastres brillantes. C’était dans la vallée du 
Nam-Hou, à l’étape du soir. Un torrent dévalait furieux au pied des pentes 
boisées qui lui faisaient décor. Les chevaux, inquiets, sentaient le tigre. 
Les boys dressaient le couvert au milieu des caisses. Les petites femmes 
Yaos apportaient des feuilles de bambou pour nos bêtes. Elle était bien 
gentille, la timide oiselle de la forêt!.... 

Oh ! ces souvenirs de brousse, cette vie de plein air, sans les banquets, 
les toasts, la musique! Et tout cela remué dans notre esprit par une vitrine 
du Palais Central !... 

Un collier original et artistique, en argent, comme tous ces bijoux. Il a 
la forme d’une feuille d’herbe plate et mince s’arrondissant autour du cou. 
Les méplats sont agrémentés de dessins à la pointe. 

Des gourdes-calebasses ornées de filigrane — des griffes de tigre mais 
petites. 



ENTRÉE GRATUITE 


5fi 


Puis, ce sont les bijoux chinois déliés, menus, effilochés, qu’ils provien¬ 
nent des cercles militaires ou de la vitrine de Nam-IIing: boucles d’oreilles 
à multiples pendeloques, petites boites, ustensiles de curetage, bibelots 
d’étagère ou de ceinture, de quoi faire la joie de beaucoup de nos mon¬ 
daines originales. 

Les orfèvreries de Hoi-hao en argent émaillé bleu avec une discrète 
teinte jaune par-ci par-là. Ravissante, dans les petits objets, celte spéciali¬ 
té de l’ile de Ilainam. Les petites tasses, les petites salières sont exquises. 
Nous aimons moins les coffrets et les vases importants Le bleu affecte 
alors une allure criarde. 

Mais le bon coin du Palais Central, celui devant lequel on éprouve une 
douce jouissance de l’œil est l’entroit où s’allonge la suite des vitrines 
accordées à nos orfèvres annamites. 

Us méritent de suite une nomination. Mi Thanh, Vinh Duc et Lé Than 
sont de grands artistes. 

Tous trois viennent de réaliser un progrès considérable Ils font du 
grand art. Comparez plutôt. 

Cette vitrine aux bijoux d’argent blanc, repoussés à la cire et qui portent 
sur leur étiquette «Comité local du Tonkin » représente l’étape artisti¬ 
que d’il y a trois ans. Tous ces objets nous reviennent de Paris. Ils 
ont figuré à l’Exposition de 1900 et y furent vivement goûtés. 

Faites un pas sur la gauche et contemplez les merveilleuses ciselures 
d’aujourd’hui, pleines, larges, vivantes, de belle allure. L’impression est 
saisissante. Ces gens ont eu comme une révélation. Un autre horizon 
s’est développé devant leurs yeux. Désormais, le métal, dompté, s’assou¬ 
plira sous leur main, cherchera leur caresse, se fera docile et complaisant 
pour eux. Prenez ces dragons, vous sentirez chacune des écailles avec sa 
rugosité souple. Vous aurez bien la sensation du reptile. 

Tous trois sont des maitres. Auquel donner la palme? 

Mi Thanh aurait gagné à ne pas produre ses théières en poterie agré¬ 
mentées d’argent. Elles détonnent à côté de ces pièces largement traitées 
qui nous impressionnent. Je ne veux retenir qu’un chef-œuvre: une coupe 
sur laquelle se déroule une infinie variété de scènes et de paysages anna¬ 
mites. La montagne sacrée ; la rizière avec ses travaux de culture, d’irri¬ 
gation, de récolte ; les brodeurs; une procession; un embarquement sur la 
rivière dans laquelle des baigneurs effraient un pécheur ; des coolies- 
brouettes, etc., etc., tout est présenté, sans fouillis avec une science 
merveilleuse de la composition. Sur le tout, un semis de sapèques 




Mans-Tien ou Mans à la sapèque (Haut-Tonkin). 

















LE PALAIS CENTRAL 


57 


réunies par une chaînette de laquelle se détache un Kim-Kharih. Et 
comme cercle, un scion de bambou. Autour du pied élégamment orné, 
trois personnages: le mandarin, le nliaqué, la congaï. C’est très beau. 

Vinh Duc sacrifie peut-être légèrement plus au goût français et charge 
un tantinet d’avantage son décor, mais la différence est peu appréciable. 

Le Than me charme complètement. Son œuvre est, à mon sens, plus 
annamite, plus vivante. Nul n’a comme lui l’instinct des atttitudes 
vraies, du mouvement. Voyez ce sucrier dont les deux anses sont formées 
de serpents enroulés qui provoquent les dragons du couvercle. On a la 
sensation des anneaux qui se déroulent. La pièce est nue merveille. 

Nous allions oublier quelques spécimens de bijoux en or aluné, épingles 
enrichies de pierreries, d’un travail infiniment délicat et qui ne peuvent 
être passées sous silence. 

Pour rester en pays annamite, faisons une excursion dans le Phulien 
qui nous montrera sous vitrine les soies réputées de Doson. Particularité 
digne de remarque, les Annamites ont, pour la première fois, à l’occasion 
de noire Exposition, abandonné leurs petites largeurs pour adopter les 
nôtres. 

Dût la modestie de l’excellent administrateur delà province, M. Prêtre, 
en souffrir, nous ne pouvions omettre de le féliciter de son utile interven¬ 
tion. 

Dans la même vitrine: du paddy, du riz, du café, des cannes en écailles 
de tortue, etc.... 

En face des affiches et des cartes destinées à Venseignement de la maison 
Machette, nous nous croyons transporté dans la Galerie des Beaux-Arts. 
Ce sont de vrais tableaux, en effet, éclatants de coloris, nets de lignes, 
frappants de types. 

L’enlant qui aura vu ce paysage polaire avec ces glaces, ces icebergs, 
ce navire bloqué, ces halos et ces aurores boréales, ces pingouins, ces 
phoques, ces Esquimaux à côté de leur tente, devant laquelle attendent 
les chiens attelés au traîneau, tandis (pie, dans un coin, d’autres 
membres de la famille pèchent au harpon, celui-là aura fait travailler son 
imagination, provoqué des réponses et laissé entrer sans effort dans sa 
petite cervelle ample moisson de documents. 

Les cartes murales de la maison Colin destinées elles aussi à l’enseigne¬ 
ment ; les cartes géographiques, parmi lesquelles une carte spéciale de la 
Chine signée Bianconi et qui est bien la plus nette que nous connaissions. 



58 


ENTRÉE GRATUITE 


Ne quittons pas ce domaine sans pousser une pointe jusqu’à l’exposi¬ 
tion du Service Géographique de l'Indu-Chine. 

Sur un tableau monumental, se dresse la carte au 1 : 500.000 de 
l’Jndo-Chine française, édition de 1899. Appendues aux murailles, la carte 
au 1 : 1.000.000 et les feuilles spécimens du travail entrepris pour le levé 
du Delta Tonkinois. Très nette, détaillée, cette carte sera parfaite lors¬ 
qu’on aura davantage accentué l’opposition des teintes. 

Des planchettes montrent les levés pris sur le terrain même par nos 
officiers, lien est de signées : Capitaine Guillermin, lieutenants Doucher 
el Bourgeois, qui méritent le plus grand éloge. 

La télégraphie militaire présente des appareils et des photographies 
doid quelques-unes intéressantes. 


Un dessinateur-titulaire du Service Géographique de l’Indo-Chine, 
M. Pham-dinh-Bach, a dressé à la façon annamite un plan de Hanoi en 
1893. Décor artistique très soigné. 

Le même a fait un dessin noir du Grand Bouddha, auquel il a mis des 
yeux de verre et qu’il a drapé d’un manteau jaune. Ensemble amusant. 

Tran-van-Qué, autre dessinateur, montre de jolies qualités de coloriste 
avec ses deux dragons classiques se disputant la perle. 

Mais revenons à la librairie. 

Bien à dire des livres classiques de Hachette et de Armand Colin, si ce 
n’est qu’ils restent les modèles du genre. 


L’Exposition F.-11. Schneider 

M. le Gouverneur général et les hauts fonctionnaires de la colonie, les 
membres du jury, les délégués de la presse voyaient l’autre jour fabriquer 
ce papier qui est ici exposé avec ces mêmes écorces dont voici les paquets. 
Ils visitaient les ateliers que rappellent ces 75 photographies garnissant 
ici la muraille. 

Voilà les plaques, les clichés, les matrices, le matériel du timbre et du 
papier timbré, emporté au concours, de haute lutte. 

Dans ces vitrines, sur ces rayons, les travaux de tous les jours : menus, 
cartes de visite, cartes postales, programmes, affiches — les plans, les 
brochures, les plaquettes, les éditions artistiques, les journaux, les bulle- 




Sous la colonnade du Palais Central 

































LE PALAIS CENTRAL 


59 


tins, les annuaires, les publications en caractères, en un mot, la collection 
de documents la plus complète qu’on puisse trouver sur le Tonkin. 

Voilà ce qu’admirent les visiteurs. 

A regarder sous le verre, une ancienne édition: La science pratique de 
Vimprimerie, sortie des presses de Dominique Fertel en 1742 — et une 
couverture en bois inscrutée des Croquis Tonkinois, de Yann. 

Lè-Dien-Tan, lettré de la maison, expose un manuscrit : Abrégé de 
l’Histoire Chinoise, qui contient plus de G.000 caractères différents. 

C’est encore à l’habileté des Annamites que nous devons ce poste télé¬ 
graphique à deux directions, fabriqué de toutes pièces et monté par les 
mécaniciens de l’atelier de Hanoi: Tiep, Tarn, Khoa et Thai. Travail 
ingénieux et soigné. 

La Compagnie Nationale de Navigation s’est montrée moins avare que 
les Messageries Maritimes. 

A côté d’un cadre de haute dimension qui nous présente sept coupes 
du Caobang, paquebot à deux hélices, elle expose en une aquarelle artisti¬ 
que un de ses paquebots à la mer, puis une réduction grand modèle d’un 
bâtiment type Cholon et Chaudoc. 

Très soigné, ce spécimen en bois et en fer qui retient tous les passants. 
Alors...., du fer magnétique, susurre un camarade qui me regarde écrire. 


Enfin, la grande exposition de MM. Marty et d’Abbadie, les ingénieurs- 
constructeurs de Ilaiphong. 

Des plans parmi lesquels ceux d’une drague à bras et à transporteurs 
pour le creusement des petits canaux — ceux du steamer de mer Hanoi, 
des chaloupes Phénix, Vinh, Viétri — des modèles parfaits en bois 
et en fer de chacun des ces bâtiments — des grosses pièces de machine 
fondues dans les ateliers de Ilaiphong — une décortiqueuse — des ton¬ 
neaux du revêtement calorifuge tonkinois, nouvel enduit universel pour 
chaudières et tuyaux de vapeur — des blocs d’anthracite de la Recher¬ 
che Edouard à Tuambach, dans le Dong-Trieu, etc.... 

Mais ce qui attire chaque jour la foule des indigènes, c’est la réduction des 
bâtiments occupés par la société Marty et d’Abbadie à Ilaiphong. Tout 
y est fidèlement reproduit à une grande échelle et avec un soin mé¬ 
ticuleux. Les Annamites se montrent les bureaux où ils ont vu prendre 



60 


ENTRÉE GRATUITE 


les billets, la maison d’habitation, les écuries, les magasins, les dépôts de 
charbon, les quais d’embarquement, etc. Les Européens eux-méines regar¬ 
dent et s’intéressent. 

Les nouvelles lignes de chemin de fer enlèvent des voyageurs au service 
subventionné des Correspondances Fluviales. C’est la loi fatale des trans¬ 
formations, mais la situation nouvelle permettra peut-être de doubler 
d’autres lignes vers lesquelles le courant se fera plus actif. 

Et dans ce Palais Central, en cette ville de Hanoi qu’il contribua tant à 
rendre française, Francis Garnier se dresse. Heureuse est l’idée d’avoir mis 
dans ce décor d’apothéose, sous ces voûtes qui proclament la grandeur de 
la France, la statue imposante du marin glorieux. Celte tète line, au re¬ 
gard doux et mélancolique, est bien celle de l’homme qui rêvait pour sa 
patrie non pas la conquête qui fait couler le sang et meurtrit les coeurs dans 
le seul but de gagner des territoires, mais qui souhaitait le triomphe pour la 
propagation des principes civilisateurs, dont la France s’honore d’être 
la gardienne. 

Honneur à Francis Garnier ! 







AU CAMBODGE 


Or, Norodom, sentant la longue succession des jours peser sur sa tète 
royale, résolut de faire pénitence. 

l'oint il ne congédia les troublantes beautés qui font de son harem un 
paradis sur terre ; point il ne lit largesses à son peuple et ne partit, le 
bâton à la main, pour un lointain pèlerinage. Il résolut d’élever une 
pagode. Elle serait grandiose, solide, éternelle, pour chanter la gloire de 
bouddha, son ancêtre, et dire aux générations futures la piété, la richesse 
et la générosité du bon Roi Norodom h 1 ’. 

On y travailla durant dix ans. Nous la vimes à deux reprises, tandis 
que le vieux Pape des bonzes dirigeait les travaux. Le monument est 
aujourd’hui terminé. On l’inaugure en grande pompe au moment même 
où nous écrivons ces lignes, et l’on pouvait en voir une réduction 
très soignée dans la Galerie du Cambodge à Hanoi. 

Ne cherchez poiid une réminiscence d’Angkor-la-Grande dans ce 
temple entouré d’une colonnade cependant de monumentale apparence. 
La pagode est quelconque avec un mélange de riche et de toc fréquent 
chez ces peuples dont la civilisation européenne a faussé le génie propre. 
Ainsi les dalles du sanctuaire entier sont d’argent massif ; mais ne regar¬ 
dez pas de trop près les 44 colonnes extérieures. Elles étaient de beau 
bois précieux. Le Roi les trouva maigres et ordonna qu’on les entou¬ 
rât de briques puis d’un enduit marbré. Par exemple, la charpente de 
cette toiture gigantesque défie toute critique. Elle est merveilleuse. 

Des piastres ont été englouties par millions dans la Pagode Royale. 
Norodom peut, l’àme tranquille, aller retrouver ceux qui l’ont précédé 
dans le nirvana bienheureux. Bouddha l’accueillera béatement. 




62 


ENTRÉE GRATUITE 


M. Cassier, chef du Service de l’Agriculture, est Commissaire de la 
Section cambodgienne. 11 a été heureusement inspiré pour la décoration 
de sa galerie. Les murailles tendues d’étoffes rouges, encadrées d’une 
large bande bleue, sont aux couleurs nationales. Dans les frises courent 
des masques de théâtre. Sur une estrade, des bouddhas curieux de 
forme et antiques d’origine ou reproduits par un ciseau fidèle. Une 
panoplie de fin talapats dorés — éventails-écrans portés par les bonzes 
— forment le fond du décor, tandis que les robes, les scapulaires, les 
ceintures et les autres pièces d’étoffe jaune, qui sont le vêtement 
rituel du bonze, complètent le décor de cet autel bouddhique. 

De chaque côté, des animaux dorés, de haute taille, servent de chaire 
pendant les offices. Ainsi perchés sur la bête symbolique, les bonzes 
lisent au peuple les satras gravés à la pointe sur les feuilles de latanier 
et qui dorment d’ordinaire dans ces étuis en bois précieux exposés sur 
l’autel. 

Ils chantent les légendes vénérables qu’un pinceau naïf a peintes sur 
les treize toiles accrochées aux murailles du pavillon. 

C’est le Maha Chéat ou la Grande Existence du Bouddha que disent les 
treize épisodes classiques. 

1. — Le Dieu Indra donne sa bénédiction à la Néang Ubar Sobodey sur 
la place du jardin du ciel et lui dit d’aller prendre naissance sur la terre. 

2. — Le roi Préa Vésandar célèbre une fête religieuse. Il distribue des 
aumônes aux pauvres et remet aux huit brahmes de sa cour l’éléphant 
blanc du royaume. 

8. — Préa Bat Trey Sanchéy chasse le Préa Vésandar qui, en partant, 
donne encore aux bonzes sa voiture royale. Les brahmes l’emmènent 
dans la voiture. 

4. — Préa Vésandar entre dans le royaume du Roi de Chettaréak 
qui lui fait bon accueil. 

5. — Un certain Chuchoc réclame de l’or au Préa Vésandar qui, ne 
pouvant lui en offrir, lui donne pour femme sa fille Néang Amithida (Un 
trésor !) 

6. — Le Roi de Chettaréak envoie son fils Chettrabot surveiller le 
voyage de Préa Vésandar. 

7. — Un anachorète se trouve dans la forêt. Chuchoc s’enquiert près 
de lui de la route à suivre pour aller rejoindre Préa Vésandar. 

8. — Chuchoc demande à Préa Vésandar ses deux enfants. Celui-ci 
(qui décidément ne sait rien refuser) les lui donne. 




L’Exposition du (Cambodge. 





























9. — La Néang Mètri part cueillir des fruits pour Préa Vesandar. 

10. — Le dieu Indra se présente sous la forme d’un brahme. Il de¬ 
mande à Néang Métri où se trouve le Préa Vesandar et, l’ayant trouvé, 
dit à celui-ci : « Puisque vous avez déjà donné vos deux enfants, don¬ 
nez-moi votre femme. » (Et le vieux gâteux, tout Préa qu’il est, donne 
ainsi sa femme au premier mendiant venu !) 

11. — Cliuchoc s’est égaré. Il passe dans le royaume de Préa Pat 
Tréy qui, voyant ses deux petits-fils entre les mains de Chuchoc, demande 
à les lui racheter. Préa fait fête à Chuchoc. Celui-ci mange tant que 
son ventre éclate. (La gourmandise est un péché, mon gaillard ! Bouddha 
vous le lit bien voir). 

14. — Préa Bat Trey Sanchey se prépare à aller rechercher le Préa 
Vésandar. 

13. — Préa Bat Trey San Chey, admirant la valeur de Préa Vesandar, 
le fait monter sur le trône à sa place. 

Et voilà comment l’on est récompensé d’avoir donné sa femme ! 

Maris, n’hésitez pas ! Suivez ce bon exemple et vous pourrez alors 
incliner votre front majestueux devant le pied colossal de Bouddha 
qui renferme entre son talon et ses cinq orteils de dimensions égales les 
108 symboles rituels ! 

Il est une image de ce pied vénéré à la section cambodgienne. 

Deux grandes toiles, finies de dessin, déroulent les différentes phases 
d’une histoire d’amour : enlèvement d’une jeune fille pendant qu’elle 
prend son bain; folâtreries et scènes guerrières ; épisodes tirés des livres 
sacrés de l’Inde. 

M. Dupuy, négociant à Pnom-Penh, a compris le dessin cambodgien. 
Il l’a fait reproduire par nos presses françaises. Ces vingt-cinq volumes 
édités chez Plon et Nourrit montrent la reproduction lidèle de gravures 
classiques. Des caractères khmers dessinés par le Père Guesdon et se 
lisant avec facilité servent à répandre parmi les sujets du Roi No- 
rodom qui sont étrangers à notre langue, d’abord leurs contes favoris, 
puis, un peu à la fois, ce que nous avons intérêt à leur faire connaître 
de nos mœurs, de nos arts, de notre histoire. Excellent moyen de pro¬ 
pagande, dont M. Dupuy doit être d’autant plus félicité que, jusqu’ici, les 
ouvrages répandus parmi les Cambodgiens étaient imprimés par les Sia¬ 
mois à Bangkok. 



64 


ENTRÉE GRATUITE 


Des mêmes presses françaises, une carte du Cambodge avec caractères 
klimers, des calendriers, etc. 

C’est à M. Dupuy qu’appartiennent aussi ces peintures où des scènes 
de la vie cambodgienne sont naïvement retracées : la pèche en mer et en 
rivière, la chasse à l’éléphant, le transport par buffles et par bœufs, la 
plantation et la récolte du paddy, la culture du tabac, du coton, du palmier 
à sucre, le tissage du coton et de la soie, etc. 

Et sous ces pastorales, on a placé dans d’innombrables bocaux les 
échantillons des produits agricoles du pays. 

Nous n’énumérerons pas les variétés de paddy, de manioc, de sorgho 
de millet, de maïs blanc, jaune et panaché. Puis voici les haricots, les 
patates, les graines de pastèque et de nénuphar, les châtaignes d’eau 
bicornes si originales d’aspect — les cafés de Kampot et de Tréang — 
les poivres et cannelles de Morach et de Sambor. 

Un rayon spécial reçoit les résines de pin, les cires d’abeilles, d'irvin- 
gia et de noix dont on prend les noyaux pour en faire sécher l’amande 
jusqu’à dessication complète. La poudre que l’on en fait devient une 
farine. On la traite au bain-marie puis on en extrait le jus par pression. 
Refroidi et devenu compact, ce jus est de la cire. 

A côté, sont les huiles de toute espèce : pour l’éclairage, l’alimenta¬ 
tion, la parfumerie, les médicaments, le vernis, le calfatage — huiles de 
ricin, de coton, de sésame, d’arachide, de coco, de liane, de bois (trach, 
thbeng, teal), de poisson, etc. 

Les chaux de coquillages, les chaux à bétel, les chaux blanches que l'on 
mêle aux teintures Les plantes tinctoriales elles-mêmes : gomme-gutte 
et rocou, safran, curcuma, indigo. 

La culture de l’indigo est importante au Cambodge. Il nous souvient 
en avoir vu de nombreux plants sur les berges du Grand Fleuve, en 
amont de Pnom-Penh. C’est la culture familiale. 

Les crues excessives déposent chaque année leur limon fertilisant qui 
est le meilleur des engrais pour l’indigo. Sur les rives du Bassac, les Anna¬ 
mites et les métis sino-cambodgiens, plus industrieux, étendent encore 
cette culture d’année en année. Enfin, sur le Tonlé Sap, les cultivateurs 
d’origine malaise s’y adonnent nombreux. 

Lorsque les alluvions successives ont colmaté les berges et les font ainsi 
échapper aux inondations, les indigènes n’y sèment plus l’indigo. 

Toute la production s’écoule vers la Cochinchine par Chaudoc. 



Les journaux de Saigon annonçaient l’autre jour qu’un train de bois 
descendant vers le port avait heurté une pile du pont tournant et s’était 
disjoint. MM. de Brémond d’Ars ainsi qu’un autre Français, qui se trou¬ 
vaient sur le radeau, ne durent leur salut qu’à leur habileté de nageurs. 

Nous nous rappelions cet accident en voyant les beaux échantillons de 
bois en plaques exposés par MM. de Brémond d’Ars et C ie dans la section 
cambodgienne. Depuis peu d’années, ces colons ont installé dans l’ile de 
Ca-Long-Nghieu une scierie mécanique afin de mettre en valeur les riches 
forêts de cette partie française de la vallée du Mékong. 

La chaloupe qui nous emmène, rapide, dévalant vers Pnom-Penh, 
stoppe pendant quelques minutes en face d’une usine et d’un bureau de 
poste. Ksach Kandal, où nous sommes, marque une triste étape de la 
colonisation. Un brave homme, M. Praire, avait eu l’idée de travailler sur 
place le coton que l’on récolte en grande quantité au Cambodge. La plante 
chérit les terres baignées chaque année par les inondations, et ces terres 
sont nombreuses près du Mékong. 

Or, vers 1890, M. Praire fonda en cet endroit du fleuve une usine pour 
l’égrenage et la préparation des blancs flocons récoltés sur les berges. 
Mais le pauvre mourut à la peine et nous avons eu la douleur de voir 
cette affaire française, une des trop rares tentatives de mise en valeur 
industrielle du pays, tomber entre les mains des Chinois. 

Les dernières statistiques de l’Agriculture indiquent que MM. Nam liée 
Emile et C ie traitent en moyenne 75.000 piculs de coton brut par an. Un 
passage de ce rapport nous a frappé, car il montre combien l’énergie du 
cultivateur influe sur le rendement de sa terre. Le Cambodgien, indolent, 
laisse pousser et récolte à l’hectare de 8 à 400 kilogsde coton qui donnent 
environ 120 kilogsde produit après l’égrenage. L’Hindou travaille quel¬ 
que peu davantage et arrive à 100 et 165 kilogrammes comme dans les 
meilleurs champs de Guyerat. L’Annamite qui aime sa terre, qui soigne ses 
champs, est récompensé de ses peines par 180 kilogs de coton à l’hectare. 
Quant à l’Américain disposant de capitaux, de machines agricoles pour la 
préparation du sol, d’engrais de toute nature, il obtient un rendement 
presque double de celui du Cambodgien avec le chiffre de 220 kilogs. 

Les cotons égrenés de Ksach Kandal que nous voyons dans ia galerie 
sont expédiés d’ordinaire au Japon. L’huile se vend à Saigon même. 

Cet autre duvet blanc est le produit du faux cotonnier appelé encore 
ouatier ou fromagier. Les fleurs rouges de ce bel arbre sont une joie pour 

5 



ENTRÉE GRATUITE 


66 


l'œil de celui qui descend le Mékong, car les ouatiers se dressent nombreux 
sur les rives du fleuve. 

M. Leblanc, l’exposant d’aujourd’hui, a eu l’initiative d’une exploitation 
en grand de cette culture et il a fait œuvre bonne car le duvet du 
faux cotonnier trouve de nombreuses utilisations pour le rembourrage, 
le capitonnage, l’ouatage et même la fabrication du papier. Ce colon dont 
nous devons louer les efforts a planté plus de 37.000 pieds d’ouatier dont 
6 à 7.000 sont déjà en rapport. 

L’arbre pousse sans soins, comme un bon arbre de la forêt qu’il est. Il 
vit jusqu’à 50 ou 80 ans si rien ne vient troubler ses jours et il commence 
à réjouir son propriétaire dès sa prime jeunesse, à trois ans. Les indigènes 
vendent, en effet, cinquante cents la récolte d’un ouatier de cet âge, à charge 
par l’acheteur de faire lui-même sa cueillette. Un an plus tard, le prix est 
de soixante-dix cents et il atteint ensuite une piastre. Joli résultat lorsqu’il 
suffit de planter et de laisser pousser sans autres soins. 

A l’égrenage, on retire encore les graines, l’huile, les déchets d’huile, les 
tourteaux et autres sous-produits. 


Aussi blanches que les cotons et l’ouate, les chaux de Pnom Caulang. 

M. Perruchot, un nom prédestiné, possède en cet endroit une très 
importante chaufournerie qui approvisionne non seulement le Cambodge 
mais une partie de la Cochinchine. 


Terminons l’examen des produits de la terre en jetant un coup d’œil 
sur les tabacs de Pnom-Penh, Kampot et Kompong Chnang, ainsi que 
sur les filasses d’abacca, d’ortie et d’écorces d’ortie de Chine. 

M. Hertrich, administrateur de Kompong Cham, a envoyé de beaux 
échantillons de fibres, de filés et de tissus de ramie. 

Encore des Chinois qui se livrent à l’industrie. Ils distillent et arrivent 
à présenter des alcools de riz accusant 54°. 

Puisque nous parlons de l’industrie, nous ne saurions oublier celle de la 
vannerie, pratiquée un peu partout au Cambodge. On tisse le jonc, le 
bambou, le rotin, les feuilles de palmier. On fabrique à Pursat de ces 
nattes immenses comme celle envoyée par M. Tiersonnier qui sert de 
portière à la section cambodgienne On fait à Kompong Cham de ces fines 
nattes de jonc multicolores, douces et fraîches au pied. 




L’Exposition du Cambodge- 








































A Kompong Chnang qu’administre M. Gaillard, on façonne des poteries 
dont quelques-unes ont beaucoup de cachet. Telles de ces grandes jardi¬ 
nières en forme de pieds de bambou pourraient porter une signature euro¬ 
péenne. Un Chinois vient de s’installer dans le pays pour fabriquer de la 
poterie fine On peut dès lors être sur que la terre de Kompong Chnang 
est de tout premier ordre. 

Les lectrices m’en voudront de n’avoir pas encore parlé des soieries 
chatoyantes qui leur ont fait envie lors de la visite qu’elles ont rendue à la 
galerie du Cambodge. Il en est de vraiment exquises, d’une sobriété de 
coloris, d’un fondu de nuances, d’une perfection de dessin sans égale. 
C’est à Pnom Penh, à Kompong Cham, à Takeo et surtout à Prey Veng 
que les femmes cambodgiennes sont les plus expertes dans l’art de tisser 
le sampot. M. Guesde,, administrateur de cette dernière province, en expose 
un lot qui ferait les délices des plus difficiles. 

Si le futur musée commercial de l’Indo-Chine peut s’assurer la posses¬ 
sion des modèles de tous genres répartis dans les différentes galeries de 
l’Exposition, il présentera au public une collection d’un puissant intérêt. 

Nous avons vu les instruments agricoles, les jonques, les sampans, les 
pirogues, les habitations, les engins de pèche des Laotiens, des Philippins, 
des Negritos, des Malais, des Siamois. La section cambodgienne ne le cède 
sur ce point à aucune autre. Elle expose sur ses étagères une série variée 
de modèles qui semblent un étalage de bazar à la veille du jour de l’an. 

La maison flottante de Kompong Chnang n’est pas du même type que 
la maison siamoise de la Ménam, dont nous trouvons une réduction dans 
le pavillon voisin. La sala ouverte, sur pilotis, diffère de celle que nous 
pouvons voir encore parmi les modèles du Laos. Différentes aussi sont 
les maisons de villageois et très particulières paraissent les vastes buttes 
de pêcheurs. 

Ils sont si nombreux ceux qui vivent du poisson dans ce Cambodge. 
Aussi ne nous étonnerons-nous pas de voir ici l’infinie variété des engins 
créés pour emprisonner les gros comme les petits habitants .des lacs, des 
rivières et de la mer elle-même. Filets, nasses, harpons pour la pêche aux 
flambeaux, labyrinthes de pêcheries compliquées; rien ne manque. 

Là sont les jonques aux larges flancs, véritables vaisseaux de haut 
bord qui pénètrent dans le Tonlé Sap au moment des crues pour en 
sortir quelques mois plus tard. L’on sait que le courant varie suivant la 



68 


ENTRÉE GRATUITE 


saison en cette partie des eaux cambodgiennes. Le Grand Lac, tel une 
colossale cuvelte, s’emplit au moment de la crue du Mékong ; le courant 
porte avec empressement les joncpies dans la cuvette pendant cette période. 
Il se vide à la saison sèche. Les eaux coulent alors non moins rapides 
vers le fleuve et la mer. Ces grand bâtiments qui marchent à la voile et 
à la rame comme les antiques galères sont construites à Kompong Talach 
et Kompong Tachéo. 

Chaque région a son genre d’embarcations. Les sampans de moyenne 
taille viennent de Kompong Luong et les pirogues de Stung Treng et Kratié. 

11 en est plus de vingt modèles de ces pirogues rapides, depuis l’humble 
baquet que dirige un enfant jusqu’à la pir >gue de course volant comme 
une flèche sous l’impulsion nerveuse de qu irante pagayeurs entrainés. 

Combien pittoresques sont les courses sur le fleuve au Cambodge ! Toute 
la population en liesse garnit les berges de ses sampots éblouissants. 
Norodom s’est rendu en cortège jusqu’aux pirogues royales décorées et 
transformées en salons. Les invités se prélassent dans de larges fauteuils 
dorés qui portent la couronne royale et l’N de circonstance, puisqu’il est 
aujourd’hui le chiffre du monarque oriental, comme il était jadis celui 
de l’Empereur des Français. Le champagne circule dans des verres de 
t )ute grandeur, de toute forme, gravés au même chiffre. Norodom s’em¬ 
presse autour des dames. 

I'( n tant ce temps, les pirogues massées en amont commencent à défiler. 
L’une après l’autre, elles passent devant le Roi. Sur chacune, un orchestre 
de musiciens, dirigé par un bouffon, excite les rameurs autant par les bons 
mots de l’un que par le rythme accentué des autres. L’homme debout et 
grimaçant chante devant la tribune officielle et le petit vieillard royal de 
rire à gorge déployée. La cour se tord. 

Ce jour-là comme lors des saturnales de l’ancienne Grèce, toute licence- 
est permise. 

Et le chanteur s’écrie : 

Le Roi a cinq cents femmes 
Mais i! e ;t bien trop vieux 
Pour pouvoir les aimer. 

Qu’il les donne aux rameurs. 

Ils les rendront heureuses. 

Les jolies filles qui assistent, elles aussi, à la joute, s’amusant comme 
des petites folles. Evidemment, ces gaillards qui manient la pagaie sont 



■d'une nature autrement riche (|iie leur seigneur et maître, mais il est avec 
le bon Roi des compensations d’importance. Peut-être aussi trouveront- 
elles moyen tout à l’heure de récompenser quelques-uns des vainqueurs 
<de la course. 

A côté des jonques, le Cambodge expose des poissons salés, séchés, 
fumés qui constituent sa principale industrie et sont exportés non seule¬ 
ment en Indo-Chine mais en Chine, à Singapour, à Java. 

Des ailerons de requin que l'on dirige sur Hongkong et les ports de la 
côte chinoise sont ici disposés en panoplie au-dessus de très belles tortues 
de Kampot. L’une d’elles, du genre dit tortue-métisse, exposée par M. 
Larguet, mesure 1 m. 20. 

Dans une vitrine, des objets en écaille : pousse-pousse, peignes, voi¬ 
tures, écrans, éventails, petits bateaux, étuis et coffres. On se croirait 
devant un étalage de Nagasaki. 

Aux Indes néerlandaises, nous pouvons voir les diverses phases de la 
confection des sarongs. Ici sont représentés en détail les procédés de 
teinture et de fabrication des cotonnades et des sampots. Près des tissus, 
l’indigo, le rocou, le bois de sveng qui donne la couleur rouge vif, les 
écorces de sambak smach produisant le rouge foncé, celles du makleu qui 
teignent en noir, enfin, pour le jaune des bonzes, les bois de khlem knor 
(“t de khlé ou les écorces d e sambak brabout. 

La collection de M. Pallier, riche en argents ciselés, compte un superbe 
couteau dont le manche est une formidable dent de tigre, une poire à 
poudre faite d’une noix de coco garnie de vieil ivoire ouvragé, et surtout 
une paire de boucles d’oreilles, cylindre d’ivoire d’un diamètre plus 
grand que celui d’une piastre, et telle qu’en portaient, parait-il, les 
anciens habitants du Cambodge. 

Une autre vitrine montre des boites à cachets, à bétel, à satras, pour 
lesquelles on a utilisé du bois de ces loupes merveilleuses de kiœul et de 
maysak que nous voyons ici. Une boite à chaux en métal épais résonne 
à l’instar d’une cloche argentine. C’est un bronze blanc fait d’un peu d’or 
et d’antimoine, ainsi que d’argent et de cuivre pris en parties égales. 

En face, les marbres de Pursat : gobelets, bols, boites à onguent, à 
tabac, à cigarettes, jeux d’échecs, urnes funéraires — de beaux échantil¬ 
lons de gutta-percha exposés par M. Carie, de Kampot. 




70 


ENTRÉE GRATUITE 


Les transports sont représentés par deux bâts d éléphants très décorés 
et confortables : l’un réservé au Roi et sur le matelas duquel Sa Majesté 
peut s’étendre à plaisir, l’autre appartenant à l’un des principaux 
mandarins du royaume. Plus modestes sont les légères charrettes à bœufs, 
rappelant plus d’une secousse douloureuse à ceux qui tirent le pèlerinage 
d’Angkor-la-Grande. Massives et solides, les charrettes à buffles conduites 
par ces campagnards dont voici les herses, les charrues, les moulins à 
paddy, les pilons, les machines à filer et à tisser le coton, à tisser les 
nattes, les coupe-coupe, les couteaux d’innombrables formes, depuis la 
serpe à long manche qu’on voit sur les reliefs de la Ville Sainte jusqu’à la 
lame siamoise imitée d’Europe. 

Il est cependant au Cambodge même un centre important de métallur¬ 
gie indigène. La région montagneuse du Pnom Dek, habitée par les Kouïs 
ou Souïs, renferme dans ses entrailles un minerai de premier ordre qui 
contient jusqu’à 69 % de fer. Le métal est doux, un peu aciéré, très 
malléable et se soude parfaitement. On s’en sert pour les armes, les 
couteaux, les instruments agricoles et les lames de scie. Bien que son 
prix soit double de celui du fer d’Europe, il trouve un écoulement facile à 
Pnom-Penh et dans tout le Cambodge, tant est manifeste sa supériorité. 

Des montagnes nous viennent aussi ces multiples échantillons de bois 
présentés avec art par M. Cassier. 

Une carte du Cambodge au et un plan de Pnom-Penh en 1902 au 

de M. Bornet sont dignes de retenir l’attention. Pnom-Penh en plâtre, 
avec maisons ou palais en cire, et végétaux en laine, est une véritable 
œuvre d’art. 

Pour nous reposer après cette promenade un peu faitigante à travers 
les provinces cambodgiennes, quelques indigènes nous donnent une 
audition musicale. 

C’est un des orchestres de l’Obbarach ou second Roi qui fonctionne 
ici : kong, timbales de cuivre suspendues et réunies entre deux armatures 
de bambou circulaires — roniet thang, xylophone suspendu sur quatre 
pieds — roniet thong phli long hen, dans lequel les touches de bambou 
sont remplacées par des plaques de bronze — tror ou violon à trois cordes 
— skor, gros tamtam vertical à peau de cerf — sampho, tamtam hori¬ 
zontal que l’on bat des deux côtés — sko arrak , tambourin en poterie. 





Cambodgienne 






AU CAMBODGE 


71 


tendu d’une peau de serpent — chœ.u pei, espèce de guitare — tchungs , 
petites cymbales — sra lai, grande llùte à neuf trous — pei arr, petite 
flûte dont l’on se sert avec la guitare et le tamtam — peipok, flûte d’ac¬ 
compagnement pour les chants. 

Et les oriflammes mis un peu partout à travers cette originale déco¬ 
ration de la galerie contribuent à lui donner un air de fête. 

C’est le pavillon triangulaire et dentelé rouge avec liseré jaune qu’ar¬ 
borent les simples citoyens — l’étendard royal à fond bleu et large bor¬ 
dure rouge portant l’épée symbolique posée sur la coupe d’eau lustrale et 
surmontée du soleil flamboyant entre deux parasols à sept étages ; le tout 
en or — le drapeau national qui montre une pagode en argent à trois 
étages mais avec couleurs à l’inverse du pavillon royal. Il est, en efl'et, à 
fond rouge et bordure blanche. — L’on plaque l’éléphant blanc sur un 
drapeau rouge lorsque le Pays des Khmers a la bonne fortune de posséder 
un de ces précieux pachydermes-mascottes. 

Nous ne voyons ici que des fac-similés car si le monarque laissait sortir 
du Cambodge un de ces trois étendards porté par un autre que lui-même, 
il passerait aux yeux de ses sujets pour avoir vendu son Royaume. 

Et personne de nous ne voudrait lui attirer une.Affaire. 









AU SI AM 


Siam ! Cauchemar actuel de plus d’un homme d’Etat et dont le nom 
résonnera bientôt, comme une fanfare, sur le champ de nos luttes 
parlementaires ! 

Siam ! Pays de l’éléphant blanc ; pays par excellence du teck précieux ; 
pays sacré puisqu’il détient Angkor-la-Grande, pays intéressant à tous 
égards puisqu’il est frontière sur une longue étendue de notre possession 
indo-chinoise. 

C’est l’éléphant blanc qui nous reçoit. Il se tient à l’entrée du 
vestibule, droit, sur le drapeau national à fond rouge. 

Le rouge et le blanc, couleurs siamoises, font toute la décoration 
du pavillon coquet où nous sommes. Plafond à caissons, colonnes-mirlitons 
où grimpent les couleurs alternées, grands rideaux d’andrinople garnis¬ 
sant les portes et les fenêtres et tamisant la lumière Du premier coup, 
l’œil reçoit un choc, une sensation d’exotisme. Les murailles garnies de 
peaux de fauves, de cornes menaçantes, d’armes non moins dangereuses, 
baignent dans une demi-lumière qu’on ne trouve pas ailleurs, dans les 
sections voisines. La note est originale et séduisante. Compliments à M. 
Dauphinot, le délégué du Siam. 

Il a droit du reste à un autre tribut d’éloges, celui qui nous a amené 
de Bangkok une aussi complète représentation des trésors, des souvenirs 
et de la production du pays, sans aucune subvention et avec l’hostilité 
non déguisée des autorités siamoises sur l’amitié desquelles certains 
persistent à faire fond. 

Laissons de côté, pour l’instant, si vous le voulez bien, les bouddhas, 
les monnaies, les porcelaines précieuses autant que vénérables, et poin¬ 
tons droit sur la partie commerciale de l’Exposition. 



n 


ENTRÉE GRATUITE 


11 est, en effet, un rapport qui fait en ce moment le tour de la 
presse portant une signature imposant la confiance,.celle de M. Carliste, 
consul d’Angleterre à Bangkok, et qui nous a profondément troublé 
l’autre jour. 

Les relations commerciales de la France avec le Siam y sont men¬ 
tionnées comme à ce point négligeables que le nom même de notre 
pays ne figure, parmi ceux des nations étrangères trafiquant avec le 
Siam, que sous la dédaigneuse rubrique Divers, avec 741.000 francs de 
marchandises à l’entrée et 1.88U.ÜÛU fr. à la sortie. 

Il nous souvenait cependant que, voguant jadis sur le Tonlé Sap avec 
un aimable fonctionnaire des douanes indo-chinoises — il en est quel¬ 
ques-uns — nous avions appris de lui que la France était le plus gros 
client du Siam pour les exportations, et que par ce seul Grand-Lac 
s’écoulaient vers le Cambodge et le Mékong des millions et des millions 
de marchandises. Le bâtiment sur lequel nous voyagions par cette époque 
des hautes eaux était, du reste, bondé de riches négociants chinois et 
parsis de Pnom-Penh et de Saigon. Or, lorsqu’ils voyagent dans une 
région, on peut tenir pour certain que le commerce y est digne d’intérêt. 
Donc le rapport Carliste nous laissait rêveur. 

Et voici que nous trouvons dans la section siamoise un document qui 
vient lever nos doutes, qui fait la pleine lumière : le rapport de notre 
propre attaché commercial à Bangkok, M. Dauphinot, sur cette même 
année commerciale 1901. 

Nous le disions bien. Le document Carlisle est faux, archi-faux, 
comme, du reste, presque tous les documents étrangers en ce moment 
élaborés au Siam. 1.800.000 fr. de commerce d’exportation avec laFrance ! 
dit le consul d’Angleterre ; mais nos souvenirs ne nous trompaient pas, 
l’exportation vers le Cambodge et le Tonlé-Sap dépasse annuellement dix 
millions de francs rien qu’avec le riz et le poisson salé. 

C’est ainsi qu’on écrit l’histoire ! 

11 n’entre pas dans le cadre de ce travail de voir par le détail ce que 
sont au juste nos relations commerciales avec le Siam ; le rapport Dau¬ 
phinot devrait être reproduit tout entier. Ceux que la question intéresse 
le liront pour leur grand profit. 

Résumons cependant la situation. La classification des produits par 
nations est inexacte au premier chef. De nombreuses marchandises 
françaises passant par Singapore et, dirigées de là sur Bangkok, sont 
rangées parmi les produits anglais. Notre attaché commercial indique 




L’Exposition du Siam. 
























AU SI AM 


75 


notamment la parfumerie française qui, lancée sur le marché par des 
maisons anglaises et consommée pour des centaines de mille francs 
chaque année, se voit inscrite, malgré l’étiquette des fabricants, parmi 
les produits d’Angleterre. 

Commerce et politique ont entre eux d’étroits rapports. L’influence d’une 
nation européenne dans un pays comme le Siam entraîne fatalement 
dans le mouvement de sa courbe un accroissement ou une diminution 
de ses relations commerciales. 

11 n’est pas de Français dans l’administration siamoise, alors que les 
Anglais y comptent 115 ou 120 de leurs compatriotes, que les Allemands 
détiennent les chemins de fer ainsi que les postes et télégraphes, que 
les Italiens sont à la tète des travaux publics. Tous réservent naturelle¬ 
ment à leurs nationaux les soumissions des différents ministères ainsi 
que les achats du palais et des princes, éléments considérables du 
commerce local. 

Pour les concessions de teck il faut passer par le Département des 
Forêts. Les Anglais y sont les maîtres et ils veillent à ce que toutes nos 
demandes soient repoussées. 

Telles sont les sérieuses causes d’infériorité pour nos importations au 
Siam. 

Une seule maison de commerce française expose ici, celle créée et 
dirigée par notre distingué compatriote M. Jourdan, conseiller du com¬ 
merce extérieur. La collection de tous les bois du Siam, plus de cent 
cinquante espèces, se trouve sous les yeux du visiteur et, parmi elles, 
toute la gamme si variée des bois de teck. 

Chaque bille porte une étiquette détaillée et fort bien comprise indi¬ 
quant le nom siamois du bois, le nom laotien, le nom scientifique, la 
longueur maxima du tronc, son diamètre maximum, son usage, ses 
caractéristiques (imputrescible, n’est attaqué par aucun insecte, etc.) 

M. Jourdan, qui offre sa collection au Musée d’Indo-Chine, a droit à la 
vive expression de notre gratitude. 

Et voici le commerce franco-siamois exercé par les gros négociants 
chinois, protégés français, chefs de congrégation, ayant derrière eux des 
milliers et milliers de leurs compatriotes qui ont coutume maintenant de 
regarder la France comme leur seconde patrie et tiennent pour leur pro¬ 
tecteur, leur « père et leur mère » suivant l’expression consacrée, le 
représentant de la République française. 



76 


ENTRÉE GRATUITE 


Ah ! nous concevons sans peine l’effort diplomatique de S. M. Chula- 
longkorn ayant pour objectif l’abandon de nos protégés. Les livrerons-, 
nous? Ce serait un désastre. 

Les placides bocaux de la galerie du Siam ne comprennent rien à notre 
emballement. 

Nous nous trouvons en effet devant des moules séchées et non devant 
nos vénérables sénateurs. A côté des moules, des crevettes tout aussi 
sèches et des poissons de toute espèce : 

Le pla heng, énergique remède contre la dysenterie et ordonné même 
par plusieurs médecins européens de la région, — le pla sa lit aphrodi¬ 
siaque puissant — le pla loo, qui, mangé pendant plusieurs jours de 
suite, fait connaître aux maris le nombre de leurs cors. 

Les nids d’hirondelle voisinent avec les os de tigre dont raffolent les 
Chinois. Us en font une poudre remarquable — ô combien ! — puisqu’elle 
rend aux vieillards les plus décrépits la jeunesse et l’espérance. Pends-toi, 
Brown Séquard ! A bas le lapin ! Vive le tigre ! 

A côté, les nerfs de daim dont la poudre fait bondir tout vieillard 
comme un cerf de la forêt profonde. 

Le riz sous toutes ses formes : paddy, cargo, riz blancs et autres bri¬ 
sures, etc. 

Les ca/és — les poivres noirs et blancs — les cardamomes — les 
graines de sésame, de niger, de punktaria, (dont l’on fait une boisson 
rafraîchissante) — lespo/s et les haricots secs que l’on exporte en grande 
quantité — les fruits du tamarinier. 

Les chaux à bétel, le sel, le cachou, les gommes de benjoin, de damar 
(qui servent pour les torches d’illumination)— la gomme-laque — la gom¬ 
me-gutte. 

Les soies grèges. Disons à ce propos que le gouvernement siamois 
s’efforce, en ce moment, avec l’aide du Japon, de développer et de per¬ 
fectionner la culture du mûrier et la fabrication de la soie. 

Près de Bangkok, des Japonais dirigent un champ d’expérience où 
cinquante variétés différentes de mûrier sont en culture. Des fileurs sont 
aussi venus du Daï Nippon. D’ici quelques années, le Siam pourra être 
un producteur de soie de premier ordre. 

Les peaux de bœuf, de vache, de buffle, de cheval, de rhinocéros, de 
cerf, de chevreuil — mais peaux brutes car on ne tanne pas dans le pays. 

Et chacune de ces expositions porte sur une étiquette le nom d’un im¬ 
portant commerçant chinois, Lam Sam — Yi Ko Hong — Lo Bang Seng— 
Kuang Hep Seng — Haï Kee. 



AU SI AM 


77 


Ces noms représentent des millions. Ceux qui les portent s’abritent 
encore aujourd’hui sous les plis de notre drapeau. Ils aiment la France et 
le prouvent puisqu’il y a peu de mois, ils s’inscrivaient spontanément 
pour plusieurs milliers de ticaux sur les listes de la Martinique. 

Nous voulons espérer encore qu’ils n’auront pas à maudire ce doux 
pays de France. 



Les murs du pavillon sont pittoresquement garnis de cornes et de peaux 
qui doivent faire la joie des naturalistes, Leur collection est, en eflet, aussi 
variée que choisie : cornes de bœuf sauvage, de cerf, de chevreuil, de 
bouquetin, d’élan, de buffle;ces deux, colossales et effilées, ont chacune 
l m 30 de longueur. 

Des défenses d éléphant. Il en est une paire exposée par Yi Ko Hong qui 
-est bien des plus belles que nous ayons vues — des peaux de serpent, de 
panthère, de tigre. 

Une de ces dernières, envoyée par M. Fornoni, est curieuse avec l’abon¬ 
dante touffe de poils qu’elle porte à la base de chaque oreille. Nous n’en 
avions pas encore rencontré de semblable. — Elle mesure, du reste, quatre 
mètres de la tête à la queue,—des carapaces de lézards, d’armadillos, de 
tortues. 

Et, si nous levons les yeux vers les caissons du plafond, l’éléphant 
blanc se détache partout sur l’étendard du royaume de Siam. 

Les colonnes portent l’écusson royal peint par le maître Antonio : aux 
trois éléphants en tète sur fond de gueules, surmonté des trois prachadys 
hiéraldiques. 

La maison italienne Fornoni, dont nous parlions tout à l’heure et qui 
est l’une des firmes commerciales les plus importantes du Siam, a une 
fort belle exposition. Indépendamment des peaux de fauves et des cornes, 
ses vitrines montrent de superbes échantillons de soie, des tabacs, 
des cigares et des cigarettes du pays. Nous y retrouvons les gigantesques 
tubes que fument les femmes Lus du Haut-Laos. Leur tabac est mélangé 
de petits fragments de bois odoriférant (pii éclate lorsqu’il entre en 
ignition. Le tout enveloppé dans une feuille de bananier. 



78 


ENTRÉE GRATUITE 


Sous les mêmes vitrines, les saumons d’étain provenant des mines du 
nord et du sud du Siam ainsi que de la péninsule malaise, des pieds d’élé¬ 
phants préparés et cerclés d’argent, et presque tous les produits agricoles 
rencontrés par nous tout à l’heure chez les négociants chinois. 

Sur une étagère, sont groupés cinquante espèces différentes de riz en¬ 
voyés par la maison anglaise Windsor and C°. Chacune d’elles a son éti¬ 
quette indiquant le nom siamois du produit, le nom anglais et presque 
toujours le nom français correspondant. 

La Siam Forest Company Limited a de magnifiques morceaux de teck 
provenant de la forêt de Muong Ngow (province de Lakhone), à elle donnée 
en concession par le gouvernement siamois. 

C’est du teck également que nous présente le Chinois protégé français 
Kim Seng Lee, propriétaire delà plus importante scierie de Bangkok. Voici 
deux cubes énormes, de toute beauté, et, dans la collection voisine de 
bois précieux, le xao niot, d’une teinte jaune clair veinée de noir vif. L’effet 
est saisissant. 

Un petit menuisier chinois, Foot Long, a fait spécialement pour l’Exposi¬ 
tion de Hanoi des meubles en pur teck dans le goût anglais et d’un travail 
remarquablement fini. J1 a eu la malencontreuse idée de les vernir, au 
lieu de les passer simplement à la cire. Quelques-uns ont été achetés pour 
la résidence-mairie de Tourane. Les résidents-maires se succéderont 
nombreux devant ces buffets avant que de semblables meubles ne 
tombent en poussière. 

Un artiste cambodgien établi au Siam a brossé six grands panneaux de 
couleur violente, de dessin étrange, et qui rappellent des scènes du 
Ramayana. Il en a fait don au Musée d’Indo-Chine. 

D’autres panneaux étalent leur toile vénérable. Ils sont de la très 
remarquable collection Texitsch, que nous allons étudier. 

Sur l’un deux, Bouddha se montre dans les 46 positions rituelles. Les 
caractères siamois tracés sous chacun des bouddhas sont malheureusement 
en partie effacés. Les interprètes que M. Finot, l’obligeant directeur de 
l’Ecole Française d’Extrême-Orient, avait mis à notre disposition, n’ont 
pu les traduire. 

Un autre panneau porte la trinité bouddhique au-dessus d’une scène 
étrange du paradis terrestre. On y voit la sirène antique au buste de femme 
et à la queue de poisson, ainsi qu’un singe plus grand qu’un tigre, son 
voisin. Le tigre, tout effrayé, en a les yeux vert-nil. 




Siamoise 











AU SI AM 


79 


Ailleurs, nous voyons une scène de l’enfer. Les damnés y sont léchés 
par les flammes. Un amant qui flambe cherche à entraîner avec lui la 
femme adultère qui résiste et parait peu goûter les chaudes réjouissances 
qu’on lui promet. 

Des génies à têtes d’animaux comme l’asura jak à tête de cheval 
garnissent les colonnes autour de la collection Teutsch. 

Aux murs, sont des stèles que l’on a coutume de placer dans la maison 
d’un défunt. Le jour ou le lendemain de sa mort, une couche de laque 
chaude est tendue sur la stèle ; les amis viennent y encastrer des petites 
statuettes de Bouddha en or ou en bronze. 

Sur des panoplies, un amusant mélange de bouddhas supportés par des 
jaks (génies) formant cariatides, des lances antiques, des couteaux de 
torture, des « voiles de pudeur » en argent, etc., etc. 

Quelques meubles dont les portes sont d’anciens panneaux de pagode. 
Une paire de ces panneaux en laque noire et or est d’un dessin particuliè¬ 
rement délicat. 

Puis la merveilleuse collection d’idoles, fruit de patientes recherches. 

La plupart en bronze doré. Un Çiva aux dix bras armés d’une épée, 
debout sur un bœuf, nous paraît une pièce inestimable. 

Un très vieux bouddha recevant dans la position classique le tribut de 
l’éléphant et du singe rappelle les versets sacrés : 

Le fils de Dieu est descendu sur la terre. 

Les animaux viennent l’adorer. 

L’éléphant lui présente une gagoulette remplie d’eau 
Et le singe un rayon de miel. 

Un bouddha à l’éventail, orné de rubis ; — un arhat assis sur son tigre ;— 
un curieux bouddha dans lequel sont enchâssés des rubis et des saphirs 
et qui se tient debout sur un piédestal de bois laqué et incrusté, en forme 
de coussin triangulaire ; —un autre à la veste très chamarrée; —un Phra 
assis sur Les replis des sept nacks dont les tètes réunies forment éventail au 
dessus de la sienne. 

Celui-ci est assis sur ses jambes rejetées en arrière. C’est le premier que 
nous voyons de ce type. Pas rencontré davantage de bouddha debout 
inclinant élégamment le torse comme celui de cette vitrine. 

Un bouddha rarissime datant de l’invasion birmane du XIV e siècle ; 
un autre en argent, curieux de ligne ; — le bouddha à la marmite; — 
celui-ci avec quatre bras articulés au coude ; — celui-là, ventru, très 



KO 


ENTRÉE GRATUITE 


vieux et montrant que l’influence chinoise s’est fait sentir clans le pays, il 
y a de longues années déjà. 

Le Phra San Kat Chat, bouddha chinois qui, d’après la tradition, 
aurait composé la grammaire des Siamois. 

Un bouddha souriant, très rare. Son voisin prie en portant comme 
coiffure un autre petit bouddha, jambes croisées. Chapeau peu ordinaire. 

Des bouddhas couchés avant d’entrer dans le Nirvana. Une série de 
primitifs en toute matière, en bois, en grès, en corne, en cristal de roche. 

Cette petite danseuse, exquise de forme et de mouvement, a tout le 
charme d’un Tanagra. Voyez la délicatesse de cette ondulation du bras, 
de l’avant-bras, de la main, des doigts. Vous ne me démentirez pas, 
c’est parfait. 

Un prachady (le pnom des Cambodgiens, le tât des Laotiens) aux 
multiples cercles d’or. 

Des satras en feuilles de Iatanier, enveloppés dans un riche écrin de 
brocard. 

Une coupe de grande dimension en argent massif, ciselé et repoussé, 
sobre de décor, fort belle. 

Toujours de la même collection Teutsch, des spécimens dont beaucoup 
d’un coloris patiné, doux au regard ; des coupes laquées or ou argent et 
niellées ; de,vieilles monnaies en porcelaine, en or, en argent et or, ravis¬ 
santes; des prachady taillés dans l’ivoire ancien ; des petites boites à bétel 
délicieusement fines de ciselure, etc, etc. 

Quel riche trésor entrerait dans nos collections indo-chinoises si notre 
Musée pouvait acquérir d’un seul coup ces merveilles ainsi rassemblées ! 
Ce serait trop beau ! yl ) 

Madame da Costa a, elle aussi, envoyé des pièces curieuses extrêmement. 

Nous y trouvons un attirail complet des ustensiles qui servent pour la 
cérémonie de la toute des enfants dans les familles nobles. On sait qu’au 
moment où les enfants atteignent l’âge adulte on leur coupe le petit 
toupet qu’ils ont conservé jusque-là. L’opération se fait en grande pompe, 
ainsi que jadis celle de la robe prétexte à Rome. 

C’est dans ce plateau à trépied, en argent doré et émaillé, qu’on fera 
tomber le toupet avec ces ciseaux en argent. Ils ressemblent aux efforces 
que l’on emploie chez nous pour tondre les moutons. 


(I) Depuis que ces lignes ont été écrites, le Gouvernement d’Indo-Chine s'est 
rendu acquéreur des collections Teutsch et da Costa. 




AU SI AM 


81 


L’on usera ensuite de ce rasoir à manche d’or rouge pour raser le 
crâne du jeune homme. L’eau lustrale puisée dans ce vase de bronze noir 
sera v< Tsée sur sa tète avec la conque sacrée, coquillage garni d’or et de 
pierreries. 

La même exposante présente une remarquable collection de médailles 
ainsi que de monnaies anciennes et modernes frappées depuis 1350. 

Le catalogue en a été dressé par le colouel Gérini « spécialement pour 
l’Exposition de Hanoi. » Il contient des renseignements qui intéresseraient 
nos lecteurs, mais le savant étranger déclare dans sa préface « qu’en 
vue de sauvegarder la propriété de son travail, il n’en a publié que six 
exemplaires numérotés et paraphés. » Conformément aux lois sur la ma¬ 
tière, ajoute le colonel italien, « il interdit rigoureusement la reproduction 
ou traduction intégrale ou partielle dudit catalogue. » 

Enfin, admirons les œuvres des deux photographes de Bangkok. 

M. Robt Leni expose de beaux agrandissements des portraits du roi et 
de la reine ainsi que des types siamois. Une collection très curieuse pré¬ 
sente les différentes phases d’une de ces chasses à l’éléphant sauvage que 
l'on prépare pendant plusieurs années et qui coûtent chaque fois la vie à 
de nombreux indigènes. 

M. Antonio, membre de l’Académie de géographie de Lisbonne, a beau¬ 
coup voyagé dans l’intérieur du pays. 11 a rapporté de la brousse siamoise 
et des provinces du Nord de très intéressantes épreuves finement repro¬ 
duites. Les agrandissements des beautés siamoises sont particulièrement 
agréables. Des albums renferment d’innombrables séries de photographies 
de Bangkok et des environs, ainsi que des scènes variées de la vie siamoise ; 
d’autres vues, prises dans notre Exposition de Hanoi, sont fort bien 
traitées. 

Maître Antonio est un collectionneur de monnaies. Il a eu la patience de 
composer en pièces d’or et d’argent le mot SIAM qui lui sert d’enseigne 
précieuse. 

S’il est vrai que l’or attire l’or, Antonio deviendra millionnaire en exposant 
souvent. 



6 





AUX INDES 


Les Indes ! Combien souvent y voyagea notre imagination d’enfant ! 

Pays des nababs, des sultans, des radjahs, des aimées, des bayadères ! 

Batavia ! Golconde ! Johore ! Mysore ! 

Palais où gisaient dans des coffres d’or pur les perles, les diamants et 
les pierreries ! Flottes opulentes que des compagnies fortes comme des 
empires promenaient de par les mers, emportant dans leurs flancs les 
soieries délicates, les brocards éclatants, les cachemires sans prix, les 
joyaux de contes de fée et les fameuses denrées coloniales que nous nous 
attardions à regarder sortir de caisses étranges, au parfum troublant, chez 
le gros épicier voisin de l’école ! 

Tout cela nous revient à la mémoire dans un éblouissant rêve d’or. 

Allons donc aux Indes ! 

Hélas ! Bans cette petite galerie où sont logées les Indes Anglaises et 
Néerlandaises nous n’apercevons de prime abord que des boites de con¬ 
serves sur les tables, des armes sur les murailles et quelques vitrines où 
des tissus pliés semblent vouloir se dérober au regard. 

En guise d’almées et de radjahs ruisselants de pierreries, la redingote 
sévère et le visage barbu du grave délégué des Straits Settlements, M. 
Hourant, qui fait apprécier ;'i une grosse dame le poivre dit « des oiseaux». 

Désillusion amère ! Et cependant nous aurions tort de passer trop vite, 
ainsi que le font beaucoup de visiteurs. L’aimable commissaire veut bien 
nous révéler ses trésors. Les vitrines s’entr’ouvrent ; les étoiles se 
déroulent. 11 eût fallu dix fois l’emplacement actuel pour mettre en valeur 
ce qui y est entassé. 




84 


ENTREE GRATUITE 


Tout en nous faisant les honneurs de la section, M. Hourant évoque les 
souvenirs délicieux de notre séjour en ce paradis terrestre que sont les 
Indes Néerlandaises. Souvenirs de karnpoengs, de prampouans, de 
gamelangs. 

Commençons par une excursion à Sumatra où nous rencontrons le 
général Von Ileutsz, gouverneur civil et militaire d’Atcheen. 

Atcheen ! ver rongeur de la Hollande. C’est pour réduire le sultan 
d’Atcheen que depuis des ans et des ans la milice qui forme aux Indes 
Néerlandaises une sorte de Légion Etrangère s’enfonce dans la brousse et 
n’en revient qu’après avoir creusé bien des tombes et vidé bien les colfres 
de trésorerie. 

Aussi ne serons-nous pas étonnés de trouver tout d’abord une collec¬ 
tion d’armes bien fournie : parangs (couteaux) à lame longue et aussi 
large à son extrémité que près du manche taillé lui-même en forme de V ; 
sabres à poignée et garde sarrazines en souvenir, sans doute, de l’invasion 
arabe ; petits poignards à manche recourbés en tête de canard; — toutes 
armes damasquinées à poignées d’ivoire ou de bois garni d’or. Les four¬ 
reaux, souvent formés de deux lames de bois sculpté réunies par des 
liens de bambou et parfois des cercles d’argent. Le tout fabriqué surplace. 


Les vêtements sont sortis des vitrines et nous nous extasions. Il n’est 
pas possible, en effet, de voir des soies tissées d’un dessin plus doux, de 
teintes à la fois plus accentuées, sobres et fondues entre elles. Toutes sont 
des saronrjs , c’est-à-dire des pièces d’étoffe que l’on enroule autour du 
corps, en forme de jupe. 

En pantalon très riche avec application de broderies compliquées rap¬ 
pelle les soieries turques. Pas criard le moins du monde, il ferait un 
délicieux élément de travesti pour le prochain bal. 

Un village batak étale sur une table ses cases très bien réduites. Toutes 
sur pilotis et plus ou moins élevées au-dessus du sol suivant l’importance 
de celui qui y habite. 

La case du chef, très haute sur son soubassement de troncs d’arbres, 
esta trois étages. Il serait plus vrai de dire qu’elle se compose de trois 
cases superposées ayant chacune ses cloisons de planches et sa toiture de 
chaume. On utilise pour cette couverture des habitations les fibres d’une 



L’Exposition des Indes Néerlandaises 






















AUX INDES 


85 


fougère arborescente d’un brun noirâtre. Les deux extrémités du faîtage 
sont ornées de pièces de bois ayant l’aspect d’une tète de bœuf avec des 
cornes effilées qui se rejoignent presque, en forme de croissant. 

L’extérieur de la case ne manque pas d’élégance. 

Le chef entretient un harem voisin mais distinct de son habitation et 
surmonté d’un colombier. Les tourterelles roucoulent sur la tête de ces 
dames. 

Les autres maisons divisées en deux parties. D’un côté, les célibataires ; 
de l’autre, les gens mariés. En face, la porcherie, grand bâtiment. — Ne 
pas se tromper de porte. — Les amis de Monselet sont choyés chez les 
Bataks. 

line sala pour abriter les voyageurs; — un hangar pour décortiquer 
le paddy ; — un autre où l’on conserve le grain dans d’énormes paniers de 
bambou tressé; — une grange pour la paille et un poulailler très compliqué. 

Tous ces éléments, séparés les uns des autres par crainte de l’incendie, 
se retrouvent dans chaque village batak. 

Le sultan de Siak, feudataire de la reine Wilhelmine, a envoyé chez nous 
un de ses costumes royaux : pantalon court et large, sarong, écharpe et 
tunique en soie ornée de broderies d’or étincelantes et doublées de jaune, 
la couleur des sultans. 

11 a prêté aussi ses armes : des lances, des kriss dentelés en scie près 
de la garde, des boucliers et des sabres bizarres avec deux petites lames 
ou plutôt deux ressorts qui viennent, à frottement dur, se fixer de chaque 
côté du fourreau. 

A noter comme produits du pays soixante échantillons de beaux bois. 

Le sultanat de Lang-khat , la région du pétrole. Ce trône recouvert de 
soie jaune agrémentée de broderies est la reproduction de celui qui sert au 
couronnement des sultans. Regardez le de près, vous verrez qu’il est formé 
d’une fibre blanche très souple, repliée comme un accordéon à six pans. 

M. Henry Kapferer, ingénieur delà Compagnie des Pétrolesà Palembang, 
expose plusieurs agrandissements de clichés vérascopiques merveilleux 
pour un amateur. 

Voici, trois cents fois agrandis, une ville flottante, des puits de pétrole 
jaillissant dans la forêt, les réservoirs de la raffinerie, un pittoresque pont 
de bambou au-dessus d’un torrent, un champ de coton au moment de 
la récolte et, surtout, trois épreuves hors de pair : des danses malaises, une 
vue de rivière et un village de la région de Palembang. 



86 


ENTRÉE GRATUITE 


On ne ferait pas mieux dans les grands ateliers d’Europe les plus parfaite¬ 
ment outillés. 

Toujours à Sumatra, les cafés de planteurs français, MM. de Guigné 
frères, qui ont en ce pays une très imporante culture. Notre aimable 
cicerone ouvre Tune des caisses ; le café embaume. 



— Vous venez, monsieur, de commettre une grosse faute sans le 
savoir. Si nous agissions comme vous, nous ne pourrions conserver notre 
prestige vis-à-vis des indigènes. 

C’était à Bandoeng, en l’ile de Java, voilà tantôt six ans. Par une soirée 
délicieusement exquise, nous étions quelques-uns étendus dans nos 
rocking-chairs sous la large vérandah de l’hôtel Romane. 

Une troupe de chanteurs vint à passer. Ils répondirent à notre appel. 

L’orchestre — un anglounk — se composait uniquement de bambous 
de différents calibres. Suspendus dans un léger cadre de bois qu’agitaient 
les musiciens, les cylindres heurtaient les montants du cadre et rendaient 
un son. Choisis toujours avec soin ils sont combinés en vue d’un accord 
rigoureux. 

Les Javanais que nous avions devant nous tenaient chacun en main leur 
instrument pendant qu’ils dansaient avec des contorsions des jambes, des 
bras et des mains. De temps à autre, ils se faisaient face comme dans notre 
quadrille français, se croisaient, se suivaient en cercle ou serpentaient en 
agitant l’anglounk. Ils répétaient sanstrève la même courte phrase musicale,, 
appuyée par une flûte et un tambour, eux aussi de bambou, et dansaient la 
tandak. L’ensemble de la musique très harmonieux et suavement doux. 

Or, les danses terminées, le chef de la bande, s’avançant jusqu’au bord 
de la vérandah, avait mis genoux terre, puis joignant les mains da ns 
l’attitude de la prière, s’était incliné, attendant son obole. 

Me levant de la chaise, je lui remis une pièce de monnaie qu’il reçût 
en se baissant jusqu'au sol. 

Telle était la cause de l’apostrophe de mon voisin de chaise. 



AUX INDES 


87 


J’avais manqué à tous mes devoirs. Il me fallait non me lever, mais 
jeter sur le marbre de la vérandah la piécette que l’homme eût emportée 
comme un chien emporte un os qu’on lui jette à ronger. 

A l’Exposition, voici un anglounk suspendu à la muraille. La petite 
collection de bambous musicaux est bien dans la note. Si, par hasard, un 
des cylindres n’était pas juste, on y verserait un peu d’eau jusqu’au parfait 
accord. 

Un tambour, formé d’un cercle de bois épais sur lequel une peau est 
maintenue par des clous d’argent. 

Une série de grotesques articulés, découpés dans du cuir de buffle et 
qui seront mis en mouvement pour les ombres chinoises. 

Des masques de théâtre dont les acteurs s’affublent à la manière antique. 
Chacun d’eux représente un personnage convenu L’on sait, dès l’entrée 
en scène, que l’acteur est un prince bon, ou un traître, ou un amoureux 
transi. 

Mais pourquoi 11 e voyons-nous pas les poupées du guignol javanais plus 
complet et plus soigné qu’aucun autre au monde ? Pourquoi pas de 
gamelang, cet orchestre de scène qu’il eût été si intéressant de voir à côté 
de l’orchestre cambodgien presque exactement semblable ? Pourquoi rien 
ne rappelle-t-il les ruines fameuses entre toutes du Boroe Boedour que 
d’aucuns mettent en parallèle avec Angkor Wat , bien à tort, selon nous? 
— Pourquoi rien de la culture du quinquina, de la fabrication de la 
quinine, alors qu’il est à Saigon même un dépôt de l’intéressante fabrique 
de Bandoeng où nous assistâmes aux différentes phases de fabrication de 
ce médicament béni des fiévreux ? 

L’Exposition de Java est plutôt maigre comme chiffre d’exposants. 
Quatre colons seulement y figurent. 

Et d’abord la compagnie agricole Swaroe Bocloerotto, directeur Abraham 
Van Lacr, qui développe au-dessus de ses bocaux et de ses boites une large 
banderolle « Mes saints aux colonies françaises ». On n’est pas plus aimable ! 

L’exposition de ce colon courtois est complète. 11 présente de très beaux 
cafés de Java et de Libéria, des thés, de la cannelle, du poivre blanc et 
noir, du poivre des oiseaux, de la noix muscade, de la vanille, de la coca, 
du sucre brut et du sucre raffiné à Java même. On exporte 800.000 
tonnes de sucre tous les ans de la colonie hollandaise. 



88 


ENTREE GRATUITE 


A peine une petite vitrine rappelle-t-elle le jardin botanique de Buiten- 
zorg, le plus merveilleux qui soit ouvert. 

Par exemple, les six échantillons de gutta et les six échantillons de 
caoutchouc qu’elle renferme sont extraordinaires. De vrais produits de 
laboratoire ! 

M. Prinsen Geerligs a fait une exposition très complète et fort bien 
présentée des fameux sarongs, et plus spécialement des procédés employés 
pour le batiq (teinture) des Javanais. On ne se doute pas des soins minu¬ 
tieux tpi’exige une de ces pièces quelque peu réussies. 

Des deux côtés de la toile blanche, les ouvrières ont dessiné le contour 
des images qu’elles veulent y voir lormées. Tel sarong doit avoir trois 
couleurs ; certaines parties resteront blanches, d’autres passeront au 
rouge, d’autres, enfin, au bleu. Voici comment l’on procédera. 

Le premier bain est le rouge. Toutes les parties de la toile qui ne 
doivent pas revêtir cette teinte seront couvertes de cire blanche, d’abord, 
puis de cire rouge, car la blanche seule n’empêcherait pas la couleur 
de pénétrer jusqu’au tissu. Pour procéder à cette opération du « cirage », 
si je puis ainsi dire, les ouvrières se servent soit d’un pinceau, soit 
d’une sorte de petite pipe terminée par d’étroits orifices qui donneront 
passage à la cire. Mise dans le fourneau de la pipe, la cire sera soufflée 
avec soin sur le contour délicat des dessins. Pour les autres parties, le 
pinceau paraîtra suffisant. 

Ainsi préparée, l’étoffe sera frottée avec un mélange de mankoudon 
(morinda citrifolia L.) et de feuilles de tyarik (symplocos fasciculata Zoll) 
réduites en poudre et délayées dans de l’eau. L’opération est longue, car il 
faut frotter avec soin et pendant un quart d’heure de chacun des deux côtés. 
Le sarong est alors plongé dans une cuve de ce même mélange qui doit 
donner la teinte rouge. On l’y laisse deux jours, puis on lave et l’on sèche. 

Les images destinées à rester rouge clair sont alors couvertes de cire ; 
on laisse à nu les parties que l’on veut plus vives, et l’on replongera le 
tissu pendant deux jours dans la cuve. Si l’on veut trois ou quatre nuances 
de rouge,on emploiera trois ou quatre fois le même procédé. Puis l’ouvrière 
passera le sarong dans l’eau bouillante, afin de faire fondre la cire qui 
sera mise de côté et servira de nouveau plus tard. 

On procède de même pour la coloration en bleu. 

Le sarong est achevé. 

M. Prinsen Geerligs expose de ces étoffes, dont la valeur varie de six 
francs à quatre cents. 



A U X INDES 


89 


Tous les ingrédients sont ici. Voilà l’écorce du manhkoudon, les 
feuilles du tyarik, l’écorce du soga (casalpina ferrugini) qui donne la 
couleur brune, le bois de tekeran qui, mélangé avec du sucre et du citron, 
produira le vert, etc., etc. 

M. Petitjean, un Français établi à Batavia, envoie des chapeaux de toute 
forme et de tout prix. Un chapeau d’amazone en paille n’est pas chose 
qu’on est accoutumé de voir. Fort jolis, les chapeaux de M. Petitjean ont 
déjà été enlevés presque tous par les visiteurs de la galerie. 

Enfin, ne quittons point Java sans nous arrêter devant le lot de vins et 
liqueurs envoyé par les frères Garreau, des compatriotes, qui dirigent en 
même temps qu’une importante maison de commerce, un hôtel où l’on est 
heureux de recevoir des Français. 



L’exposition de Bornéo. 

— Pourquoi donc avez-vous mis des étoffes laotiennes sous ces vitrines? 

_ ? ? ? 

— Parfaitement. Cet assemblage débandés parallèles blanches,violettes, 
jaunes, rouges et vertes, est laotien. Quanta ces chinés bleus en dégradé 
sur fond rouge, c’est la caractéristique très nette du tissage Pou Thaï. 
Je vous montrerai chez moi tout à l’heure des tissus exactement sembla¬ 
bles. 

— Ce que vous me dites-là, Monsieur Baquez, me frappe beaucoup. J’ai 
vécu parmi lesDayaks de Bornéo L’autre jour, lorsque je vis arriver vos Ivhas 
du Laos, je restai stupéfait. Je me demandai pendant un instant comment 
l’on avait pu conduire ici des Dayaks sans que j’en fusse prévenu. Us sont 
de même race, soyez-en sur. Si l’on prenait vingt de vos Khas et vingt de 
nos Dayaks et qu’on les habillât peu ou prou, mais de même façon, je 
suis absolument convaincu que personne ne pourrait faire à nouveau la 
séparation des deux groupes. La similitude des étoiles de Bornéo avec 
celles du pays laotien est un nouvel élément digne d’attirer l’attention. 



90 


ENTRÉE GRA T U 1T E 


Ce ne devait pas être le dernier. Quelques instants plus tard, M. 
Hourant montrait le bâton de commandement des chefs de tribu, bâton 
qu’ils contient aux transmetteurs des messages verbaux pour consacrer 
leur caractère officiel. On scelle les bâtons en y apposant le cachet du chef. 

Or, lisez ce passage des Paries [Motionnes ( 1 ) : 

« Ai-je dit que les Khas Kmou, comme tous les Khas, du reste, ont 
une façon très originale de faire porter leurs messages de village eu vil¬ 
lage ou de tribu en tribu ? 

« Dépourvus d’écriture, ils usent de messagers qui font des communi¬ 
cations verbales et qui sont toujours les mêmes dans chaque village ou 
chaque tribu. 

* L’on remet au coureur un bâton, insigne du commandement, orné 
d’un cachet sur lequel sont parfois gravés des signes propres aux chefs. 

« Puis, suivant le degré de rapidité exigé des messagers, l’on attache au 
bâton des plumes d’oiseau, du charbon ou du piment. 

« Les plumes indiquent qu’il doit voler comme l’oiseau ; le charbon que 
la marche doit même se continuer la nuit dans les ténèbres; enfin, le 
piment, que le coureur doit filer comme s’il avait le feu... dans le dos. 
Certains maquignons de chez nous emploient le gingembre. Question de 
latitude ! 

« Un récit de voyage qui me tombait récemment sous les yeux permet 
de faire un rapprochement non sans intérêt au point de vue ethnographi¬ 
que. Un Suédois, M. Edward Armendsen, parti de Tatsienlu en 1899, pour 
visiter le Séchouan thibétain, pénétra dans les districts encore inconnus de 
Chalaget de Mili, où l’influence des plumes est souveraine. 

« Arrivé près de la rivière Nach Kou qui sépare les deux districts, le 
chef de Chalag envoya un messager à son collègue de Mili pour 
demander des animaux de bât ainsi qu'une escorte. >< Mon fouet, dit le 
voyageur, fut attaché à un morceau de bois auquel on joignit quelques 
plumes. Le tout fut cacheté au moyen du sceau du chef et les courriers 
partirent en toute hâte, portant ce bizarre document officiel. » 

11 doit y avoir un lien d’origine entre ces tribus et nos Khas, ce petit 
fait l’établit sans conteste. 

Or, comme les migrations remontent assez rarement les vallées et le 
cours des fleuves surtout à de grandes distances, et que le plus souvent, 


(1) P. 22B — Pages Laotiennes. — Le Haut-Laos Le Moyen-Laos — Le Bas- 
Laos — F. II. Schneider, Imprimeur-Editeur — Hanoï, 1902. 




AUX INDES 


91 


au contraire, elles les descendent, l’on est amené à conclure que les 
tribus Khas du Laos ont dû avoir leur berceau dans le Séchouan 
Thibétain ou ses environs. 

M. Mourant va s’informer sans tarder si l’usage de la plume, du charbon 
et du piment est répandu chez les Dayaks. S’il en était ainsi, notre visite à 
l’exposition de Bornéo n’aurait pas été sans intérêt pour l’étude si difticile 
des races extrême-orientales. 

Les Dayaks sont, avons-nous dit, une tribu du Nord de Bornéo. 

Près de leurs étoiles, voici de curieux ornements en gros /ils de cuivre : 
corsets de plus de trente centimètres de haut dessinant parfaitement la 
taille et les hanches qu’ils emprisonnent. L’un d’eux est ouvert par 
devant avec un véritable buse. L’autre est complètement fermé. La femme 
ne peut s’en orner la taille qu’en écartant les cercles et en entrant à force 
dans l’appareil. 

Or, l’on peut voir chez les Khas-Rhadé venus à notre exposition, 
non pas des corsets puisque leur groupe ne compte que des hommes, mais 
des bracelets en semblables /ils de cuivre enroulés qui leur cerclent le 
poignet et la moitié de l’avant-bras. Nous en avons vu aussi chez les Khas 
Hoc et certains Khas Kmou du Haut-Laos Occidental. 

Voici un original appareil à ventouse formé d’une corne percée en 
sa pointe. On applique la corne sur la peau et l’on aspire jusqu’à ce que la 
peau se soulève. 

La Dayaks sont d’humeur belliqueuse et féroce. On pourrait les appeler 
des chasseurs de têtes car leur gloire consiste à posséder une jolie 
collection de crânes. De temps à autre, une tribu part sur le sentier de la 
guerre, et envahit un village dont les habitants, se sentant plus faibles, 
finissent par perdre la tète. Elles trouvent leur place dans les cases des 
vainqueurs. 

M. Mourant rappelait devant nous certaine nuit qu’il passa chez un chef 
dayak avec une trentaine de crânes hideux formant couronne au-dessus 
de sa tète. Ciel de lit peu banal ! 

Aussi nos gaillards ont-ils des armes en conséquence. Ces parangs ilangs 
sont terribles et admirablement disposés pour l’usage auquel on les destine. 
Une lame longue et doublement incurvée. Ils coupent une tète d’un seul 
coup. Afin de se garantir la nuque, les guerriers portent leurs cheveux 
dénoués dans le dos. Ils tiennent à la main ces boucliers longs et étroits 
derrière lesquels ils s’abritent entièrement. 



92 


ENTRÉE GRATUITE 


Voyons encore les armes des Mouroutes ,autre tribu du Nord de Bornéo: 
lances, flèches empoisonnées qu’on fait voler en soufflant dans le bois creux 
de la lance qui sert de sarbacane. Le fer de la lance est légèrement incurvé 
pour livrer passage à la flèche. 

11 en est de même chez les Pourtant dont nous voyons les appareils à 
fabriquer le poison. Ils écrasent une certaine racine, en font une pâte 
peu consistante, trempent leurs flèches dans cette pâte et les font sécher 
pour les y retremper encore plusieurs fois. 

Les Kenyahs sont représentés par leurs vêtements en écorce qui rappel¬ 
lent la flanelle de santé. Ils ont des hottes en rotin tressé, longues et fort 
élégantes de forme. Les plus petites qui servent à porter les enfants 
sont ornées de verroteries, de coquillages et de larges plaques de nacre. 

Leurs tamtams en bois sculpté ont le système des cordes et des chevilles 
servant à tendre la peau, procédé dont se servent de nombreuses tribus du 
Laos. 

Ces bâtons sculptés sont pris pour scander la mesure sur le sol pendant 
que les voix s’unissent en chœur. 

Dans presque toutes ces tribus du nord de Bornéo, les guerriers portent 
des tuniques aussi résistantes que possible. En voici de faites en peau 
d’ours, d’autres en peau de buffle recouverte de plumes d’oiseau pour 
arrêter le tranchant des sabres. Voici encore des chapeaux en rotin garnis 
de verroteries. 

Les sculptures sur bois ont une naïveté piquante. Ce panneau qui 
mordre un amoureux lançant une œillade troublante à le belle qu'il prend 
par le bras est tout bonnement délicieux. Quant à ce gamin de la tribu 
des Sebobs, il ferait les délices du petit Bob lui-même avec son air de 
joyeux fêtard. 

Sarawak nous réservait une surprise. Son Radjah n’est autre en effet 
qu’un Européen, Sa llautesse Charles Brooke, qui succéda à son oncle 
James Brook, radjah lui-même depuis 1839 et dont nous narrerons un 
jour ou l’autre l’étonnante aventure. 

Grand ami de la France, voyageant toujours sur les paquebots français, 
Sa llautesse parle admirablement notre langue et la bibliothèque de son 
Palais est largement garnie des œuvres de nos meilleurs auteurs. 

C’est à lui que nous devons de voir ici une collection ethnographique 
du plus haut intérêt réunie par M. Charles Ilose, Résident à Baram 
(Sarawak). M. Ilose a jadis reçu les palmes d’officier d’académie en 
reconnaissance des précieux dons faits par lui au Muséum. 



AUX INDES 


93 


Sarawak expose de très beaux tabacs, des cigares enveloppés dans des 
feuilles de bananier, des objets de fantaisie en gutta-percha, tels qu’un 
cerf et un masque d’acteur — des coffrets et des tabourets bizarres en bois 
sculpté, — des épingles à cheveux en os travaillé et en cuivre — et une 
infinité de bibelots en perles de verre. Ce grand pectoral et ce serre-tête en 
perles multicolores sont le triomphe de la verroterie. 

Remarquable entre toutes, la collection de boucles d’oreilles pour 
femmes. Cette paire en bois noir, de la forme d’une banane courte et très 
grosse est portée pendant le deuil ; cette autre, en bronze, très lourde, 
parait absolument étonnante de dimension et de poids. Les femmes de 
Sarawak ont le lobe des oreilles tellement distendu qu’il leur tombe quel¬ 
quefois jusqu’au milien de la poitrine, il est encore des boucles en dents 
d’animaux et en os de poisson. 

Ne quittons pas l’Archipel sans jeter un coup d’œil à la vitrine des 
Moluques qui contient plus de vingt objets uniquement fabriqués avec des 
clous de girofle : une pirogue avec ses rameurs, un navire tout gréé, un 
bouquet avec des fleurs et des brindilles de giroflier, enfin, un autre bou¬ 
quet merveilleux de coloris pour lequel on utilisa des plumes d’oiseau. 

De quoi faire arrêter tous les badauds parisiens devant la vitrine d’un 
de nos grands épiciers ! 



Les pâtes alimentaires s’agitent et nous saluent. 

Nous sommes, en effet, dans la région des tapiocas et des sagous. 

Peu connu ici, le sagou fait à Singapour l’objet d’un commerce impor¬ 
tant. C’est une farine de second ordre qui sert à l’apprêt des tissus ou à 
la fabrication des gâteaux indigènes. 

L’arbre dont on l’extrait est une sorte de palmier. Abattu dès son jeune 
âge, vers cinq ans, non par l’adversité ni les orages de la jeunesse mais 
par la main d’un violateur éhonté, le sagouier se voit extirper sa moelle. Des 
femmes coupent cette moelle avec des lames de bois. — Elles ont cou¬ 
tume sous toutes les latitudes de broyer les cœurs ! — Les factoreries 
chinoises s’emparent de la farine ainsi produite, la lavent, la préparent. 
C’est le sagou marchand. 



94- 


ENTRÉE GRATUITE 


Low Ngec Siang, protégé français de Koutching (Sarawak) en est un 
gros exportateur. 

Le tapioca de Tan Ghay Yan, de Malacca, se présente fort joliment, brut, 
en farine, en petites, moyennes et grosses perles. Mais il faut s’extasier 
devant les deux échantillons de caoutchouc roulé en forme de noix de 
coco que montre la même vitrine. Jamais, nulle part, nous n’avons rien 
vu d’aussi beau. Ils sont même incomparablement supérieurs aux 
caoutchoucs de laboratoire exposés par le jardin de Buitenzorg. Ce 
Chinois, nous dit M. Ilourant, a planté lui-même des heveas et des ficus. 
Les arbres ont six ans. Un planteur qui récolte ainsi a droit à tous les 
éloges. 

Dans une autre province des Straits Settlements, celle de Wellesley, 
plusieurs Français sont établis : les frères Chassériau, planteurs-industriels 
sous la firme « Société d’Alma Estate » et M. Hardouin, frère du sympa¬ 
thique chef de cabinet de notre Gouverneur Général. 

M. Hardouin expose des huiles essentielles d’une limpidité parfaite et 
d’un superbe coloris. Les Chassériau ont mis du tapioca de toute forme 
dans de grands bocaux en verre affectant la forme d’œufs. Debout et ali¬ 
gnés, ils forment un groupe original. Près de là, du thé, du café, des épices. 

Une société voisine, le Galedonian Estate, anglo-chinoise, a monté une 
très importante fabrique de sucre et une rhumerie dont elle expose les 
produits. 

Sur les rayons de Low Ngec Siang dont nous parlions tout, à l’heure, on 
trouve plus d’un produit curieux. A côté des caoutchoucs à 1520 55 le picul 
pris sur place et des guttas variant de 4, 50 à 500 g ils présentent, à 
280$ le picul, des estomacs de poisson dont il se fait un gros commerce à 
Singapour, des nids d’hirondelle noirs à 250 § et blancs à 2.500 — un 
simple zéro de plus — du camphre récolté en cristaux car il est déjà sublimé 
dans l’arbre. Il vaut la bagatelle de 6.000 piastres le picul. 

Encore du tapioca avec une centaine d’échantillons de paddy de Poulo 
Penang exposés par Long Cheatand C° ; des sauces, des condiments et du 
carry de bel aspect farbriqués par J. Dalnis and Son. 

Singapour a réuni de curieuses collections offertes par son consul au 
Musée d’Extrême-Orient. Ce sont des flèches ; des haches de pierre venant 
delà Polynésie ; des lances tout en bois doré et très effilées, quelques-unes 
dentelées comme des épines dorsales de poisson, d’autres ornées sur plus 
d’un mètre de longueur d’une infinité de petits coquillages ; des pagaies 
de bois ornées de sculptures étranges, etc., etc. 



AU X INDES 


95 


Une belle série de minéraux de la Péninsule Malaise parmi lesquels les 
étains de Pérak qui représentent à peu près 75 0/0 de la production totale 
du monde. Pérak est, du reste, un mot malais qui signifie argent aujour- 
d’hui et servait à désigner jadis tout métal brillant le plomb comme l’argent. 

Beaucoup moins intéressante, la collection de coquillages de M. Van 
Epen. Elle donnerait une triste idée de la conchyologie singapourienne 
si l’on ne savait que les détroits et les archipels qui l’avoisinent sont au 
contraire les plus merveilleux producteurs de coquilles que l’on puisse rêver. 

Singapour évoque l’idée d 'ananas. C’est un Français, Bastiani, garçon 
de paquebot des Messageries Maritimes, qui fonda en cet endroit l’industrie 
des conserves d’ananas aujourd’hui florissante. Elle est représentée ici par 
deux maisons françaises: A. Landau, d’une paît, Clouet et C ie , de l’autre. 
Leurs pyramides de boites font briller des étiquettes multicolores. 

Trois autres de nos jeunes compatriotes, MM. Dupire et O, se livrent 
à l’import et l’export. Dans une vitrine parfaitement disposée, ils montrent 
des graines de ricin, des cafés de Palembang et de Bally, avant et après le 
triage, du poivre blanc et noir, du tapioca, de la muscade, du gambier en 
cubes et de la gomme copale vraiment remarquable. 

Le Chinois Hack Leong parfume la galerie avec le savon de Primrose 
qu’il fabrique. Par un curieux phénomène dont l’excès de soude est peut- 
être la cause, ces savons sont depuis quelques jours couverts d’une série de 
cristaux à forme d’aiguilles longues et d’une blancheur immaculée. 

De Singapour aussi nous viennent les briques réfractaires des a Batan 
Brick Works » ; les boites de biscuits fabriqués par le Chinois Ho llo et 
ma foi, excellents ! Oh ! Oh ! 

Nous les dégustons sur l’heure avec un verre de Château de Magrie, 
agréable petit vin de propriétaire dont le Commandant Abel, des Messa¬ 
geries Maritimes, a fait un dépôt dans la colonie anglaise. 

De Singapour à l’Empire des Indes, il n’y a qu’un pas. Faisons-le. 

En débarquant dans l’ile de Ceylan, grimpons à 1.500 mètres d’altitude 
pour visiter la plantation de Holbrook à Lindula qui appartient à M. 
Bonaparte-Wyse et fournit abondamment le marché de divers thés fort 
appréciés. 

C’est le représentant des Messageries Maritimes, M. Labussière, qui 
exerce les fonctions d’agent consulaire à Colombo. 11 a envoyé à notre 
Exposition des échantillons de thé, de coco, de coprah et de tourteaux 
de coprah, de surperbe cannelle, des cordages enfibresde coco, différentes 



96 


ENTRÉE GRATUITE 


espèces d’huiles du même arbre, de la citronelle et deux billes d’ébène 
qui mesurent 4 m. 525 de long. 

Aux Indes, nous devons trouver les velours, les ors, les paillettes, le 
clinquant. 

Dbirajtal Nutvarlal frères and C° se chargent de nous éblouir avec 
leurs broderies dont quelques-unes sont en or et argent massifs, leurs 
vêtements de cérémonie lourds et ornés comme des chasubles solennelles, 
des brocarts d’or ainsi qu’en portent les Rois de Luang-Prabang, un tapis 
de selle pour cavalier des Mille et une Nuits, un arbre en or et argent qui 
plonge ses racines dans un vase d’élégant dessin et reçoit sur ses branches 
un perroquet au riche et cher plumage. 

Après les sauces, les condiments, lescarrys de H. P. Setna de Bombay, 
les lilés de coton — 60 échantillons — et les tissus de deux usines 
Empress Mills de Nagpour et Svadeshi Mills de Bombay qui laisseront à 
notre Musée Commercial cet échantillonnage bien compris, il ne nous reste 
plus à voir aux Indes que des cigarettes. 

C’est la Compagnie des Macro Poulo qui nous montre, élégamment 
disposées, des feuilles de tabac, des cigarettes de tout calibre portant pour 
la plupart l’effigie de la Reine Victoria qui voltige dans les airs avec la 
fumée bleutée du tabac oriental — seule voltige qu’elle put faire, la digne 
femme ! — les bouts dorés que les délicats et les rastas se mettent entre 
les lèvres, etc., etc. 

Par une attention dont nous devons lui savoir gré, la Compagnie 
exposante a orné de coquettes faveurs tricolores les boites de cigarettes 
destinées à sa vitrine de Hanoi. 

Vivent les Macro Poulo ! 








Devant la statue — Le Pavillon de Madagascar. 



















































A MADAGASCAR 


La section de Madagascar est un modèle du genre. 

Dans le petit espace qui lui est réservé, l’on peut étudier la colonie en 
détail. Chacun des services y est représenté par une série de documents 
qui font toucher du doigt et de l’œil, si je puis ainsi dire, les progrès réali¬ 
sés depuis quelques années dans la grande ile africaine sous le gouverne¬ 
ment du général Gallieni. 

Essentiellement pratique et vulgarisatrice est cette exposition installée 
avec un soin du détail qui fait grand honneur à son commissaire délégué, 
.AI. Jully, chef du service des bâtiments civils, habilement secondé par AI. le 
capitaine Ducarre, un dévoué. 

Des tirailleurs malgaches, baïonnette au canon, montent la garde à côté 
de panoplies où s’étalent les armes en usage dans les différentes tribus de 
Madagascar : fusils dont les bois sont complètement recouverts de clous 
dorés, de cornes d’animaux servant de poires à poudre, sagaies de jet et 
de hart, boucliers en bois dur recouvert de peau, puis des perruques 
sakalaves en crin végétal, des chapeaux-calottes de la tribu des Baras, des 
tambourins tendus de peau de bœuf, etc... 

À l’intérieur, des petites femmes drôlichonnes avec leur grand chapeau 
1830, leur châle, leur robe de cotonnade à grands ramages, donnent une 
note pittoresque. 

Et l’on se trouve en face du portrait expressif du Général dont tout ici 
parle et rappelle l’infatigable activité. 

Nous le trouvons chez lui en parcourant d’abord le groupe de l’Architec¬ 
ture, 011 des photographies montrent le coquet hôtel du Gouvernement, 

7 




98 


ENTRÉE GRATUITE 


un peu clans le genre de nos résidences, mais plus orné. Vaste parc 
avec un kiosque où se fait entendre souvent l’ancienne musique de la Reine. 
L’intérieur simple mais pratique. A noter l’absence de vérandah ; on ignore 
là-bas les chaleurs de notre été. 

Le Secrétaire Général occupe une sorte de chalet suisse. 

L’Ecole d’Agriculture, très développée comme bâtiments, a ses pavillons 
pour la laiterie, la magnanerie, les écuries, les étables, les magasins à 
graines et à outils, les serres, etc. 

L’Hôpital de Tananarive, vaste et bien compris — le Quartier Général — 
puis les maisons démontables qui s’échelonnent le long de la côte est et y 
sont seules possibles, car les matériaux de construction font défaut sur 
place. Elles résistent fort bien aux cyclones. Celui de novembre dernier, très 
violent, les a respectées. 

N’oublions pas l’élégante maquette du Pavillon de Madagascar à l’Expo¬ 
sition de 1900, œuvre de M. l’archiecte principal Jully. 


Ponts et Chaussées , nous dit une pancarte, et nous assistons, toujours 
par les reproductions photographiques, à la [construction de la route de 
Tamatave ou plutôt de la côte à Tananarive, vrai travail de Romains 
dans une région tourmentée et qui s’étend sur 250 kilomètres, depuis le 
niveau de la mer jusqu’à 1.400 mètres d’altitude. 

Les automobiles y circulent. Un service régulier conduit chaque semaine 
de Tananarive à la côte et vice-versà fonctionnaires et colons. 

Des épreuves montrent l’ancien sentier malgache que les bourjanes 
(coolies) escaladaient péniblement, portant à dos toutes les marchandises 
destinées à la capitale. Population bizarre que ces bourjanes, anciens escla¬ 
ves des I lovas, race honnête, car bien rarement il disparaissait quelque chose 
des charges confiées à leurs épaules pendant les dix journées de ce voyage 
pénible. Aujourd’hui, ces esclaves sonl devenus libres, les transports se 
faisant par charrettes ; des milliers d’individus ont pu être ainsi rendus à la 
culture qui, là-bas comme chez nous, manquait de bras. Ces bourjanes sont 
attachés à la France. 

D’autres épreuves font faire connaissance avec la route de cinq mètres qui 
rejoint Majunga à Tananarive, distant de 300 kilomètres, et nous montrent 
le canal des Pangalanes creusé par une société française pour rendre 
navigables une série de lagunes qui longent la côte-est. 

Le Tananarive d’autrefois à côté du Tananarive d’aujourd’hui. Là-bas, 
les rues étroites rendant la circulation difficile. Ici, les vastes artères bien 




Femmes de Madagascar 
















A MADAGASCAR 


99 


aérées que sillonnent des automobiles — d’anciennes portes — des tom¬ 
beaux carrés, à étages, plus ou moins élevés suivant la fortune de la famille. 
Un tombeau de premier ministre a le vague aspect d’une usine à gaz avec ses 
réservoirs — l’ancien palais de la Reine construit en 1860 par Jean Labor- 
de sur le point culminant de la montagne. Construction bizarre, avec ses 
deux étages, assez intéressante d’aspect mais mal commode et presque 
inhabitable pour des Européens, parait-il. Un mât colossal enfoncé dans 
le sol traverse tout le palais en son centre et ressort au-dessus de la toiture. 
En 1866, le palais fut restauré par le missionnaire anglais Cameron — le 
monument élevé en 1900 parle Comité de Madagascar à la mémoire des 
soldats et marins morts pendant la campagne de 1865. De belle allure, ce 
monument ! La France, une couronne de laurier à la main, protège de son 
drapeau une femme malgache qui se confie à elle. A ses pieds, un mar¬ 
souin, bien nature. 

D’autres photographies ont été prises pendant la construction du chemin 
de fer de la côte orientale à Tananarive dont le premier tronçon — 30 kilo¬ 
mètres, de Brickaville à Soudrantsibona — lut inauguré le 10 octobre 
dernier. Œuvre importante, menée à bien malgré de sérieux obstacles et 
dont nous pouvons suivre les étapes au jour le jour grâce aux profils en 
long exposés ici et aux relations publiées dans la Revue de Madagascar 
durant ces derniers mois. 

Ces deux groupes des Bâtiments Civils et des Ponts et Chaussées font 
partie de la Direction générale des Travaux publics confiée au colonel 
Roques. Elle comprend aussi les Mines. 


Sous des vitrines, la collection de tous les minerais connus à ce jour dans 
la colonie. À noter, de la poudre d’or et — en reproduction seulement — 
des pépites énormes trouvées l’année dernière. 

Un graphique indique la progression des exportations d’or qui s’élè¬ 
vent aujourd’hui à trois millions de francs, minimum officiellement 
déclaré. 

Une carte indique les gisements reconnus. Ils paraissent suivre,parallè¬ 
lement, la côte orientale de l’ile. 

De beaux agrandissements photographiques montrent les laveurs d’or au 
travail. 

Eu outre de l’or, il est quelques gisements de fer, de charbon, de pétrole, 
de nickel, avec des embryons d’exploitation. Tous ces gisements paraissent, 
en effet, assez pauvres et ne sont guère mis en valeur que par les indigènes. 



100 


ENTRÉE GRATUITE 


Les forgerons malgaches que nous voyons sur les épreuves se servent d’un 
soufflet exactement semblable à celui des Annamites. 

Enfin, le service géologique de file produit une carte, la première, qui 
fournira tout au moins d’utiles indications pour les prospections futures. 

L’ Enseignement .— Un coup d’œil d’abord aux graphiques, qui mon¬ 
trent la progression de l’enseignement dans les régions centrales de Mada¬ 
gascar pendant le cours de ces dernières années. 

Une carte scolaire use du procédé pratique des cercles coloriés. Le 
diamètre indique le chiffre des élèves qui fréquentent les écoles de la région. 
D’autre part, des teintes variées font connaître la proportion des illettrés- 
et des instruits. 

L’on peut ainsi,• d’un seul coup d’œil, étudier la situation de l’ensei- 
gnementdans file africaine et voir notamment que les côtes occidentale et 
méridionale ont une population presque complètement dépourvue d’ins¬ 
truction. 

Des photographies nous permettent d’admirer les façades monumentales 
de quelques bâtiments comme l’Ecole Normde Le Myre de Vilers et nous 
font pénétrer dans l’intimité des élèves que l’on voit au jardin, en classe, 
à l’étude, à l’atelier et même au réfectoire. 

A l’atelier, ai-je dit? En 1897 fut fondée l’Ecole Professionnelle de 
Tananarive qui donne, affirme-t-on, de sérieux résultats. 

Au lieu de confiner les élèves dans les deux sections du fer et du bois, 
ainsi qu’en Cochinchine, no les répartit, suivant leurs aptitudes, entre neuf 
ateliers : bois, fer, métaux précieux, filature, lissage, ferblanterie, peaus¬ 
serie, céramique et travaux publics. 

Et nous voyons, d’une part, les jeunes gens photographiés pendant le 
travail, d’autre part, les produits de chaque classe exposés sous vitrine. 

Très remarquables sont les soies tissées Les procédés usités autrefois 
sont représentés ici par leurs résultats. La comparaison permet d’ap¬ 
précier les progrès réalisés aujourd’hui. 

A noter la soie d’araignée au sujet de laquelle il fut beaucoup écrit dans 
ces derniers temps. Une araignée de Madagascar produit tous les cinq ou 
six jours une trentaine de m itres de lil de soie. On n’en tirait pas profit 
jadis. Aujourd’hui, l’on place l’araignée dans une petite cage avec une 
porte à guillotine. Le lil est accroché dès qu’il commence à se montrer 
et la lileusc le dévide elle-même. Malheureusement, on ne peut parvenir à 
nourrir comme il convient cette bonne travailleuse qui s’épuise assez vile.. 



A MADAGASCAR 


101 


tSon fil, cinq ou six fois plus solide que celui du ver, ne donne pas encore 
de très bons résultats au tissage, le tissu ne sortant pas assez souple. 

Voilà des étoiles rouges, jaunes et d’autres couleurs voyantes, chères à 
•ces populations. 

On ne trouve certainement pas en France de peaux mieux préparées, 
plus souples, ayant plus d'œil que ces peaux de veau, de bœuf, de cheval, 
de chèvre et de mouton soumises au jury qui les a trouvées remarquables. 
L’enseignement officiel et l’enseignement privé luttent courtoisement poul¬ 
ie plus grand profit de l’indigène et de la France, sa protectrice. 

Des tableaux de l’emploi du temps dressés pour chaque école et des 
notices détaillées ont été fournies par les écoles normales de garçons, les 
écoles professionnelles de filles, les écoles professionnelles régionales de 
garçons, les écoles primaires, les ouvroirs. 

Des vêtements, robes ou jupons, des broderies et d’autres travaux 
d’aiguille sont exposés par les écoles de filles. 

La Société des Missions de Londres et la Friend’s Foreign Mission des pro¬ 
testants anglais montrent comme travaux de leurs élèves des aquarelles, 
des fers forgés, des dentelles, des dessins, des bois travaillés. Pas de travaux 
de couture. Théoriquement, les maîtres de ces deux écoles enseignent le 
français, mais le résultat pratique est bien maigre, nous disent plusieurs de 
ceux qui séjournèrent à Madagascar. Par contre, les enfants sont entraînés 
soigneusement à l’étude de la langue anglaise et, très modérément, à l’amour 
de la France. 

l a Mission protestante norvégienne a le grand mérite de s’installer sans 
hésitation dans les parties de File les moins saines et réputées les moins 
sûres. Des cahiers en petite quantité ; mais de nombreux travaux manuels 
montrent que l’enseignement professionnel y est surtout en honneur. Des 
broderies d’un genre tout spécial, lourdes, pas françaises comme celles 
qu’exposent les Sœurs de Saint-Joseph de Clnny à côté delà méthode pro¬ 
gressive de couture qui leur est propre et qui permet de mener, en neuf 
étapes, les apprenties à la maîtrise. 

Très complète, l’Exposition des Frères des Ecoles Chrétiennes installés 
dans File depuis de longues armées. Des graphiques racontent qu’en 1866, 
ils avaient moins de cent élèves, tandis que 1902 voit, réunis sur leurs 
bancs, 2.684 enfants des diverses races. 

Près de six cents jeunes gens sortis de leurs écoles depuis 1895 sont 
actuellement instituteurs ou employés dans les diverses administrations et 
chez les colons. 



102 


ENTRÉE GRATUITE 


On peut suivre l’enseignement par les quatre cours de travaux scolaires 
— les trois années de dessin linéaire et de projection — les cours d’or¬ 
nement (préparatoire, élémentaire, moyen, supérieur) — le cours spécial 
de lavis d’après les deux procédés, etc. 

Le frère Isique présente sa méthode originale pour rendre instructif 
l'enseignement des sciences physiques et naturelles. Des herbiers et d’autres 
travaux de professeurs très remarquables. 

Puis, des photographies, des rapports sur les cours de musique, sur 
l’agriculture, etc... 

Nous n’avons trouvé qu’une voix pour vanter le caractère pratique de 
l’enseignement des Frères qui sont pour les colons des auxiliaires 
précieux. 

Les Missions protestantes françaises ont un enseignement supérieur et 
un enseignement secondaire. La progression des études et les cahiers des 
élèves témoignent d’une méthode parfaitement rationnelle. 

Parmi les travaux exposés, il faut signaler des assemblages particulière¬ 
ment réussis, de très bons bois et fers ouvragés. 

Rattachons à l’enseignement l’Imprimerie Officielle de Tananarive qui 
n’est autre que l’ancienne imprimerie royale transformée et dans laquelle 
on n’emploie que des Malgaches sous la surveillance de Français. 



A l’entrée du Pavillon de Madagascar, sur une table de grande dimen¬ 
sion, s’étale le plan en relief de File entière. Lors de chacune de nos 
visites, nous avons rencontré des officiers, des marsouins, des légionnaires 
montrant à des camarades les sentiers par eux suivis jadis, racontant 
leurs campagnes, évoquant le souvenir des dures journées de lutte. Ce 
beau travail fort admiré, du reste, à l’Exposition de 1900, est l’œuvre de 
M. Hansen qui présente aussi en relief la baie de Diego-Suarez. 

Un autre plan du même genre, celui de Tananarive, très soigné comme 
exécution, porte l’étiquette de l’Ecole des Frères. 

Des plans, nous passons aux cartes nombreuses dressées soit par le 
Service Géographique du Corps d’Occupation, soit par le Service Topogr a- 
phique de la Colonie. 



A MADAGASCAR 


103 


Un premier coup d’œil permet de constater que l’on a procédé norma¬ 
lement en établissant tout d’abord la carte géodésique de l’ile afin d’avoir 
une base solide et sérieuse pour les travaux topographiques ultérieurs. 
Ceux-ci sont menés activement, car à côté d’une carte complète au 2 - ^ 0 - 

nous pouvons en voir d’autres au au -^ 55^3 et une carte au 

1 

P 35 ÔVÔ 0 ( ' e * a région centrale du pays. Un plan des gites d’étape et un plan 
de Tananarive complètent la série moderne. Prés d’elle, M. Alfred Grandi- 
dier a réuni une très curieuse collection des cartes anciennes dressées par 
les Portugais, par les Vénitiens, parles navigateurs du XVI e siècle. Repro¬ 
ductions très artistiques avec des caractères anciens et des enlumi¬ 
nures exquises de finesse autant que de coloris. 

Le touriste qui débarque à Madagascar trouve ample moisson de rensei¬ 
gnements dès ses premiers pas. 

L’Imprimerie officielle de Tananarive a vu, en effet, sortir-de ses presses 
une série de petits guides du format pratique des guide-books américains 
et qui font connaître auvoyageur les conditions climatologiques, les mesures 
d’hygiène à prendre, les formalités à l’arrivée, les tarifs de douane, des 
hôtels, etc... C’est ainsi que nous voyons à Tamatave six hôtels où la 
pension journalière avec chambre varie de six à dix francs par jour avec 
cette recommandation de l’auteur du guide : 

« Le voyageur qui n’a pas l’intention de se fixer définitivement à Tama¬ 
tave a tout intérêt à se loger à l’hôtel et à y prendre ses repas. Les 
logements sont très chers. Il n’y a pas de chambre à louer et la moindre 
case, non meublée, se paie couramment de 60 à 80 francs par mois.» 

Les poulets valent un peu plus cher qu’au Tonkin, nous dit le tarif: I lr. 
40à 2 fr. et les œufs 0 fr. 20 pièce. 

Sur les routes sont installées des gérances d’annexes , c'est-à-dire des ma¬ 
gasins militaires pourvus de denrées appartenant à l’Etat. Le passager mili¬ 
taire ou civil peut s’y ravitailler en pain, vin, viande fraîche, graisse, sel, 
tafia, sucre et café, à des prix indiqués dans la petite brochure pour chacune 
des gérances. 

Ils ont, du reste, l’intérêt d’un roman, ces guides qu’émaillent les réfle¬ 
xions de l’auteur. 

Voilà le touriste en route accompagné de ses coolies ou bourjanes. 

« Ils vont bon train, devisant joyeusement et glapissant par instant pour 
s’exciter leur « KSS KSS » habituel, précipitant en terrain plat leur marche 







104 


ENTRÉE GRATUITE 


en flexions, merveilleusement souple, allongeant plus lentement le pas aux 
montées. 

« Naturellement, c’est le Yazaha(I) qui défraye la conversation, toujours 
1res animée au départ. Chacun donne son opinion sur lui dans un langage 
imagé provoquant l’hilarité générale. 

cc Est-il lourd ou léger, a-t-il une mine sympathique, parait-il cossu, sera- 
t-il généreux ? Autant de graves questions fournissant une inépuisable 
matière à dissertation. 

« Le Vazaha aura vite fait de remarquer (pie la conversation émaillée 
de nombreux « voula » (vola, argent) témoigne que les préoccupations 
pécuniaires sont à l’ordre du jour.., » 

Et tandis que les bourjanes s’offrent ainsi le chef plus ou moins dégarni 
de leur client, celui-ci commodément assis dans son filanzane peut appren¬ 
dre les phrases usuelles du patois malgache et leur dire « Ouloun tsàra 
lanalii hianarèou ». — « Vous êtes de braves gens ». 

Une collection de photographies grand format et quelques-unes agran¬ 
dies, installées sur des volets mobiles, permet de faire une excursion ethno¬ 
graphique intéressante parmi les tribus innombrables semées dans la grande 
ile africaine : Hovas, Sakalaves, Betsileos, Comoriens, Betsimisarakas, 
Sihanakas, Tankaranas, Rares, Bezanozanos, Tamoros, Tandrerys, 
Tanossys, Nahafalys, Tamales, etc., etc. 

Le Service topographique de la Colonie fournit aux colons des renseigne¬ 
ments de premier ordre avec l’emploi des cercles de diverses couleurs. 

C’est ainsi que la carte des Concessions permet de se rendre compte 
en quelques minutes de la situation des concessions diverses: grandes 
concessions accordées — grandes concessions soumises à l’autorité supé¬ 
rieure — concessions en discussion — petites concessions accordées — 
propriétés immatriculées. 

Des graphiques montrent la progression des surfaces accordées en 
concession et celle de l’immatriculation des propriétés. 

Il est enfin ici une expédition du plan cadastral des principales villes 
de Madagascar. 

Continuons à nous documenter par l'œil. 

Sur cette carte blanche, chaque cercle indique, par sa surface à 
l’échelle, l’étendue exacte des terrains mis en culture. Un secteur vert 


(1) Vazaha désigne l’Européen. 




A M A D A G A S G A K 


105 


montre la piopoition des rizières, tandis qu’un jaune se rapporte aux 
autres cultures vivrières telles que la patate, le maïs, le manioc, etc. 

Les concessions sont représentées par des petits carrés, eux aussi à 
l’échelle, indiquant par leur couleur les différents genres d’exploitation. 
La vanille, le girolle et le cacao sont violets ; le café, bleu ; les autres 
cultures, l’élevage, roses ; les exploitations forestières, vertes. 

Les exploitations minières parsèment la carte de petits pains à cacheter 
multicolores: bleus pour le pétrole noirs (naturellement pour le char¬ 
bon, jaunes pour le nickel, verts pour le fer et carmins pour l’or. 

La carte de la population teintée avec une intensité proportionnelle à 
la densité des habitants, porte l’organisation administrative, la division 
en provinces et en cercles militaires. Les écoles de chaque circonscription 
forment un cercle d’un rayon proportionnel à leur nombre et de couleur 
changeant avec les différentes missions qui se partagent l’enseignement 
dans l’intérieur. 

Des graphiques indiquent par des colonnes jaunes pour les naissances 
— serait-ce une allusion ? -- bleues pour les décès le mouvement de la 
population pour la plupart des races de Madagascar. On peut voir que 
quelques-unes d’entre elles tendent à disparaître. De leurs deux colonnes 
beaucoup moins élevées que celles des races voisines, celle des décès 
l’emporte sur la jaune colonne des naissances. 

Même système pour les importations et les exportations de chaque 
région. Elles sont indiquées sur une carte par des carrés violets pour les 
unes, orangés pour les autres. Un carré de deux centimètres de coté 
accuse un mouvement de cent mille francs. 

Les marchés importants sont de petits ronds bleus reliés par des 
rubans qui indiquent les voies de communication fluviales et terrestres. 

D’autres cercles portent les ressources en élevage, rouges pour les 
bœufs, jaunes pour les moutons, verts pour les porcs. Un centimètre de 
rayon indique l’existence de mille tètes de bétail. 

Des graphiques indiquent la progression des importations et des expor¬ 
tations pour chaque produit depuis 1896. 

Un simple coup d’œil jeté sur ces trois cartes qu’expose le Gouverne¬ 
ment Général de l’Ile permet de se rendre compte des concessions accor¬ 
dées, des facilités de communications et de transport, des ressources de telle 
ou telle région, de sa population, des richesses minières connues, etc. 

Des brochures complètent ces renseignements. Prenons quelques titres 
au hasard : 



106 


ENTRÉE GRATUITE 


La valeur agricole des terres de Madagascar par Muntz et Rousseau. 

L’Agriculture sur la Côte-Est de Madagascar par Prud’homme, directeur 
de l’Agriculture. 

Graphique des observations météorologiques recueillies en divers points 
de l’ile. 

Rapports sur l’élevage, la situation économique générale, le régime doua¬ 
nier, les taxes commerciales, le régime de l’alcool, la main-d’œuvre, la 
règlementation forestière. 

Enfin, dans des vitrines, s’étale la collection des principales étoiles 
d’importation avec l’indication des droits de douane pour chacune d’elles, la 
marque préférée par les indigènes, les facilités de vente dans telle ou telle 
région, le prix de vente en gros et en détail. 

Quand je vous disais qu’on trouverait difficilement exposition plus com¬ 
plète ! 



Les cartes et les graphiques sont documents pleins d’intérêt. Sortons 
néanmoins de leur domaine un peu abstrait pour prendre contact avec la 
riche nature de Madagascar. 

— Hum ! fait un ami qui regarde courir ma plume... Riche nature .. 

— Vous n’y êtes pas du tout, mon gaillard. Nos idées sont chastes 
comme est pur le beau ciel de cette matinée printanière. C’est dans la 
forêt de l’Emyrne (pie nous voulons vous faire pénétrer; c’est le travail des 
champs que nous voulons célébrer en églogues. 

La forêt! Elle est séductrice et dangereuse comme la femme. L’œil du 
voyageur se repose avec une joie toute délicate sur l’infinie richesse de sa 
robe, sur l’élégance de ses formes. 11 écoute sa voix charmeresse. 
Mais pendant qu’il est sous le charme, la terrible dévoreuse fait son œu¬ 
vre. Elle veut son amant. Elle le pénètre, s’insinue dans ses veines, le 
presse, l’alanguit, pour le faire tomber sans forces sur son sein. 

Et, cependant, on l’aime toujours. Ces belles photographies de sous- 
bois tentent notre passion de voyageur, mais elles sont ici exposées dans 
un but plus pratique. 




Interprètes et Tirailleurs Malgaches 


















A MADAGASCAR 


107 


Au-dessus des épreuves, correctement rangées, de nombreuses petites 
billes de bois, propres, luisantes, montrent avec orgueil leurs veines 
colorées. Chaque bille porte un numéro. Baissons les yeux. Sur ces tables, 
des herbiers. Chaque page renferme une feuille, une branche, un fruit et 
un numéro qui reporte à la bille. Toutes les indications scientifiques et 
pratiques sont jointes à l’herbier qui comprend presque toutes les essen¬ 
ces des hautes et des moyennes régions. 

C’est le résultat d’un travail de cinq ans, nous dit l’excellent capitaine 
Ducarre, qui soigne et chérit comme un père cette exposition qu’il a vu 
naître dans la grande île. 

Ici sont les bois de construction. Là, les arbres à latex. Plus loin, les 
produits de la forêt. 

Les fibres. — Au premier rang, la raphia , cette fibre providentielle d’un 
palmier qui sert à fabriquer de solides étoiles et des sacs tout aussi bien 
que des tissus délicats comparables à ceux des Manillais. Les cordages de 
raphia sont presque imputrescibles. Nos vignerons de France attachent 
maintenant leurs ceps avec des fibres de raphia qui durent facilement 
deux années. 

Un autre palmier fournit un crin végétal. Ce sont aussi les fibres de 
l’aloès, du lombrirv, du lafa, du varo, du fanory. 

Des gommes et résines en assez grand nombre et parmi lesquelles des 
gommes copales merveilleuses. 

Des caoutchoucs et gutlas de toute qualité, bien présentés, avec l’indica¬ 
tion des différents procédés d’extraction employés par les indigènes. 
Certaines boules ont absolument l’aspect des fromages de Hollande, tète 
de mort. 

Des cires végétales sous forme de gâteaux plats et d’obus. Des bois de 
teinture. 

Chacun de ces produits accompagné d’une photographie de la plante 
ou de l’arbre avec le nom scientifique. 

L’exposition d’agriculture suit les mêmes méthodes : la photographie 
des plantes à côté des produits. 

Elle est complète, la section agricole avec de nombreux échantillons 
de céréales : riz décortiqué et non décortiqué de chacune des régions des 
l’ile, millet, sarrazin, maïs — des fruits — des épices: poivre, gingembre, 
safran, girofle— des cafés, des thés, des cacaos — des tabacs en graine et 
en feuilles —des patates et des maniocs — des vanilles — des cotons, etc. 



108 


ENTRÉE GRATUITE 


Des nattes et divers travaux de vannerie sont exposés dans la section. 

A signaler une espèce particulière de paille qui sert à tresser ies grands 
chapeaux malgaches. 

Les nattes en raphia ont de fort beaux dessins ; quelques-unes gaufrées, 
remarquables. 

Enfin, les fameuses rabanes, en raphia, depuis le grossier vêtement 
du bourjane jusqu’à la robe fine des jolies filles malgaches. 

L’industrie du pays ne se manifeste pas seulement dans le tissage 
des étoffes et la confection des dentelles ou des chapeaux. Voici des cuirs 
préparés par les indigènes, des échantillons de quincaillerie et de coutellerie, 
fers et aciers indigènes travaillés dans l’Imérina, des savons de Sordevoay, 
des objets de sparterie fabriqués par les Betsileos, des objets en corne de 
bœuf et en écaille. Les écailles de M. Frager, de Vohémar, sont très belles. 

Le cercle de la Grande-Terre a fourni des échantillons de coquillages 
à nacre ; celui de Tuléar des éponges et des trépongs. La province de 
Majunga des ailerons de requin et de l’huile de foie de morue ; Nossy-Bé 
plusieurs espèces de rhum. 

Il est aussi des armes : lances, sagaies, boucliers — des instruments 
de musique comme ces élégantes valihas qui étendent leurs cordes au 
dessus d’une caisse dorée et garnie de velours rouge ou ces lokangas dont la 
calebasse vibre. 

On travaille l’or et l’argent à Madagascar, mais les orfèvres paraissent 
avoir pris pour seul et unique modèle un vase-fontaine sans doute cadeau 
jadis offert par un monarque d’Occident et dont ils s’acharnent à reproduire 
la forme sous toutes les dimensions. Deux de ces vases, monumentaux, 
furent fabriqués en 1815 avec des pièces de cinq francs passées au laminoir 
et soudées entre elles. 

Dans la vitrine de l’orfèvrerie, quelques autres vases en or ciselé, 
trouvés au Palais en même temps que de riches pièces de soie brochée. 

Là aussi, la couronne de la Reine, faite avec les premières pépites d’or 
trouvées dans Elle — la tiare que portaient jadis les sacrificateurs hovas 
pour la ceremonie de la circoncision. Lourdement brodée d’or, chargée de 
pierreries et d’émaux, cette mitre est originale. 

Un filanzane nous indique la section des transports. Des photographies 
instruisent encore ici, mettant en parallèle les moyens de transport d’autre- 
foisavecceux d’aujourd’hui: bourjanes portant les fardeaux sur l’épaule 
par les durs sentiers - charrettes à bœufs, à mulets, pousse-pousse, auto¬ 
mobiles. 



A MADAGASCAR 


109 


Une carte indique les communications postales dans l’intérieur de l’ile. 
Une autre montre le réseau téléphonique public de Tamatave et de Tanana- 
rive, tandis que nous sommes privés de cette facilité dans nos bonnes 
villes de Hanoi et de Haiphong. 

Des graphiques météorologiques nous initient à la hauteur des pluies dans 
les différents endroits, à la température ; d’autres parlent de l’évolution 
du commerce et font ressortir la part de chaque pavillon dans la navigation. 

Enfin, le Comité de Madagascar expose une longue série d’ouvrages de 
vulgarisation publiés par lui. 

Oublierions-nous le Service de Santé ? Ce serait plus qu’une faute, car 
peu sont plus utiles, surtout lorsqu’ils sont installés comme celui de Mada¬ 
gascar. 

Pendant la construction du chemin de fer, les médecins avaient des ambu¬ 
lances mobiles sur les chantiers; des Decauville permettaient l’évacuation 
des malades. L’on était armé de toutes pièces pour lutter contre la nature 
jalouse de son inviolabilité. 

L'Institut Pasteur rend de grands services aux colons, car il peut préparer 
aussitôt pour les différentes épidémies tous les sérums connus. 11 a envoyé 
ici une collection de tubes de levure, de vaccins et de microbes pathogènes 
qu’il nous suffit de voir sous verre sans désirer faire avec eux plus ample 
con nuisance. 

L’école de médecine de Tananarive forme en quatre ou cinq ans des 
médecins malgaches dont on nous dit le plus grand bien. 

Et, dans le fond de la galerie, flotte, avec la mélancolie des reliques, le 
drapeau de soie blanche à l’aigle déployant ses ailes devant la couronne 
royale. 11 était porté jadis devant Ranavalo-Maujaka lorsqu’elle se montrait 
à son peuple. Aujourd’hui, la pauvre souveraine rêve à la splendeur passée 
et, la Bible en mains, médite sur Celui qui règne dans les Cieux et de qui 
relèvent tous les Empires, Celui qui se glorifie de faire la loi aux Rois et 
de leur donner, quand il lui [liait, de grandes et terribles leçons. 







L’Exposition des Iles Philippines. 
































AUX ILES PHILLIPPINES 


Les Philippines, c’est la Banda, c’est le défilé des belles nonchalantes à 
l’œil velouté, c’est la vie, c’est l’entrain de l’Exposition. 

Le Pavillon qui occupe l’extrémité de l’aile gauche des galeries est trop 
petit pour contenir les produits qui y sont accumulés. Mais le délé¬ 
gué principal Le Lorrain, avec ses collaborateurs de Loma, Rouquier 
el de Commailles ont su tirer un excellent parti du local à eux dévolu. Ils 
ont fait de ces quatre murailles blanches et de ces étançons de bois un 
coquet et riche salon aux tables garnies de peluche grenat, bien dans 
la note fastueuse des souvenirs d’Espagne. 

Les tissus soyeux, les pyramides, les arcades de boites et de bouteuilles, 
les tableaux, les armes, les groupes en terre cuite grandeur naturelle sont 
une décoration aussi variée que complète. Le visiteur est sous le charme 
dès son entrée. 

Nous avons la bonne fortune de rencontrer lors de notre visite au 
Pavillon, Don Luis de Loma, le Représentant de la Compagnie Générale 
des Tabacs. Toujours accueillant mais 'grave, digne, portant beau, M. de 
Loma nous fait songer aux gentilshommes d’autrefois. On voudrait le voir 
avec la cape et l’épée. Il évoque le vieil et noble pays du Cid. 

Quittons ces rêves et revenons à la réalité qui les fera fuir dans la fumée 
des cigares. 

Manille ! Compagnie Générale ! Cela se concrétisait autrefois pour nos 
imaginations en un petit objet plus ou moins sec, brun d’aspect, assez 
coûteux de prix, paré d’une bague éclatante et que nous savourions béate¬ 
ment en face d’une tasse de moka préparé suivant la norme. 

Nous nous trompions en partie. Une bonne heure s’est écoulée depuis 
(pie nous restons sous la parole séductrice de Don Luis de Loma, depuis 




112 


ENTRÉE GRATUITE 


que nous apprécions avec lui maint objet exposé par sa Compagnie qu’il 
aime tant et... nous n’avons pas encore vu une feuille de tabac. 

La Compagnie Générale s’occupe de tout ou presque. 

Une carte murale indique par des petits drapeaux l’innombrable série 
des comptoirs semés à travers l’Archipel des Philippines. Des tâches 
brunes signalent les plantations. 

C’est là qu’on récolte ce café du genre moka, ce sucre dont les sacs 
exposés montrent le grain brut et raffiné, ce coprah que l’on exporte en 
quantités considérables sur Marseille et dont une espèce, blanche, à 
l’épiderme chocolat clair, est à signaler. On sait que le coprah est tout 
simplement la chair de la noix de coco, que l'on a cassée en morceaux 
pour la faire sécher pendant quelques jours au soleil. Soumis aux 
broyeurs, le coprah laissera fluer une huile chère à nos savonniers. 

Le long d’une colonne, s’étendent les fibres de Yabaca. Plusieurs 
atteignent jusqu’à trois mètres de longueur et sont d’une solidité qui 
déconcerte. 11 en est ici onze espèces différentes et toutes précieuses, 
car elles servent à faire aussi bien ces tissus fins comme de la dentelle 
qui parent la gorge des Manillaises que les lourds et épais cordages des 
navires. Le câble sera aussi solide après avoir passé six mois dans l’eau 
qu’il ne l’était en sortant de l’atelier. 

— C’est l’avenir du Tonkin, croyez-moi, nous disait cet excellent 
M. de Loma. 

Et nous le croyons d'autant mieux que nous l’avons pensé et publié 
dès le premier jour. 

Voici du tissu fait avec des fibres de bananier d’une finesse incompa¬ 
rable, qu’on aimerait voir porter comme dessous, et qui devient peut-être 
plus souple encore après avoir été lavé, comme du reste tous les tissus 
d’abaca. 

Sur une large table faite de quatre bois précieux des Philippines : le 
narra , le molave, l ’acle, et le tindalo, se dressent des flacons de toute 
grandeur. 

Chacun porte une étiquette « La Clementina ». C’est le nom spécial 
de la distillerie de la Compagnie Générale, de même que « Flor de la 
Isabella » est celui de la fabrique des tabacs. 

Vous avez bien lu «distillerie». La Compagnie Générale fabrique en 
effet de l’alcool de canne ; elle fabrique du genièvre tout comme sous le ciel 
brumeux de Schiedam; elle fabrique encore de l’anisette pour les dames 
elles messieurs amis des liqueurs douces. 




Les Gigarières de Manille- 















Aux ILES P II IL LIP P INÈS 


113 


Pendant les premiers jours qui suivirent l’inauguration, 5.000 petits 
flacons d’anisette, de genièvre et d’eau de Floride parfumée, tous enrubannés 
aux couleurs espagnoles, furent gracieusement remis aux visiteurs du 
Pavillon des Philippines. Ils portaient l’étiquette dorée « Souvenir de 
l’Exposition de Hanoi ». 

Quatre mille cigares ont été offerts aux personnes qui les voyaient fabri¬ 
quer sous leurs yeux. C’est donc un devoir à remplir (pie de remercier 
an nom du public la Compagnie Générale et son représentant à Hanoi. 

Des cigares, avons-nous dit ? Nous voilà enfin dans le rayon tabacs . Le 
tabac nous entoure, nous enveloppe, nous domine, nous pénètre. Il en 
est partout. 

Ici, les feuilles de vingt espèces différentes que l’on a d’abord fait sécher 
séparément pendant une quinzaine de jours, puis réunies en bottes pour 
provoquer une fermentation et réexposées au séchoir. Les voici donc en 
paquets. 

Là, des tableaux en tabac, rappelant les médailles remportées par la 
Compagnie dans les différentes expositions — là, une maison philippine 
sur pilotis avec ses palissades, ses bananiers, ses cocotiers, sa treille, son 
intérieur meublé, ses habitants, son singe, son colombier, le tout encore en 
tabac — là, une paillote de la campagne, aux pilotis solides et grossiers. Le 
buffle tire la charrue ; le gras compagnon de Saint Antoine regarde son auge 
vide; les poules picorent — là toujours, des cannes en tabac. C’est une 
obsession. 

Une arcade, artistement dressée avec des boites de cigares de toutes 
formes, des paquets de cigarettes de toutes couleurs, est surmontée de dra¬ 
peaux espagnols et français. Une inscription en cigarettes immaculées 
porte FILIPINAS—LA FLOR DE 1SABELLA—MAN1LA. 

Ces longues saucisses blanches et couleur tabac qui ressemblent à de 
petits bourrelets pour les portes sortent de la machine qui n’a plus qu’à 
laisser tomber son couteau automatique pour faire choir 20.000 cigarettes 
par heure. 

Enfin, une vitrine monumentale sculptée à Barcelone pour l’Exposition 
de Hanoi, est surmontée de la couronne royale. Sur les corniches, de lar¬ 
ges écussons aux armes d’Espagne et de Castille. A l’intérieur, les cent et 
quelques collections différentes des cigares et cigarettes de la Compagnie — 
de quoi faire monter jusqu’au septième ciel un fumeur délicat. 



8 



ENTRÉE GRATUITE 


m 


Les Philippines ! Ce mot évoque la lutte, la révolte, le sang. 

A l’entrée du Pavillon, ce petit soldat Philippin, sac au dos, baïonnette 
au canon, pieds nus, l’œil au guet, ramassé sur lui-même comme s’il allait 
bondir, est un joli morceau de sculpture. Nous l’avions pris pour une terre 
cuite alors (pie c’est un bois qu’on eût la malencontreuse idée de colorier. 

Senor Arevalo, son auteur, accuse un réel talent. Les muscles saillent ; 
les proportions sont justes. 

Se détachant sur le fond sombre d’une panoplie, brillent les lames des 
ki'iss où l’on voit encore des tâches de sang, les poignards, les stylets. 
Armes ayant servi pendant la Révolution, dit l’étiquette.. .Bit. .. Un 
petit frisson sur la nuque. 

Moins impressionnantes, ces réductions artistement rangées de toute la 
collection des armes dont se servent les différentes tribus indigènes et que 
M. le Consul de Bérard présente sur un écusson de velours grenat. 

Parmi ces tribus, les plus difficiles sont peut-être celles des Moros des 
iles Mindanao et Jolos. Musulmans de religion, ils refusèrent de se courtier 
devant la puissance espagnole et ne se soumettront pas davantage au 
pavillon étoilé. 

Autrefois, le général Blanco partit à la tète d’une importante colonne ; il 
débarqua dans la grande île montagneuse de Mindanao mais dut, peu de 
temps après, faire demi-tour suivant toutes les règles de la tactique et ren¬ 
trer à Manille. 

La Compagnie Générale des Tabacs a des comptoirs dans ces iles. Les 
indigènes y trouvent leur profit. Quelques Européens vivent à côté d’eux ; 
ils sont tolérés. C’est tout. 

La Compagnie expose les vêtements et les armes des Moros. Pantalon 
étroit, genre maillot ; tunique courte, de couleur voyante avec des broderies. 

Comme armes, toujours le ki'iss et le stylet. Quelques larges lames 
ondulées rappellent les épées flamboyantes. Des lances terribles, ont plus 
de trois mètres de longueur. Les Moros les font voler à grande distance. 

Leurs chefs sont des datos suivant le mot malais qui a cours aussi bien 
dans les Détroits qu’à Java et dans tous les Archipels. Ils portent à Mindanao 
des coillures de bambou, ornées à la pointe et affectant la forme d’une piro¬ 
gue renversée: sur l’une des pointes, se dressent des plumes de coq dont 
l’extrémité est ornée d’un pompon rouge. L’importance du chef s’accuse 
par le nombre de pompons. A eux le pompon ! 



AUX ILES P H I L LIU PIN Ë S 


115 


Gloire au travail ! crie un jeune ouvrier...en bois sculpté... qui se tient, 
le torse nu, à côté de son enclume et de son marteau. Signé : Rosendo Mar¬ 
tinez. Intéressant mais n’ayant pas la valeur du petit soldat d’Arevalo. 

Gloire au travail ! 11 est bien à sa place en cette salle ou l’on peut appré¬ 
cier l’activité laborieuse du pays de Manille. 

The Philippine Trading Company montre une collection très complète 
de tissus, de cotons, de cires, de riz, de cacaos, de cafés, de sésames, 
d’écailles de nacre et une belle série de gommes copales tirées de Mindanao. 

L’activité aux Philippines se manifeste surtout par les industries des 
tabacs — de la distillerie — de la brasserie — des tissus — des chapeaux. 

Il y a, en effet, le chapitre des chapeaux tout comme chez notre vieil 
ami grec, chapeaux solides, chapeaux lins, chapeaux en canr, écorce d’un 
bambou spécial, chapeaux en bountal (écorce d’une espèce de cèdre), cha¬ 
peaux souples comme des foulards de soie, chapeaux doux à la main 
comme des joues depucelle... Arrêtons-nous ici ou plutôt terminons par un 
renseignement statistique. Le coût de ces chapeaux varie de cinquante cents 
à cent piastres... Presque les prix de Virot ! 

N’omettons pas de citer les jolis tissus d ’ahaca et de pina ou jusi, c’est- 
à-dire de fibre d’ananas. 

Sur ces rayons, s’étalent en bouteilles les bières brunes et blondes de la 
Brasserie San Miguel et de Pedro Roxas qui expose aussi des huiles île coco ; 
les alcools et les spiritueux de Patricio Ubeba, de Benito Lagarda, de la 
distillerie Rosario. On doit boire sec aux Philippines. 

Pas encore vu de whisky, mais patience ! Manille aura sa marque amé¬ 
ricaine avant peu. 

Quant aux tabacs , la Insular dont les cigarettes sont particulièrement 
appréciées ouvre près de la porte de la section les luxeuses boites en pelu¬ 
che et soie aux couleurs espagnoles dans lesquelles le visiteur peut ou 
plutôt pouvait faire son choix. Il ne s’y trouve plus rien à vendre. 

La Germinal et la Union plus sévères ont vu, elles aussi, leurs produits 
goûtés du public, car il 11e leur reste plus un cigare ici. Tout est vendu. 

La Florida 11’en a pas davantage. Il est vrai que son représentant, l’ami 
de Commailles, a, sur les gracieuses instructions de la société, fait d’amples 
distributions le jour de l’Ouverture. 

Une belle collection de résines et de gommes d’Ateneo. 

O11 fabrique aux Philippines des biscuits tout comme chez Olibet et des 
confitures, notamment de goyaves, qui doivent être bien bonnes à en juger 
par l’élégance de leur boite. 



116 


ENTRÉE GRAÎU1ÎE 


De solides malles en bois sculpté, cerclées de cuivre, — des harnache¬ 
ments des chaussures fines — un sanglier empaillé — des terres cuites de 
Claudio Hanez — un bloc de houille de 538 kilogs, etc., etc.. 

Quatorze vitrines renferment une très curieuse collection de coquillages 
recueillie par M. le Consul de Bérard et qui sera offerte par lui au Musée 
d’Indo-Chine. 

Sur une table, en réduction, les instruments de 'pêche et de chasse 
desNégritos, leurs flûtes , une pirogue à voile et à pagaies, originale avec 
son double balancier. 

Des photographies artistiques de types manillais. A contempler parmi 
elles un bouquet original de cinquante ou soixante roses. De chacune des 
fleurs émerge le buste d’une brune et affriolante beauté. 


Nous entrons dans le domaine de l’enseignement. 

L’Ecole Normale de Saint Janvier expose une collection d 'aquarelles, de 
dessins au crayon et à la plume parmi lesquels il en est de fort bien traités. 

Le Muséum d’histoire naturelle du Collège-Université des R. P. Domini¬ 
cains à Manille a recueilli dans des bocaux 150 variétés de riz classées et 
cataloguées; sur des cartons soigneusement étiquetés, 500 spécimens diffé¬ 
rents de coquilles et enfin 156 espèces de bois des Philippines'. Collections 
de premier ordre. 

Cette école normale est le seul établissement d’enseignement supérieur 
aux Philippines. Les Américains en ont fait une Université officielle. 

Ils ont fait plus pour les P. P. Jésuites 

Les observations de toute nature consignées par les savants religieux 
formaient la matière de deux gros volumes « El Archipelago Filipino », col¬ 
lection de notices géographiques, statistiques, scientifiques, etc. Le gouver¬ 
nement américain les fit examiner par une commission qui trouva les 
travaux à ce point remarquables que 62.000 dollars or (plus de 300.000 
francs) furent octroyés aux Jésuites pour l’achat de leurs manuscrits. 

L’ouvrage a été imprimé à Washington, Imprimerie du Gouvernement, 
et un gracieux cadeau de 2.000 exemplaires fut fait aux religieux. 

Des gravures très soignées dont plusieurs en couleur illustrent cette 
publication hors de pair. 

Le fameux Observatoire des Jésuites est brillamment représenté à notre 
Exposition par des graphiques, par des instruments comme celui inventé 
par le Père Algué, ce baromètre des typhons qui permet de donner le signal 
d’alarme à l’Extrême-Orient tout entier —par des photographies comme 




Village des Philippins et des Negritos à l’Exposition. 























AUX ILES PHILLIPPINES 


117 


celle de ce nouveau néphoscope ou de ce modèle de suspension des pen¬ 
dules sismométriques — par son bulletin mensuel — ses publications sur 
les nuages, les climats, le magnétisme terrestre, la sismologie, — enfin par 
un tableau géologique et un atlas de trente cartes. 

L’Observatoire est devenu sous la même direction des Jésuites un établis¬ 
sement officiel. 

Enfin, passons devant les toiles qui garnissent les murailles. 11 vaut mieux 
n’en point parler. 

Jetons un dernier coup d’œil sur la vitrine des jeunes élèves du Couvent 
des sœurs Dominicaines de Sainte Catherine. On leur a fait dire des 
horreurs, à ces pauvres petites. Elles exposent, en effet, à côté de très 
fines broderies en fibres d’ananas, un paysage en « poils humains » 
tressés — pelo humano ! ! ! 

Oh ! mes bonnes sœurs ! 





CHEZ LES SAUVAGES 


DUS PHILIPPINES 


Les Philippines ne soûl pas seulement le pays chéri des quatre vents 
du ciel qui s’y livrent à leurs citais, s’y choquent, s’y renversent, s’y pénè¬ 
trent, et s’en échappent, tourbillonnant pour la plus grande terreur des 
pauvres marins ; elles sont aussi un vaste champ pour les savants pai¬ 
sibles et obstinés qui s’adonnent à l’étude aride de la science ethnologique. 

Nous faisions cette réflexion pendant les jours du Tét en étudiant à la 
fois les remarquables travaux des Jésuites sur l’archipel des Philippines 
et la curieuse collection exposée cette semaine dans l’un des vestibules 
du Palais Central. 

11 a été créé aux Philippines, sous l’administration américaine, une 
section d’étude ethnographique dite Bureau des Tribus non chrétiennes 
et dont le but est ainsi défini : faire des recherches sur l’état actuel des 
tribus païennes et musulmanes de l’Archipel, proposer des lois qui 
favorisent leur progrès matériel et leur contrôle administratif, enfin, 
diriger les recherches ethnologiques du Gouvernement des Iles. 

Placé sous la haute direction du premier personnage de la Colonie 
après le Gouverneur, l’Honorable Dean Worcester, Secrétaire d’Etat à 
l’intérieur, le Bureau des Tribus non chrétiennes a commencé ses travaux. 

M. Worcester avait promis de participer au Congrès des Orientalistes en 
y envoyant de précieuses collections et des documents non moins dignes 
d’intérêt. Une maladie grave entrava ses projets. Grâce à son puissant 
concours et à celui du Général Châtiée, M. Lelorrain put recruter le 
groupe des Negritos actuellement campés dans notre Exposition, 

Aujourd’hui, l’Honorable Worcester délègue à Hanoi un de ses colla¬ 
borateurs de tous les jours, M. Reed, secrétaire-attaché au département 


120 


ENTREE GRATUITE 


des Tribus non chrétiennes. C’est lui qui expose des cartes ethnographi¬ 
ques, une collection d’armes et de vêtements, ainsi que des photographies 
de puissant attrait pour l'anthropologiste. 

Le Bureau fait une première classification des cinquante ou soixante 
tribus, parlant chacune un dialecte différent, qui peuplent les iles 
Philippines. Elles appartiennent, dit-il, à trois races distinctes. 

Les Malais sont les plus nombreux. Un groupe indonésien peuple 
certaines régions de Mindanao. Enfin les Negritos ou Aétas représentent 
à n’en pas douter les plus anciennes populations du pays. 

C’est, du reste, la triple division que nous retrouvons dans le Rapport 
à M. le Ministre de VInstruction Publique sur une mission aux Iles 
Philippines et en Malaisie (1879-1881) par le Docteur J. Montano et 
dans le grand ouvrage des Jésuites El Archipelago Filipino. 

Les photographies de M. Worcester merveilleuses d’exécution, fort 
bien prises et non moins bien présentées, montrent des types divers de 
ces trois groupes. 

Les Malais. — Ils sont généralement considérés comme répartis 
eux-mêmes en trois subdivisions de métissage : 

Les malais-negritos ; 

Les malais-chinois ; 

Les malais-arabes. 

Malais-negritos. — Les Igarrottes, photographiés, en sont un type peu 
attrayant. Face large, bestiale, nez aplati à sa racine, ils portent au 
sommet de la tête, un peu en arrière et piqués dans leur chevelure 
éparse, la calotte « pot à fleurs renversé j> des Malais. Les femmes, 
laides, ont, elles aussi, leurs cheveux en désordre et descendant même 
sur le front. Comme vêtement, une courte veste et une jupe quelconque. 

Les hommes, aussi peu vêtus que possible, font montre d’une solide 
musculature. Ils sont armés d’une sagaie-harpon, d’une hachette d’acier 
solide et originale de forme, enfin d’un bouclier long et convexe en bois 
peint, à deux pointes dans le bas pour ne pas gêner la marche, à trois 
pointes dans sa partie supérieure afin de permettre au guerrier de voir, 
tout en se protégeant la face. 

Nous ne nous étonnons point de lire dans El Archipelago Filipino 
que les [garrotes, d’une force peu commune, descendent de Malais qui 
ont fui leur pays poursuivis par la justice de leurs tribus. 



CHEZ LES SAUVAGES 


121 




On lit dans leurs grands yeux noirs la férocité cauteleuse de l’homme 
à redouter. 

Suri’une des murailles du vestibule central, une panoplie a été formée 
d’armes et d’étoffes igarrottes. Tous ceux qui ont vécu eu Afrique croiront 
se trouver eu présence d’une panoplie africaine. L’une de ces étoffes est 
le lamba mena de Madagascar, et, coïncidence plus étrange, ces boucliers 
ont exactement le dessin et le coloris de ceux des Touaregs. 

Est-ce un souvenir de l’ancienne invasion arabe ou faut-il en tirer 
argument pour appuyer l’origine des Negritos qu’une opinion prétend 
venus jadis du continent africain ainsi que nous le verrons tout à l’heure ? 
Nous croirions plutôt que certaines tribus de Madagascar ont la Malaisie 
pour berceau. 

Les Gaddanes sont, eux aussi, rangés parmi les malais-negritos. On les 
dit très foncés de couleur, mais les photographies ne nous montrent que 
leurs huttes étranges construites sur le sommet des arbres et auxquelles 
on accède par de hautes échelles de bambou. 


Malais-chinois. — On retrouve chez eux les caractères des deux races: le 
sang chinois, plus vigoureux, a laissé cependant une plus forte empreinte. 

Il prédomine sans conteste. Le produit est agréable à voir comme 
la plupart du temps, du reste, chez les métis chinois. 

Ces jeunes femmes Tinguianes sont jolies. Leur figure est douce et 
intelligente. Elles ont des bracelets en corde tressée qui, du poignet, 
montent jusqu’au biceps. Sous la poitrine nue et mamelonnée comme il 
convient s’attache une jupe decotonnade. Les cheveux, séparés par devant, 
se réunissent en un coquet chignon sur le côté gauche de la tète ou sur 
l’occiput. 

D’humeur pacifique, les Tinguianes sont assez clairs de peau et d’une 
robustesse peu commune. L’on trouverait difficilement quatre gaillards 
plus solides d’aspect et d’une harmonie de lignes plus parfaite (pie les 
quatre Tinguianes de la province de Abra (Luçon) photographiés par les 
Jésuites (1). 


Malais-arabes. — De taille moyenne, de coloration foncée, portant une 
chevelure noire très abondante, ces métis qu’aux Philippines on appelle 
les Moros ont les yeux petits et très vifs. 


(1) El Archipelago Filipino, page 188. 




122 


ENTRÉE GRATUITE 


Tous sont musulmans. L’invasion arabe remonte certainement à une 
époque lointaine, sous la conduite des lieutenants directs de Mahomet, 
prétendent même quelques auteurs. 

Nous avons dit ailleurs combien les Moros étaient redoutés et indomp¬ 
tables. Ils portent le kriss à la ceinture, la veste, le pantalon. Un mouchoir 
emprisonne leur chevelure. 

Regardez les deux photographies envoyées par M. Worcester el dites 
si vous ne vous figurez pas ainsi les anciens et terribles pirates malais 
dont les exploits faisaient frémir nos imaginations d'enfant. 

Les Indonésiens. — Leur groupe est ici représenté par les Batjobos 
de Mindanao. 

Le nez droit, prognathes, ils ont le lobe de l’oreille garni de larges 
boucles. De taille élevée, robustes et dangereux, ils sont la terreur de 
leurs Voisins. 

Comme vêtements, un caleçon collant garni de perles multicolores 
ainsi que chez certaines tribus du Nord de Bornéo, une veste très ornée 
de passementeries et un coquet mouchoir de tète rappelant celui des 
toréadors espagnols. 

Les femmes ont la robe et le châle des hindoues. Elles sont, parait-il, 
aussi vigoureuses que les hommes. 

Et nous en arrivons aux Négritos, les plus anciennes populations 
du pays, les aborigènes, pourrait-on dire. 

Quelle est leur origine ? D’aucuns soutiendront avec Virchow qu’ils 
sont les plus directs descendants du singe notre grand-père et que tel de 
nos hôtes hanoïens est presque un anthropoïde. 

Deux autres lieux d’origine leur sont attribués. Don Juaquin Rajal (I) 
prétend qu’à l’époque du féroce Cambyse, XVI e siècle avant notre ère, 
les ancêtres des Aétas fuirent l’Ethiopie devant l’invasion du despote 
égyptien. S’aventurant au gré des Ilots sur leurs frêles esquifs, ils auraient 
été portés par les courants jusqu’à l’archipel des Iles Philippines où ils 
se seraient établis.. 

D’autres, tels le père Delgado (2) et M. J. Mallat (S), leur attribuent 
comme berceau les environs de la Cafrerie qu'ils auraient quittée pour 


(1) Exploration del Territoria de Davao (FUipinas) p. 13. 

(2) Historia limerai sacro-profana, politica \j nalural de las Islas de Poniente, 
lamadas Philippines, parle 1. III). 3. cap. 1. 

(3) Les Philippines, t. 1., chap. 3. 





Negritos. 

Monsieur, Madame el Délié. 


Delmas gravt 










CHEZ LES SAUVAGES 


123 


aller en Papouasie ou Nouvelle-Guinée et venir prendre pied dans les 
lies où nous les trouvons aujourd’hui. 

Quoiqu’il en soit, race de pygmées, aux cheveux courts, crépus, les 
Négritos font songer au pays de Lilliput (1). Ce sont des réductions 
d’hommes, de jeunes tilles, de hébés. Quelques enfants et quelques 
jeunes femmes ont des traits gracieux ; la plupart des autres montrent 
une face simiesque. Ils ont même souvent l’attitude du grand singe. 

Le bureau des Tribus non chrétiennes exprime le désir de recueillir 
des documents sur les pygmées de la Péninsule Malaise de l’Indo-Chine, 
des des Andaman et de l'ile de Formose. 

Au cours de nos différentes excursions dans l’intérieur de l’Indo-Chine, 
nous n’avons jamais rencontré de ces petits hommes noirs à cheveux 
crépus. 

Les Négritos de l’Exposition son! très doux, assez gais de caractère, 
heureux de vivre. Ils n’ont jamais été si bien qu’ici. Choyés comme des 
enfants par ceux qui vont les visiter, ils nagent dans l’opulence. Songez 
donc ! Eux, que les Philippins méprisent et traitent comme des brutes, 
ils vont se promener dans Hanoi traînés en pousse-pousse par des An¬ 
namites. Et ils ont des chapeaux ! Ils feraient des bassesses pour un huit 
reflets. Le chapeau est pour ces vieux enfants l’idéal de la félicité. 
Presque tous ont réussi à s’en faire octroyer un. Ce sont des gens heureux. 

Ils tirent à l’arc en ce moment. C’est leur sport favori et ils y mon¬ 
trent une certaine adresse. Les flèches sont à pointe de fer et quelques-unes 
d’entre elles destinées à la chasse au gros gibier ont leur fer mobile en ce 
sens qu’il peut se détacher du bois tout en y restant relié par une liane 
résistante. 

Lorsque l’animal est atteint, il fuit avec le fer barbelé, tandis (pie le 
bois de la flèche traînant dans les broussailles et les arbustes ou retenu 
par les troncs d’arbres gêne la bête dans sa fuite et parfois même arrête 
complètement sa course. 

Les Négritos prennent d’ordinaire leur ligne de mire avec la flèche 
appuyée contre le bois de l’arc et avant de bander celui-ci. 

Ils ont dressé dans leur campement deux sortes de huttes : les abris 
provisoires de la forêt ouverts par devant et à toit de chaume incliné 
d’avant en arrière ; plus loin, leurs cases à parois de bambou, avec 


(1) Leur taille varie de l m 30 à 1 >>>57. Les femmes sont plus petites que les 
hommes. 




124 


ENTRÉE GRATUITE 


toiture double se réunissant au faite. Les couchettes sur pilotis, légère¬ 
ment élevées au-dessus du sol. 

Les femmes ont la chevelure crépue, courte et line comme celle des 
hommes. Comme eux, elles se rasent la tète en forme de tonsure, pour 
« donner de l’air au crâne », disent sérieusement les anciens que nous 
faisons interroger et (pii n’ont cependant pas l’air de se payer la nôtre. 

Dans cette courte chevelure, les deux sexes plantent des peignes d’une 
forme originale. Ce sont des morceaux de bambou, taillés dans le sens de 
la longueur, portés longs et plantés horizontalement sur le sommet de la 
tète. Des sculptures les ornent ; parfois des herbes, des ileurs, des rubans 
en descendent, tombant jusqu’au milieu du dos. 

Les Negritos se sont assemblés pour nous faire assister au simulacre 
des semailles. Grande fête chez eux ce jour-là car le riz, c’est la nour¬ 
riture de chaque jour, c’est la vie. 

Les hommes armés d’un long bâton ferré sont en ligne. Les femmes 
leur font face, portant chacune un panier de semences. Frappant la terre 
vite, tout en marchant à reculons, les hommes creusent de petits trous, 
auxquels les femmes confient les espérances de la tribu. Pendant ce 
temps, le musicien du village joue ses plus beaux airs et accompagne 
les semeurs. Instrument primitif: simple navette à filer qu’il s’appuie 
contre les dents faisant vibrer la tige flexible. Les semailles en musique! 
Nous n’avions pas encore vu cela. 

Après tout, Orphée faisait bien élever les murailles des villes aux sons 
de sa lyre ! 

J’aime mieux cependant la poésie simple et touchante de ces pauvres, 
de ces tout près de la nature que sont les Negritos. Ils s’étonnent de ce 
miracle permanent qui fera sortir dix, cent, deux cents grains de cette 
petite semence déposée par eux dans le sol. C’est le mystère de la vie. 
C’est aussi le demain assuré pour eux si la récolte est bonne. Et ils 
célèbrent l’union de la terre et du grain ! Ils chantent les semailles ! 

La cérémonie du mariage chez les Negritos va être représentée devant 
nous grâce à l’ami Lelorrain qui est décidément le plus obligeant des 
camarades. 

laie petite estrade se dresse sur de hauts pilotis. On y accède par un 
plan incliné de bambous, large mais assez raide. 

Le fiancé et celle dont il veut faire sa femme se tiennent debout l’un 
près de l’autre, séparés de l’estrade par les deux familles au grand com- 




Les Negritos tirant a l’arc. 





















CHEZ LES SAUVAGES 


m 


plet. Elles dansent en rond, sautillant et frappant le sol du même pied 
plusieurs fois et très vite. 

Les gongs scandent la mesure. Tout à coup, un des parents du fiancé 
s’élance sur la future, la saisit dans ses bras et l’emporte tandis que les 
autres membres de la famille, deux par deux, se tiennent les mains 
élevées en forme de voûte. La jeune fille a été déposée sur l’estrade ; son 
fiancé doit l’y rejoindre d’un élan. Mais, pour parvenir jusqu’à elle, il lui 
faudra passer entre la double haie que forment les parents de la belle 
convoitée. Armés de bâtons, ils frapperont celui qui veut leur ravir 
leur tille. Ils le frapperont peu ou beaucoup. S’ils arrêtaient sa marche, 
le mariage 11 e pourrait avoir lieu. 

Cette fois, les deux jeunes gens sont réunis sur l’étroite plateforme. 
Quelques cris. Quelques bonds. Ils sont mariés. 

Le mari descend le premier pour offrir aux parents de sa femme des 
présents modestes : une flûte, un arc, des flèches. 11 a déjà travaillé 
chez eux pendant quelques mois avant de se faire agréer. Nous avons 
dit dans un autre ouvrage que, chez la plupart des tribus du Laos, le 
fiancé doit passer un certain temps avant et même après le mariage au 
milieu des parents de la jeune fille et travailler pour eux. 

La famille du mari offre à son tour des présents du même genre, 
puis l’on festine joyeusement et l’on danse à nouveau. 

Ils ont bien froid les malheureux par ces jours oû le vent pique et 
fait grelotter leur petit corps à peine couvert. 

Ils rient malgré tout, montrant leurs dents limées et taillées en pointes 
qui forment une série de demi losanges à l’aspect bizarre. 

En gnise d'ornements, hommes et femmes portent sur la poitrine, 
sur les bras, dans le dos, des cicatrices, ressemblant à des séries de 
hachures comme celles que dessinent les cartographes pour représenter 
les montagnes. 

Et le gong résonne à nouveau. Et les danses reprennent lorsque nous 
prenons congé ! Quelques piastres ont mis en joie la tribu. 

— Muchissimas gracias, senor ! disent les capitans en esquissant leur 
plus gracieuse révérence, tandis que l’anthropoïde fait un effort pour 
ouvrir grands ses yeux aux flasques paupières et que ses babines 
découvrent dans un rictus aimable d’horribles dents vieillottes. 























EN GOCHINCHINE 


Par l’école pour la Patrie. 

Paul Bert. 

La fameuse devise de l’ancien ministre de l’Instruction Publique, qui 
assuma la charge d’organiser notre colonie en des temps difficiles, domine 
le portique d’entrée de l’Exposition cochinchinoise. Et c’est à juste titre, 
car les travaux scolaires, groupe intéressant, y tiennent une large place. 

Les Collèges Cliasseloup-Laubat et de Mytho , ainsi que les Ecoles pro¬ 
vinciales et cantonales ont envoyé des montagnes de cahiers de devoirs, 
de calculs, de dessin linéaire, d'ornement et de paysage. Nous nous con¬ 
tenterons, si vous le voulez bien, d’en constater l’importance au mètre cube, 
espérant que les membres du jury plus soucieux de leur devoir auront 
consciencieusement étudié ces fruits du travail de nos potaches cochinchinois. 

L'Ecole Taberd offre une exposition plus complète. Des séries de pho¬ 
tographies montrent les élèves en classe, au réfectoire, dans la cour, au 
dortoir, puis les anciens élèves, les acteurs des jours de fête, les diffé¬ 
rentes races et croisements de races des élèves : annamites, cambodgiens, 
chinois, malabars, métis annamites-français, annamites-chinois. 

Sur les murailles, reproduits en impeccables dessins les principaux 
monuments de Saigon relevés sur place par les élèves : le Palais du Gou¬ 
verneur, l’Hôtel des Postes, la Cathédrale, le Château d’Eau, le Théâtre. 
Des cahiers bien présentés renferment des dessins qu’un homme compé¬ 
tent trouvait devant nous supérieurs. Nous mentionnons d’autant plus 
volontiers cet éloge que nous trouvons inférieure la méthode employée 
pour l’enseignement de la peinture en cet établissement. Les cinq tableaux 




128 


ENTRÉE GRATUITE 


exposés dans le pavillon des artistes indo-chinois sont simplement horri¬ 
bles. Donner à des enfants les principes delà peinture en faisant dessiner 
d’après des photographies est une méthode artistique déplorable. C'est 
fausser à jamais leur goût. 

La critique ne s’adresse du reste pas exclusivement à l’Ecole Taberd, 
mais, en général, à tous les établissements indo-chinois. 11 suffit de voir les 
hideurs exposées au Palais Central comme portraits de hauts fonctionnaires 
de noire colonie et celles que nous trouvons ici même dans la galerie 
cochinehinoise pour voir que l’erreur est la même partout. Une seule 
exposition nous a paru faire exception, celle des écoles philippines. 

D’autres écoles moins importantes mais plus intéressantes encore, si 
possible, exposent leurs travaux. 

L’une, Y Ecole des Sourds et Muets de Lai- Thiêu, prèsde Thudaumot, où 
le père Vernet élève une vingtaine de malheureux des deux sexes. 

L’autre, Y Ecole des Jeunes Aveugles, fondée par un ancien secrétaire- 
interprète Nguyên-van-Chinh qui, devenu aveugle et envoyé à Paris, l’ou¬ 
vrit lors de son retour à Choquan. Une faible subvention lui est mainte¬ 
nant accordée. Des cahiers de lecture et de problèmes faits pour les élèves 
et par eux montrent une série de points en relief qui sont pour les pro¬ 
fanes autant d’hiéroglyphes. Us émeuvent néanmoins lorsqu’on songe que, 
grâce à ces dessins informes, les pauvres êtres peuvent trouver en dehors 
d’eux-mèmes une manifestation de la vie intellectuelle. Les aveugles fabri¬ 
quent aussi des filets, des chaises longues et d’autres meubles en rotin. 

Avec Y Ecole d'Apprentissage, nous entrons dans un autre ordre d’idées. 

Qu’a-t-on voulu faire de ces Annamites? De bons ouvriers, des contre¬ 
maîtres, des chefs d’atelier? Tout évidemment dans ce qui est exposé ici 
montre chez les maîtres et les élèves, si les pièces sont bien du travail de 
ces derniers, d’extraordinaires aptitudes professionnelles. 

L’on nous disait cependant il y a peu de temps à Saigon que la plupart 
de ces jeunes gens ne trouvaient pas à se placer à leur sortie de lecole 
et devenaient secrétaires, plantons ou... cuisiniers. 

Il y a donc un vice. Où réside-t-il ? La cause est-elle une trop grande 
spécialisation des élèves confinés dans un seul genre de travaux ? Faut-il 
la voir au contraire dans une trop large admission chaque année à l’Ecole? 
Nous ne le savons point. 

En tous cas, l’administration protectrice ne devrait pas faire naître chez 
les indigènes l’espoir d’une situation supérieure, si elle n’est pas à même 
de la leur fournir après de bonnes années d’apprentissage. 



EN COCU IN CHINE 


129 


Une soixantaine d’élèves annamites et métis sont répartis en deux sec¬ 
tions : le fer et le bois. 

Ils exposent une machine verticale pour chaloupe — parfaite, nous dit 
un ingénieur — exécutée sous la direction de MM. Moreau et Taable, 
chefs d’atelier, proclame l’étiquette. 

Des mêmes aussi, ditlérents outils, des pièces d’assemblage, une meule 
à émeri fabriquée d’après un modèle en bois, un tour à main, un étau. 

Les pièces fondues à l’arsenal sont travaillées par les élèves* du fer sui¬ 
des modèles fabriqués par la section du bois. Ceux qui ouvrent dans cette 
dernière ont envoyé à Hanoi des pièces absolument remarquables. Le 
Directeur d’une de nos grandes administrations s’extasiait l’autre jour 
devant un escalier en spirale dont l’équilibre est merveilleux. Tous ceux 
qui ont pu voir ce petit chef-d’œuvre sont certainement du même avis. 

Un assemblage de fermes est, lui aussi, remarquable par la justesse des 
calculs de résistance et de rigidité du bois autant que par la proportion 
des matériaux employés. 

De jolies qualités d’élégance dans une série de sculptures sur bois : 
rosaces, feuilles d’acanthe, etc. 

L’on ne comprend pas que ces jeunes gens retenus à l’école pendant 
quatre ans ne puissent à leur sortie trouver l’emploi de semblables facul¬ 
tés et deviennent plantons. Si l’école ne fait en grande partie que des 
déclassés, elle est nuisible. L’administration directrice doit, ou n’y recevoir 
que le nombre d’élèves dont elle peut assurer le placement après l’exa¬ 
men de sortie, ou ne pas en recevoir du tout et disparaître si son rôle se 
borne à lancer des cuisiniers et des interprètes sachant dessiner des feuilles 
d’acanthe et façonner des assemblages en queue d’aronde. 

Les sociétés de construction qui dotèrent la Cochinchinede leurs travaux, 
ont aussi orné de leurs plans les murailles de sa galerie. 

C’est Levallois-Perret qui nous présente le Pont de Binh-Loï avec ses 
270 mètres répartis en trois arches de 62 mètres et un pont tournant — 
un autre pont, celui sur le Rach-Lang — la marché de Din-Lap dans la 
province de Tanan — l’appontement de Mytho, etc. 

La Société des ponts et travaux en fer expose les plans des ponts de la 
ligne de Tourane à Hué et ceux du chemin de fer de Phu-lang-Thuong à 
Langson. 


9 




130 


ENTRÉE GRATUITE 


A côté des ingénieurs, leurs matériaux. Bien-lioa, célèbre dans le monde 
entier, apporte ici les échantillons de sa terre fameuse. Chacun des vil¬ 
lages où l’on exploite a fourni son panier. 

Les carrières de la région donnèrent leur granit avec lequel les ouvriers 
de la province firent deux réductions de tombeaux, l’un de style chinois, 
l’autre de style annamite, mais avec la croix. 

Pour aider ces mêmes ingénieurs, la maison Bonade et Cie olfre des 
carreaux céramiques, des buses et des gargouilles en ciment armé de sa 
fabrication, ainsi que des courroies de la maison Emile Perroi de Bellegard 
(Ain). 

Avec de telles courroies de transmission, la maison ne restera pas sur 
le carreau.... céramique, glisse un joyeux fumiste... 



11 nous souvient de Culao-Gieng , délicieux endroit sur les bords du 
Mékong, où nous rencontrâmes jadis cet excellent homme qu’était 
Monseigneur Grosgeorges, évêque de Pnom-Penh. Promenant sa haute 
taille et sa barbe grisonnante au milieu des petites orphelines qui venaient, 
confiantes et gentilles tout plein, faire leur laï pour recevoir une pater¬ 
nelle caresse, il rappelait ces patriarches de la Bible entourés des enfants 
de leurs petits enfants. 

Les orphelines qui retrouvent chez les bonnes sœurs la tendresse 
maternelle si nécessaire à leurs jeunes années deviennent de très habiles 
ouvrières. Mariées à des Annamites catholiques, souvent de bonne famille, 
car elles font prime dans la région, les petites élèves de Culao-Gieng 
laissent la place à d’autres qui apprendront aussi à manier le fuseau, 
l’aiguille et la navette. 

Les travaux de l’orphelinat exposés dans deux importantes vitrines sont 
dignes de retenir l’attention : fines dentelles au fuseau, broderies délicates 
sur soie, crépons joliment traités, boutons annamites en soie et agrafes 
de même tissu qui s’en iront orner des cai ao de prix. 



EN CO CH INCHINE 


loi 


Sous les mômes vitrines, les turbans aux piis impeccables, spécialité de 
Ghaudoc, qui couvriront le chef enchignonné de Messieurs les Secrétaires- 
Interprètes. 

La maison Claude et Cie présente une très belle collection de travaux 
typographiques. A côté des livres classiques en quoc-ngu dont se servent 
les écoles de Cochinchine, des livres de prix, ce sont des affiches comme 
celle du Courrier Saigonnais dont les silhouettes réalistes sont connues 
de tout Hanoi, celle plus classique de la Fête donnée pour la caisse des 
Sinistrés de la Martinique; c’est le calendrier où l’artiste Ruffier, chargé de 
la décoration de l’hôtel de ville de Saigon, dessina la promenade fantai¬ 
siste du Dragon dans sa bonne cité de Gholon ; ce sont une série de plan¬ 
ches montrant le détail d’un tirage en six couleurs, des reliures classiques 
et de luxe, enfin l’hôtel de ville de Saigon, avec une Annamite s’étirant à 
l’instar d’une chatte voluptueuse, deux dessins faits uniquement en filets 
typographiques. 


M. Ménard produit une coquette collection d’imprimés de tout genre, 
parmi lesquels un très joli programme de courses et une Japonaise 
composée elle aussi en filets. 

La Société des Études indo-chinoises , fondée en 1805, à Saigon, eut com¬ 
me premier président Francis Garnier, alors enseigne de vaisseau. C’est la 
plus ancienne société européenne de l’Extrême-Orient, croyons-nous. Elle 
publie un bulletin semestriel dont la collection ici exposée renferme des 
documents aussi précieux que d’ordre varié sur l’Indo-Ghine entière. La 
Société vulgarise aussi les œuvres d’un intérêt spécial pour la colonie et 
parmi celles que nous trouvons dans sa vitrine, nous ne saurions oublier 
l’étude sur la lèpre en Cochinchine du sympathique docteur Cognacq, 
aujourd’hui voué à l’étude delà lèpre administrative. Ce savant travail 
valut à son auteur les hauts suffrages de l’Académie de médecine. Un 
autre ouvrage du même écrivain : « La vaccine en Cochinchine et les idées 
chinoises sur la variole et la vaccine » fait en collaboration avec le docteur 
Mougeot. 

Citons aussi la réunion en un volume par M. Péralle des essais indus¬ 
triels et agricoles publiés par la Société depuis sa fondation, travail utile 
et pratique. 



Tout à l’heure nous voyions les travaux des élèves ; quelques maîtres 
ont aussi apporté le produit de leur activité en dehors des heures de classe. 

M. Simart, directeur de l’Ecole Normale de Gia-diuh, a fait, avec des 
feuilles de carton superposées en couches plus ou moins nombreuses 
suivant les côtes, la carte de l’Indo-Chine. Très nette, frappante d’aspect, 
elle mérite de trouver sa place dans un de nos musées ouverts au public. 

Un autre professeur de la même école, qui est doublement un maitre 
et brillant malgré son nom, M. Flavien Obscur, a pris des instantanés 
dans les diverses écoles de l’arrondissement. Nous pouvons en passer 
l’inspection sans fatigue. 

De l’école à la prison, la route n’est pas directe, tant s’en faut, c’est 
cependant la collection très complète des meubles en rotin fabriqués par 
les indigènes, hôtes reconnaissants de nos geôles, que nous trouvons en 
sortant du groupe scolaire cochinchinois. 

Tables, chaises, fauteuils, tète-à-tête, causeuses, écrans, chaises longues 
spécialement confortables, tout est d’un fini à faire pâlir d’envie la face 
jaune des Chinois de Hongkong que nous prenions jusqu’ici pour les pre¬ 
miers du monde en l’art de travailler la flexible liane. 

Des meubles sculptés. Un mobilier de salon annamite en go par Nguyèn- 
van-Hoa, grande table, deux bancs, quatre fauteuils avec les deux petites 
tables classiques, le tout garni de sculptures solides, largement traitées et 
bien venues comme détail. 

Un buffet sculpté de Nguyên-van-Thiet à Thudaumot, léger, délicat, fini, 
mais gâté par une étagère européenne, qui le surmonte. Toujours cette 
erreur misérable des Annamites voulant imiter l’art d’Occident et délaisser 
leur génie propre. 

De Gia-dinh est venu, signé Cao-van-An, un fort joli coffret lui aussi de 
bois. Dans le feuillage se jouent des oiseaux que guette un vilain serpent. 
Heureusement, il en perd le corps. L’artiste n’a songé qu’à représenter la tète. 

D’autres buffets encore, d’une facture différente de celle de nos meubles 
tonkinois. 

Rattachons au travail des sculpteurs le cadre en teck dessiné par Pusch 
et fouillé par le Chinois Liuu-Minh dans lequel se développe le très remar¬ 
quable plan de la capitale cochincbinoise digne à juste titre du grand prix 
décerné par le jury à l’aimable exposant Pusch. Cette belle œuvre d’art 
ornera l’un des salons de l’Hôtel de ville de Saigon. La maison Claude 
et C ie en fait des reproductions réduites et en couleur. 




L’Exposition de la Cochinchine. 



































EN COCHINCHINE 


133 


Qui ne connaît Planus ? Il rayonne dans le planisphère des postes et 
télégraphes et apporte dans le choix de ses collections personnelles les 
qualités d’ordre et de soin méticuleux qu’on se plaît à reconnaître aux 
fonctionnaires de cette idile administration. 

Une double rangée de vitrines renferme des monnaies annamites et 
chinoises classées et rangées avec art. 

Puis mille bibelots. Parmi les porcelaines, des vieux bleus de Pékin et 
de Canton, des céladons, des granits d’Angkor, sous forme de sirènes 
originales. Une cloche de bronze vert provenant du Temple de l’Agricul¬ 
ture à Pékin. Elle porte des traces anciennes de balles et, sur sa partie 
supérieure, un artiste cisela le tableau des huit trigrammes que Phou Hi 
créa pour fixer les idées avant l’invention des caractères, près de trois 
mille ans avant l’ère chrétienne. 

Sur des étagères, des réductions d’objets de ménage annamites, d’instru¬ 
ments aratoires, des faïences, des poteries, des cuivres, des fers, etc... 

Les bijoux étincellent dans deux élégants meubles. Près des ors ruti¬ 
lants suivant la mode indigène, des argents pâles ; les uns et les autres 
ciselés par de patients artistes qui font se battre des chimères, s’envoler 
des papillons, s’épanouir des corolles et ... se lamenter d’envie les petites 
congaïs logeant le diable dans leur bourse. 

Pas de modèles nouveaux. Parmi les plus originaux nous paraissent 
les bijoux de Nguyen-Ngoc-Son (dit Vinh) de Sadec. 

Enfin, un coup d’œil aux éventails de Rach-gia, aux tortues de Hatien 
qui n’occupent |>as, à notre sens, une place en rapport avec l’importance 
de leur intéressante industrie et quittons les galeries pour aller dans le 
pavillon annexe où sont classées les productions agricoles de la riche 
colonie de Cochinchine. 



La Cochinchine devait étaler ses opulentes collections agricoles dans 
un pavillon digne d’elles. Sur un vaste terrain, la maison Bonnet se 
proposait d’élever une construction élégante, très ornée, qui eut. été 



13 i 


ENTRÉE GRATUITE 


certes l’un des plus beaux monuments de notre Exposition. Mais.... nous 
n’en voyons ici que la maquette. Des objections budgétaires parait-il, 
ont entravé les projets de nos amis cochinchinois. 

11 faut le regretter, car les produits réunis dans un hangar élevé un peu 
hâtivement comme annexe à la galerie que nous avons parcourue ensem¬ 
ble auraient pu être mieux mis en valeur dans un cadre plus attrayant. 
M. Mutel a tiré néanmoins parti en artiste du hangar à lui dévolu. 

l’n portique monumental avec ses douze colonnes revêtues complètement 
de grains de riz que l’on y a appliqués attire l’œil dès l'entrée, formant un 
motif de décoration aussi original que juste. La Cochinchine, c’est, en 
effet, le riz, le riz toujours, le riz partout. C’est la Carthage antique, grenier 
de Rome, en Extrême-Orient. C’est la terre grasse, féconde, généreuse, 
octroyant sans compter la richesse à ceux qui caressent ses flancs. Chan¬ 
tons l’hymne à la terre ! 

Les petits oiseaux sont venus tout joyeux se blottir et faire leur nid 
dans les bouquets d’épis qui décorent les colonnes ou les relient entre 
elles. Ils se chamaillent en ce moment, criant presqu’aussi fort que des 
congaïs en fureur et n’ont pas l’air de se douter le moins du monde qu’ils 
sont dans un local officiel du Gouvernement général de l’Indo-Chine 
française. Les épis sont pour eux le palais du bon Dieu. Chantez, petits 
oiseaux ! 

Sous le portique, correctement rangées dans des bocaux, d’innom¬ 
brables variétés de riz et de paddy. 

A travers tout le pavillon courent les couleurs françaises mêlées au 
jaune royal de l’Annam. Dans les frises, des panoplies artistement épa¬ 
nouies groupent par travées les produits les plus divers. 

Des peaux, vous avez bien lu, une panoplie de peaux tannées à l’indigène 
et roulées sur elles-mêmes ; — des plantes textiles, rouies au Jardin 
Botanique ; — une collection de rotins ; — une autre de bambous, depuis 
la canne légère et gracile jusqu’au colossal cylindre dans lequel les ména¬ 
gères tailleront leur seau ; — des palmiers d’eau pour les cai fen ; — 
des travaux de vannerie : paniers, bottes en écorces de bambous et en 
rotin ; — la série des appareils pour puiser l’eau ; — les chapeaux de 
multiples modèles; —les nattes de Rachgia dont les joncs rouges, verts, 
jaunes, blancs, combinent de coquets dessins. Doublées d’ouate, elles 
forment des matelas à la fois doux et frais. 



EN COCH INCHI N E 


135 


Dans cinq on six appareils stéréoscopiques, l’on a eu l’heureuse idée de 
présenter et de grouper normalement différentes scènes du travail agricole 
et industriel. Les Annamites assiègent ces appareils qui les amusent au 
suprême. Pendant les premiers jours, ils se battaient pour les places. 


Sur les murailles, une collection de quatre-vingts agrandissements photo¬ 
graphiques, préparés par les soins de la direction du Jardin Botanique, per¬ 
met de suivre les diverses phases des principales cultures cochinchinoises. 

Voici le poivre de Hongchong. 11 pousse dans ces plants, est soigné par 
ces indigènes qui lancent sur les feuilles avec des pulvérisateurs le jus 
du tabac pour combattre un dangereux ennemi, le puceron con ray. Là, 
s’élève la maison du planteur. Ici, sont assemblés les outils. Devant nos 
yeux : le foulage, la ventilation, le séchage du poivre (pie l’on transpor¬ 
tera dans ces jonques. 

Pour le riz, toutes les opérations de labourage, d’irrigation, de repi¬ 
quage, de récolte, de battage, de décortiquage au pilon ou avec le moulin 
à bras, etc..... 

D’un voyage fait à Java, le Directeur du Jardin Botanique a rapporté 
une intéressante série d’épreuves qui permettent de mettre en regard des 
procédés annamites ceux usités à Java pour la culture du riz, de la canne 
à sucre, du caoutchoutier, du cocotier, de l’ouatier, du caféier et de l’ar¬ 
bre à thé. 

La sériciculture est particulièrement attirante ici pour le profane. On 
peut suivre les vers à soie dès leur première mue (cinquième jour), assister 
à leur deuxième mue (onzième jour), à la montée des vers (trentième jour), 
à la formation des cocons (trente-cinquième jour), à la curieuse période de 
l’éclosion, grâce à un agrandissement tout à fait réussi, puis, c’est le 
dévidage des fils, enfin leur mise en écheveau et en bobines. 

Le Syndicat des Planteurs expose des cafés, parmi lesquels ceux de 
M. Guéry de Gia-dinh, particulièrement remarquables. 

1 rois distilleries indigènes produisent de l’alcool de riz. Nguyen-van- 
Phuoc est arrivé à obtenir 63°. 

Une tentative de fabrication de sirops et de conserves de fruits parait 
avoir été couronnée de succès à Saigon. M. J. Abos ne présente pas seule¬ 
ment des marmelades de papaye, fort bonnes, nous pouvons le dire, car 
il nous tut donné d’en goûter, mais des mangues et des mangoustans au 
sirop, de la gelée de pamplemousse confite et des fruits de l’arbre à pain 
préparés à la vanille. Conserves tropicales s’il en fut ! 




136 


ENTREE GRATUITE 


La plantation Arcillon près de Baria est représentée par un plan et des 
sacs de produits à côté des instruments aratoires envoyés par les différen¬ 
tes provinces. 

Un trieur récemment inventé par M. Haffner, Directeur du Jardin 
Botanique, répartit le paddy en trois qualités. Pratique et réalisant un 
grand progrès sur le tarare indigène que l’on peut voir près de lui. Chaque 
arrondissement a envoyé ses produits. Prenons pour exemple celui de 
Bentré, fort bien classé. Nous y trouvons des riz — naturellement — des 
tabacs indigènes en feuilles et eu cigares, des fèves et de la poudre de 
cacao, des tapiocas et des fécules, des grains de coton, du coton égrené 
et non égrené, du gingembre, des conserves d’ananas, du rhum et du 
vin mousseux d’ananas, des fibres et des cordages d’aloès et d’ananas, 
de l’huile de bancoulier, de l’arroo-rowt, des pièces de coton et de soie, 
etc... 

Tout le mobilier du pavillon est en teck, superbe et fourni par la 
maison Bonnet. 

Sur des étagères, s’alignent des flacons qui renferment en échantillons 
les terres des différentes parties de l’Indo-Chine. 

Des graphiques colorés représentent la proportion des éléments ferti¬ 
lisants du sol : l’azote forme une colonne verte, l’acide phosphorique est 
carmin, la potasse bleue, la chaux jaune, la magnésie violette de Parme. 

Des étiquettes indiquent les observations et résument le travail du 
Laboratoire d’analyses et de recherches agricoles et industrielles de Saigon. 

Une vitrine renferme des guttasde la Péninsule Malaise et du Cambodge. 
On se croirait en face d’un étalage de charcutier et de marchand de 
fromage. Tel saucisson de gutta serait certainement pris par un affamé 
pour un pâté de foie de truculent aspect. Traitées par l'éther et soumises 
ensuite à l’étirage, ces guttas ont donné des feuilles d’une ténuité remar¬ 
quable. Ce travail fait le plus grand honneur à M. Morangc, Directeur du 
Laboratoire. 

Nous entrons dans le domaine du Jardin Botanique et nous en sortons 
navré. 

L’exposition est merveilleuse, faite avec un soin méticuleux ; elle a 
exigé de grands efforts et montre chez celui ou ceux qui l’ont organisée 
une méthode digne de tous éloges, mais elle est fermée aux profanes. 

Si l’on présente au public le résultat de travaux savamment dirigés et 
persévéramment suivis, c’est pour que le public, c’est-à-dire vous et moi, 



EN COCHINCHINE 


137 


puisse eu tirer profit. Or, seuls les initiés aux mystères de Gérés sont à 
même ici de comprendre. Il faut,. pour lire, appartenir à l’aristocratie 
agricole, au monde en us des savants ès-sciences naturelles. 

Sept cent trente flacons, d’un joli modèle, sont debout sur les gradins 
d’une étagère à quatre faces. Ils renferment la collection complète du 
Jardin Botanique. Dans l’un d’eux, je vois de jolies graines rouges et noires 
en tout semblables aux «bêtes à bon Dieu» de chez nous. 

L’étiquette me dit « abrus precatorius » et c’est tout. 

J’ai pu cependant me rendre compte de l’identité d’un des échantillons: 
phaseolus Süissons . 

Et les voyant sous l'habit de fayots, 

J’ai deviné qu’ils étaient haricots. 

C’est égal phaseolus, phaseoli! Quels horizons! 

Des collections montrent réunis les essences et parfums de Cochinchine : 
citronnelle, cardamome, etc — les poudres végétales parfumées — les 
résines — de nombreuses variétés de sucres — toute la gamme des papiers 
indigènes— les plantes tinctoriales — des fruits secs. Le raisin porte le 
nom d evitis vinifera. Le jujube est zizyhus ; le letchi, sapindus edulis ; 
le kaki, diospuros. Quant au sterculia, d’aspect bizarre, il ne rappelle rien 
d’agréable au goût. 

Ce sont les thés, — les tabacs, — les épices, — les beurres de l’arbre 
à beurre (bolj/gala butyrscea !! ),—les graines oléagineuses: sésames, 
arachides, etc — les fécules d'oriza saliva ; vous ne devineriez jamais qu’il 
s’agit du riz vulgaire ; je l’ignorerais aussi sans un savant commentateur 
— de curcuma longa, melon d’eau — la confiserie : les pâtes d ’amomum 
zinziber, j’ai deviné gingembre, mais il ne reste plus que l’étiquette; les 
plantons ont tout apprécié, parait-il. Par exemple, que peut bien être la 
confiture d ’Eugenia rosea? Mon savant reste coi — et de niomordica 
charantia ? Ce que l’on s’instruit tout de même en visitant les expositions!... 

Compartiment des engrais commerciaux... Encore des noms savants, 
mais pas le moindre renseignement pratique. 

Passons à la Carpologie l’étude du Bassin de Fontainebleau, pensais-je 
tout d’abord. — Vous n’y êtes pas, il s’agit simplement de la collection des 
fruits cochinchinois. Carpologie fait bien pour le public. 

Nous devinerons que la banane s’appelle musa paradisiaca ; l’aubergine, 
colanum melongena ; le fruit du jaquier, atrocarpus incisa; le grenadier, 
punica granatum et le piment, capsicum baccatum. 



138 


ENTRÉE GRATUITE 


Enfin, passons à une collection qui eût pu être d’un très réel intérêt 
car elle paraît fournie, je veux parler des médicaments indigènes. 

Les fébrifuges — les anti-névralgiques — les anti-chlorotiques — les 
anti-blennorhagiques, parmi lesquels le ptorospermum e t le pinuslongifu- 
lius. Le latin dans les mots... — les anti-dysenteriques — les anti¬ 
rhumatisants— les stomachiques — les remèdes contre les épistaxis, dit 
l’étiquette. Ici je colle mon barnum qui me parle de maux de reins, alors 
qu’un épistaxis est un vulgaire saignement de nez, chacun sait ça. 
Ombre de Molière, tu dois tressaillir d’aise ! ! Au XX e siècle, épistaxis, dans 
une exposition destinée à instruire le public indigène autant qu’euro¬ 
péen !!! 

Par exemple, nous saurons que pour porter prompt remède à 
cet accident malencontreux, nous n’aurons qu’à nous munir d echelidonum 
majus ou de petesia trifida — enfin si vous êtes pris de vomissements, 
usez du kaempferia galanga. 

Très drôle mais bien triste comme indication du caractère de certaines 
institutions appelées à rendre tant de services si l’on y faisait delà pra¬ 
tique autant que de la science. 






L’ANTHROPOMETRIE 


EN INDO-CHINE 


— Oli ! regarde donc, une boutique de charlatan ! 

— Tu perds la tète ! Il n’y a pas de charlatans à l’Exposition. C'est la 
galerie de Saigon. Heureusement que l’on ne t’a pas entendu. Les bons 
Cochinchinois trouvent déjà qu’on ne les aime pas beaucoup au Tonkin. 

— Mais si, je t’assure. Tiens voilà le fauteuil pour arracher les dents; 
la mécanique à pédale. Voici les tableaux. Le charlatan doit soigner les 
maladies de l’oreille. Elles sont au moins de trente espèces réunies dans 
ce cadre. Ici les maladies de la face. Et ces squelettes de mains... On 
dirait des photographies avec les rayons X. 

— Assez ! Tu ne sais donc pas lire. Lève les yeux. Immatriculation 
— [dentification. C’est une machine à l’administration. Voilà le Monsieur. 
C’est un savant. 

Tels étaient hier deux petits marsouins conversant dans la galerie où 
la ville de Saigon à réuni maint enseignement pour ceux qui veulent 
s’instruire. 

Toutes les semaines, les mercredi et vendredi, à neuf heures et demie 
du matin, M Pottecher, créateur d’un système fort intéressant qui permet 
d’identifier vite et sans crainte d’erreur, fera au public une conférence 
accompagnée de démonstration. 

11 veut bien nous la faire ce dimanche, pendant que d’heureux jouis¬ 
seurs de liberté déambulent sur la pelouse du Champ de Courses. 

Ecoutons. La base du système est l’immuabilité des dessins formés par 
les filigranes qu’on relève sur la face palmaire des doigts humains — Mar¬ 
souin, mon ami,.,, un coin, et un fameux ! 


140 


ENTRÉE GRATUITE 


Chacun connaît les lignes de la main et le parti qu’en tirent les diseurs 
de bonne aventure. Mais beaucoup ignorent que la peau affecte sur la 
face interne des doigts une série de formes bizarres et qui restent telles 
depuis la naissance jusqu’au jour — combien triste à tous égards ! — 
de la décomposition. Pouah ! 

Rien n’est plus vrai cependant. Regardez le bout de vos doigts, ami 
lecteur. Prenez une loupe, belle lectrice, pour pouvoir admirer de plus 
près l’élégante finesse de vos extrémités fuselées et vous y découvrirez des 
harmonies ignorées jusqu’alors. 

M. Pottecher vous expliquera qu’il y voit des stratifications — ça, 
c’est, de la vraie science — des tourne à droite, des tourne à gauche, des 
vortex ! ! — Oui, belle dame, ne vous en déplaise ! Vous avez des vortex 
au bout des doigts — etc., etc. 

Regardez la main de votre mari, de votre fils, de votre amie la plus 
chère. Autant de tourne à droite et de vortex différents. On pourrait 
imaginer un petit jeu de société: le vortex de l’Exposition ! 

Trêve de plaisanteries. Le système est absolument grave, sérieux, digne 
de retenir l’attention. 

Cette base une fois admise de l’immuabilité des lignes de la peau, on 
conçoit de quel intérêt peut être l’empreinte de ces lignes pour celui qui 
veut reconnaître un individu, l’identifier. 

L’on prendra donc l’empreinte. C’est ce que faisait déjà Francis Galton 
au Bengale, il y a quelques années, mais son procédé diffère prati¬ 
quement de celui appliqué par M. Pottecher, le directeur du service de 
Saigon. 

L’on commence. Un indigène veut prendre la fiche d’un de ses cama¬ 
rades. Il suit d’abord la méthode Bertillon, notant la hauteur de la 
taille en faisant passer l’individu à la toise ; au moyen d’un compas, la 
largeur, la longueur de l’oreille droite, celle du pied gauche beaucoup 
plus précise pour les indigènes qui marchent nu-pieds que pour les Euro¬ 
péens dont le pied est susceptible de plus ou moins d’extension suivant 
la compression que lui a valu sa chaussure. L’opérateur note la longueur 
du médius et de l’auriculaire de la main gauche, celle de la coudée, 
puis il passe au diêm-chi. 

Tous les Indo-Chinois connaissent le procédé usité depuis des siècles en 
ce pays. Le service de Saigon Ta perfectionné de très utile manière. Le 
mensuré pose l’index de la main droite sur une plaque d’acier. Un mé¬ 
canisme qu’il faut voir, car Userait trop long à décrire, permet de prendre 



L’ANTHROPOMÉTRIE 


141 


avec une précision absolue l’écartement des jointures. Un emporte-pièce 
en forme de losange effilé rend immuable l’observation dont une règle 
à divisions rapprochées fixe l’étendue par des chiffres. 

Puis, c’est l’examen des signes particuliers : tatouages, déformations 
anatomiques apparentes, cicatrices, nœvi, etc..., indiquées sur la fiche 
avec leur situation exacte. C’est la photographie de face et de profil avec 
appareils spéciaux qui permettent d’avoir non seulement la même dimen¬ 
sion de côté, le même angle, mais encore le même éclairage grâce à 
un ingénieux métronome qui règle le temps de pose suivant la lumière. 

Intervient alors le procédé de l’empreinte digitale. Sur une plaque 
polie l’on a répandu de l’encre d’imprimerie (Lorilleux, labeur supérieur) 
délayée dans ce qu’il faut d’essence de térébenthine pour obtenir une 
consistance sirupeuse. Le sujet à identifier y pose l’extrémité de chacun 
de ses doigts de la main droite en les tournant un peu à droite et à 
gauche pour bien les couvrir d’encre, puis il reporte successivement sur 
le bord d’une fiche les cinq doigts qui y laissent leur empreinte. Le 
premier examen rappelle les courbes des topographes voulant donner 
une idée des accidents de terrain. Si l’on examine de plus près, l’on 
découvre des détails à l’infini : des arcs, des spirales, des tourbillons, 
des fourches, des dots, des solutions de continuité, etc... 

La fiche est terminée. On lui donne un numéro et on la reproduit en 
plusieurs exemplaires. 

Une première fiche sera la phonétique, c’est-à-dire qu’elle servira à 
classer l’individu suivant le nom qu’il a déclaré et trouvera sa place 
dans l’ordre alphabétique des noms patronymiques d’abord, des prénoms 
ensuite. Les Chinois, les Annamites, les Cambodgiens et les Hindous 
ont des casiers distincts. 

Les fiches anthropométriques sont rangées d’abord par longueur de tète, 
puis d’après chacun des éléments que la mensuration de tout à l’heure 
a permis de préciser. 

Enfin, le classement Pottecher divise les empreintes digitales en huit 
types distincts et permet, par une série de subdivisions faciles à suivre 
avec un peu d’habitude, de retrouver en quelques secondes la fiche d’un 
individu déjà mensuré. 

L’obligeant directeur le démontre sur l’heure. Il nous fait prendre au 
hasard une fiche anthropométrique dans les casiers qui se trouvent ici. 
Cette fiche, comme toutes les autres, porte les cinq empreintes digitales de 
celui qu’elle concerne. Un coup d’œil aux empreintes a suffi. D’une main 




ENTRÉE GRATUITE 


sûre, M. Pottecher choisit dans les casiers du classement digital un groupe 
de fiches. Il écarte dans ce groupe une autre série de fiches et sort, en 
moins d’une demi-minute un petit carton qui nous présente la photogra¬ 
phie de face et de profil, le matricule et le signalement complet de l’in¬ 
dividu couché sur la fiche anthropométrique. 

Deux exemples permettent de voir futilité d’une semblable méthode. 

Un boy vient, en 1899, demander un livret. On le mensure. Voici sa 
photographie. Il a les cheveux ras et dit s’appeler Nguyen-van-Nam. Son 
empreinte digitale est prise et l’on note les signes caractéristiques qu’il 
porte sur le buste. 

Trois ans s’écoulent. Un Annamite se présenteau même bureau, encore 
pour un livret. Sa photographie le représente avec un beau chignon. Les 
traits ne rappellent que vaguement ceux de l’épreuve de tout à l’heure. 
L’homme, au reste, s’appelle Lê-van-Ba. Mais on a pris son empreinte 
digitale. Une recherche rapide a permis de présumer que l’individu d’au¬ 
jourd’hui pourrait bien n’ètre que le Nguyèn-van-Nam de l’autre année. 
M. Pottecher, dont l’œil est exercé, affirme au simple examen des em¬ 
preintes qu’il y a pour lui certitude absolue. L’homme nie. 

— Tu as une cicatrice près du sein droit et un grain de beauté à l’ais¬ 
selle gauche, ici, à cet endroit, déclare M. Pottecher en touchant le vête¬ 
ment de l’Annamite qui relève son cai-ao, regarde, se trouble et avoue. 

Il avait de gros méfaits sur la conscience. 

Ce cadavre d’un individu mort à la suite d’une rixe et dont les traits 
contractés ne ressemblent pas à ceux de la photographie 120.134 a pu 
être identifié en quelques secondes grâce à l’empreinte des doigts contrôlée 
par tous les éléments accessoires. 

La méthode parait donc excellente pour l’identification. 



i 





A CHOLON 


Cholon est séparatiste. 

Nous supposions avoir visité la Cochinchine entière, mais grosse était 
notre erreur. Un très aimable homme nous attendait à la sortie pour nous 
prier de visiter ses salons. Il avait nom et titre : Passerat de la Chapelle, 
délégué de la bonne ville de Cholon. 

Son emplacement est en bel endroit, à l’entrée même des galeries de 
l’aile gauche. Tout est soigneusement classé, étiqueté, surveillé. S’il se 
rencontre des délégués peu soucieux de leurs collections, ce n’est certes 
point celui-là. Les exposants ont eu en sa personne un défenseur dont le 
dévouement n’avait d’égales que la puissance de ses poumons et la belle 
sonorité de son organe vibrant dans les assemblées délibérantes. 

Entrons et suivons la foule, car il y eut foule énorme à certains jours 
en cette partie de l’Exposition. Devant un autel bouddhique brûlent des 
encens. C’est le matin. Les linhs de garde ont allumé des baguettes odori¬ 
férantes au pied des bouddhas. L’autel est bien garni. De grandes idoles 
en poterie de Cay-May, calmes, absorbées dans la contemplation de leur 
nombril, ne se laissent pas distraire par une infinité de génies inférieurs 
eu poterie du Lo-Gom qui méditent moins et gesticulent davantage. 

Sur un fond de soie rouge, de lourdes broderies d’or forment une 
licorne et, plus légères, des petites femmes aux manières aimables et 
mignardes batifolent au risque de tenter les ascètes du paradis bouddhique. 
Elles sont de Ly-Vien, un grand artiste, me dit Monsieur le Délégué. Et, 
comme mon crayon reste immobile : 

« — Vous pouvez le nommer sans crainte, il en vaut bien d’autres». 



iU 


ENTRÉE GRATUITE 


Dompté, j’inscris et, désormais, j’inscrirai pour ne plus m’exposer aux 
observations. 

Ces peintures délicieusement fines sont du Chinois Phung-Hi avec ces 
quatre panneaux de tleurs délicatement traitées. Un membre du jury des 
beaux-arts s’en est rendu acquéreur. Il est des plus difficiles en matière 
A'art. Nous pouvons donc féliciter Phung-Hi. 

Près des bouddhas, gardant, eux aussi, un imperturbable sérieux, le 
Tong-Doc de Cholon et son épouse peints par Trung-van-Fat — Pardon : 
P-b-a-t el je rectilie, docile. 

L’aulel est surmonté d’une frise en poterie de Cay-May à grand décor. 
Plus de quarante personnages costumés y figurent dans une pièce à grand 
spectacle. Joli coloris, linesse de détails, vérité d’attitudes bien saisies sur 
le vif. La frise est d’un réel intérêt. 

Comme fronton, les dragons classiques se disputant la perle. — A droite, 
un vieux barbu qui tient un disque rouge et lève sa lourde patte. Il 
représente le soleil. Mais pourquoi lève-t-il la patte ?— A gauche, une 
femme portant un disque blanc, en forme de chrysanthème. La main 
retournée et appuyée non sans grâce sur la hanche donne à cette lune à 
l’œil fripon une attitude provocatrice. Eh! Eh! Phébé! 

Des autres poteries de Cay-May, rien à dire de plus que vous ne sachiez 
tous, habitants d’Extrème-Orient, car elles ont une réputation sérieuse¬ 
ment établie. Qui 11 e connaît ces colonnettes vertes et bleues, celles plus 
décorées avec leurs guerriers fantastiques, puis ces éléphants, ces chimères, 
ces carreaux coloriés, et ces matériaux de constructions, balustres, 
gargouilles, cabochons, ces jardinières où des crabes luttent avec des 
crevettes, ces jarres à vin de riz au décor bleu, rouge et or, ces fontaines ? 
Tout est de la société Tung-Hoa et O, me dit M. Passeratde la Chapelle, 
et je ne puis refuser de vous la recommander bien que ce farouche com¬ 
missaire ait refusé lui-même à mon avidité de collectionneur certaine 
petite jarre et ne consente à m’offrir comme souvenir de sa section... 
qu’un exemplaire de sa brochure sur le riz — oriza sativa, dirait-on au 
Jardin Botanique. 

Je ne saurais oublier dans la poterie de Cay-May un plan en relief 
exécuté en céramique d’après la maquette de M. Postal de Saigon. On 
dirait une étude de vert et de rouge avec les toitures de tuiles éclatantes, 
les routes en terre de Bienhoa non moins rutilantes et qui tranchent sur 
l’émeraude des rizières. Les trains et les tramways circulent ; les sampans 
et les jonques sillonnent l’Arroyo Chinois. Très amusant. 




L’Exposition de Cholon. 























A CHOLON 


H5 


Dans les frises courent de grands cerfs volants — de Diep-Trach — à 
formes de poissons, de papillons, de sapèques. Ils sont à musique. L’un 
d’eux représente même une femme annamite : la congaï à musique ! 

Jeté les yeux sur une miniature, tête expressive et line de vieillard, 
traitée avec un soin religieux par Madame Vally. 

Dans les vitrines, les spécimens des grandes teintureries annamites 
Kuyng-Ho et Giong-Ong-To qui naviguent sur le noir et le bleu — et surtout 
de l’importante maison chinoise Yé-Chéong-Yam, teignant les soies anna¬ 
mites et chinoises avec des couleurs végétales. 

— Elles ne bougent pas, remarquez-le bien, M. Raquez.—Et je remarque. 

A côté, les travaux de couture et de broderie de l’Ecole municipale des 
filles dirigée par les sœurs de Saint Paul : des robes de bébé, des coussins, 
des cols en dentelle. 

Puisque nous parlons enseignement, feuilletons ce grand Album de 
l’École municipale de garçons, la plus importante de Cochinchine, dirigée 
par M. Potier. Elle reçoit 700 élèves, me dit mon aimable guide. 

Yoici la photographie du personnel : directeur et maîtres indigènes — 
celle de la section française de l’école qui comprend, outre Madame la 
Directrice, quatre enfants plus un chien et demi. Un très gentil Loulou à 
l’œil éveillé se tient en effet aux pieds de sa maîtresse, ce pendant que le 
train de derrière d’un chien de chasse paresseusement étendu apparaît 
seul dans l’épreuve. C’est une vraie section. 

Sans plaisanteries, l’album est plein d’intérêt. Il montre les maîtres 
indigènes à la tète de leurs classes d’Annamites ou de Chinois mais nette¬ 
ment séparés, car les Chinois ne veulent pas s’asseoir, à Cliolon, sur les 
mêmes bancs que nos Annamites. Race supérieure ! Voyez-vous ces 
Messieurs ! 

Les cahiers des élèves témoignent d’un travail sérieux. 

D’autres photographies montrent les écoles libres chinoises de Cholon. 
Une dizaine de professeurs réunissent autour d’eux des enfants auxquels 
ils apprennent les caractères. 

Il est dans la cité chinoise des papetiers-imprimeurs-éditeurs libres tout 
comme dans les grandes villes de Chine. Trieu-Vinh est un de ceux-là. Il 
expose ici toute la collection des papiers de fabrication indigène qui se 

10 



146 


ENTRÉE GRATUITE 


vendent couramment en Indo-Chine. Ses collègues et lui-même en répan¬ 
dent en Cochinchineet au Cambodge pour plus de 500.000 piastres par an. 


La crème des travailleurs. se plaisait on à chanter et rechanter du 

temps de ce pauvre Président Félix Faure. 

L’honorable corporation des tanneurs possède à Cholon plusieurs repré¬ 
sentants. Iia-Tang et Ha-Kiet nous montrent leurs peaux de bœuf, de 
buffle, de veau et de mouton. 

Le cordonnier Dang-Nhuan-Sanh en fait des souliers chinois et aima 
mites, parmi lesquels ces petites pantoufles recouvertes de velours bleuet 
ces autres mignonnettes ornées de perles multicolores qui font rêver au 
pied menu de Cendrillon 

La sellière Nguyen-thi-Hué fabrique avec ces mêmes peaux des harnais 
qui ne craignent pas l’eau, m’affirme l’infatigable momiem de Lachapelle. 


Passons dans la classe Bijouterie. Nous savions déjà par expérience 
qu’il en coûtait parfois assez cher de s’aventurer chez les bijoutiers de 
Cholon. Comment résister à une jolie bouche qui vous vante l'élégance 
et l’originalité de ces colliers et bracelets d’or à deux teintes, ciselés par 
Tran-Huu-Lac, merveilleux de fini et sur le fond jaune desquels courent 
en relief des guirlandes de fleurs en or rouge ? 

Et ces colliers en grains d’or de Tran-Huu-Thai, ces chaines, ces 
boucles d’oreilles, clous d'or ouvragé retenant un faux brillant; ces 
bracelets de pied, anneaux brisés dont les deux extrémités sont des 
boutons de lotus ! 

Et ces garnitures de tète de la grande artiste indigène Nguyen-Thi-Tam 
qui remplacent chez les riches Annamites les fleurs d’oranger de nos 
vierges ! Elles sont en or rouge, à multiples personnages montés sur des 
animaux fantastiques et rappellent assez les petits manèges de chevaux 
de bois. 

Et ces « Bérengères » pour enfants, simples plaques de métal faisant 
l’office de la feuille de vigne chère au pudique sénateur et sur lesquelles 
des caractères font appel à la fécondité ou la vigueur suivant le sexe de 
ceux qui les portent. Ta-Cam en a la spécialité. 

Enfin, ces bibelots de l’argentier Thieu-Tang, fignolés dans le genre 
de Canton : châtelaines, garnitures pour les fourneaux de pipe à opium, 
petites boites pour papiers d’impôt, etc. Que sais-je encore ? 

De quoi vider sa bourse chez tous ces tentateurs ! 




À CHÛLON 


i 47 


Sur le fond rouge des andrinoples, le noir des bois sculptés fait tache. 

Un de ces lourds écussons que les Chinois ont coutume de suspendre 
à l’entrée de leurs pagodes, signé Tran-thi-Tu et taillé dans un hloc 
de bois assez tendre, mais qu’on 11 e peut travailler qu’après l’avoir laissé 
séjourner longtemps dans l’eau, mérite de retenir l’attention. 

Divisé en trois étages, il présente une série de personnages sculptés avec 
goût. Dans le bas, la mer et ses vagues en fureur, ses poissons, ses 
coquillages, ses génies à cheval sur des monstres. Unegente fille— Vénus 
sortant de l’onde — entr’ouvre la grande coquille dans laquelle elle se 
trouve blottie. Le Théâtre Cocherie de la Foire au Pain d’Epices 11 ’a rien 
inventé. 

A l’étage, de graves personnages assis dans des stalles à baldaquin 
devisent en compagnie de Bouddha ascète, tandis que des musiciennes 
jouent du tambourin et de la llùte. Serait-ce quelque chose comme une 
tentation chinoise de Saint Antoine ? 

Montons encore et nous trouvons le calme. Tout à l’heure, les torsades 
du décor avaient une élégante recherche ; ici, la sobriété des grandes 
lignes indique la quiétude. U 11 vieux barbu trône — le Père Eternel des 
Chinois, peut-être — entouré de porteurs de sentences en caractères. 

L’ensemble est original. Le madré commissaire se garda bien de 
présenter au Jury des Beaux-Arts son panneau qu’on y aurait discuté 
sans doute au point de vue artistique et classé « bon ordinaire ». Il le fit 
inscrire dans la section « Ameublement » et enleva une haute récompense. 
On sait se débrouiller à Cholon. 

Voici des meubles, de Hoac-Tieu-Tong, genre [Canton, avec de larges 
plaques de marbres mais le bois est clair et non noirci comme dans la 
grande cité du Sud ; 

Des enseignes en bois sculpté et mis en couleur par Luong-Trac ; 

De la vannerie chinoise de Diep-Tai. 

Il est à Cholon une verrerie, celle du Chinois Diep-Hong, où l’on 
fabrique des verres de lampe [de tout calibre, depuis ceux de la trotteuse 
et du lumignon des fumeurs d’opium jusqu’à l’énorme cylindre de la 
Lampe Universelle, — plusieurs savonneries où Ila-Dien et Vuong-Hanh 
fabriquent des jaunes et des marbrés, les seuls de l’Exposition qui 11 e 
soient pas devenus efflorescents, me signale leur présentateur. 

Qui n’est allé passer quelques instants dans les Théâtres de Cholon, 
entendre hurler les acteurs à la voix d’eunuques en fureur, voir défiler 





148 


ENTRÉE GRATUITÉ 


au pas de charge les jeunes figurants qui poussent des cris sauvages en 
agitant des oriflammes, tandis que l’orchestre symphonique scande un 
rythme enragé ? 

M. Maréchal, le président de la section cholonnaise, a voulu nous 
montrer sa bonne ville dans toutes ses manifestations. Aussi voyons-nous 
des mannequins revêtus de riches costumes de théâtre fabriqués par Tran- 
Huu-Tai. C’est un art spécial que celui des Landolf chinois. Tel dragon 
qui orne la poitrine d’un mandarin ne saurait avoir un poil de moustache 
en moins que le nombre prescrit par les rites. Sacrilège serait l’acteur 
revêtu d’un tel costume. 

Sur les murailles grimacent les masques tragiques et effrayants, se 
dressent les plumes de faisan doré qui ornent le chapeau des person¬ 
nages de marque, s’étalent en panoplie les accessoires : masses, sabres, 
lances, etc. 

Les instruments au complet, exposés par le luthier Pham-Van-Quyen. 
Les violons : dan tam, à trois cordes vibrant sur une peau de serpent ; 
dan gao, à deux cordes sur une large caisse ; dan co à deux cordes sur 
une caisse longue et dan lieu , très étroit avec le même nombre de cordes. 
La guitare, dan dang, en a quatre sur un disque plein surmonté d’un 
manche très court. Le monocorde que les aveugles tonkinois affectionnent 
est un doc huyen. Les trompettes, genre musettes aux sons stridents,sont 
kim Ion (longues) et kim nho (petites) suivant leur dimension. Quant aux 
flûtes, les Annamites les appellent ong tien et eng sao. 

Un amateur qui travaille à ses moments perdus, Huynh-van-Hung, 
présente un doc huyen fabriqué par lui très orné et très amusant. Le fil 
unique sort d’un cocon de ver à soie sculpté dans le bois. Quatre oiseaux 
qui se jouent dans le feuillage n’ont, tous ensemble, que deux têtes. 
Un dan tranh à 16 cordes ou piano à main, du même artiste, est curieux 
comme spécimen d’art annamite avec ses micas, ses petifs miroirs, ses 
intrustations de nacre. 

La toute gracieuse fille du Tong Doc de Cholon, Mademoiselle Eugénie 
Phuong, expose une collection de sapèques anciennes trouvées au cours 
de fouilles pratiquées en 1869, dit l’étiquette, et dont quelques 
specimens remontent à l’an 254 de l’ère chrétienne. 

Des tuiles originales sont ces écailles de nacre que l’on perce de petits 
trous pour les agencer ensuite, imbriquées à l’instar des tuiles ordinaires. 



A CHO LO N 


149 


C’est Ila-Tang qui créa cette industrie dans le pays et il exporte vers la 
Chine, parait-il, d’assez fortes quantités d écaillés ainsi préparées. 

Passons à l’agriculture et aux industries agricoles. Les rizeries de 
Cholon sont célèbres. 

Les différentes espèces de paddy gisent alignées dans des sacs, à côté 
des réductions d’instruments aratoires et du matériel d’une rizerie indi¬ 
gène : tarare, meule, pilon à décortiquer. 

Les gros industriels chinois Ban Soon An, Nam Long, Kian Hong 
Seng, Ban Taick Guam et Ban Guan, ont envoyé du riz et des maquettes de 
leurs usines. 

Entin, M. Passerat de Lachapelle produit une intéressante étude sur le 
décortiquage du riz-ainsi que divers tableaux statistiques d’un réel intérêt. 

11 s’agit de représenter d’une façon claire et saisissante la proportion 
des recettes et des dépenses de la ville de Cholon. Des cercles dont le 
rayon augmentera avec les chiffres indiqueront les recettes d’une part, les 
dépenses de l’autre. Dans chacun des cercles, un secteur de couleur 
différente et dont la superficie proportionnelle à la masse aura été soigneu¬ 
sement calculée représentera chaque élément de dépense ou de recette. 
L’on verra ainsi que la voirie en 1902 absorba 45,04 0/0 du budget 
municipal dans lequel les fermages représentent 44,10 0/0 des ressour¬ 
ces. De même pour la police, le personnel, l’assistance publique, les 
écoles, etc... 

Pour les quantités de paddy travaillées par les décortiqueries de Cholon 
et les quantités de riz cargo, de riz blanc et de déchets, le même système 
de cercles et de secteurs a été employé. Un tableau fait voir les statisti¬ 
ques de 1881 à 1901. L’on remarque ainsi que de 1881 à 1898, les expor¬ 
tations de riz cargo sont très fortes et celles de riz blanc peu sérieuses. 
Depuis cette dernière date, les usines fonctionnent et le gris du secteur 
de riz blanc envahit peu à peu le disque, chassant le jaune du riz cargo. 

Des photographies montrent l’Hôpital municipal de Cholon, ainsi que 
l’asile des enfants qui y est annexé. Les disques de statistique prouvent que 
de 1888 à 1898, le chiffre des Chinois admis à l’Hôpital a progressé dans 
les mêmes proportions que celui des Annamites presque exactement 
moitié par moitié. Depuis 1898, les Chinois l’emportent. Ils formaient l’an 
dernier plus de 60 0/0 du contingent des malades. 



150 


ENTREE GRATUITE 


Enfin, une série de documents, affiches, brochures, albums, vantent 
l’Association Maternelle de Cholon et c’est à juste titre. 

Fondée en 1901 par M. F.-II. Drouet, secrétaire général des Colonies et 
maire de Cholon, elle est la première Maternité créée en Indo-Chine. 

Deux sages-femmes annamites sont attachées à ce service sous la direc¬ 
tion d’un médecin français. Pendant le seul mois de septembre 1902, la 
Maternité accusa 831 journées d’hospitalisation. 

En s’attachant une sage-femme européenne, l’administration de la 
Maternité voulut non seulement faire donner des soins aux femmes en 
couches, mais surtout former aux méthodes antiseptiques françaises des 
sages-femmes indigènes ; celles-ci, après un stage de quelques mois, 
rentrent dans leur village et l’on espère grâce à elles, voir diminuer 
sensiblement la mortalité infantile (tétanos ou athrepsie) qui frappe plus 
de 00 0/0 des nouveau-nés. 

L’Association Maternelle de Cholon est une œuvre utile entre toutes. 
Espérons qu’une fondation similaire trouvera bientôt sa place en notre 
capitale du Tonkin. 







Les Éléphants Laotiens 






























AU LAOS 


Allons y faire ensemble un voyage, ami lecteur. Ne nous embarrassons 
pas de l’itinéraire à choisir ; laissons la route de Dien-Bien-phu comme 
celles du Cammon et du Songkone et montons simplement sur une de 
ces colossales et douces bêtes qui sortent à cette heure du haras de Hanoi. 

L’éléphant s’est couché. Un petit effort de poignet de notre part, une 
main secourable tendue par le cornac et nous voilà sous la voûte ogivale 
qui protège le bât. Dame ! on n’est pas aussi bien que dans un fauteuil 
de chez Joseph ! Faute d’avoir mis un épais matelas cambodgien dans le 
fond du siège, nous avons les cuisses coupées par la barre d’appui. 

En route donc tant bien que mal et plutôt mal que bien. L’éléphant se 
redresse — d’abord des pieds de devant ; nous voici rejetés en arrière — 
puis il relève brusquement le train de derrière, menaçant de nous projeter 
hors du siège si nous n’avons soin de bien nous tenir. Et la déambulation 
commence lente, cadencée, balançante — moins désagréable toutefois 
pour le voyageur que le mouvement du chameau. 

Ils s’amusent de tout, ces gamins d’éléphants. Piien de ce qui se trouve 
sur la route n’échappe à leur petit œil. Voici qu’une mouche pique ce 
cuir épais (pie l’on croirait insensible alors qu’un tout petit insecte suffit 
pour irriter le colosse. Une poignée ou plutôt une trompée de sable jetée 
sur l’avorton et un peu aussi sur le voyageur —tout va bien ! 

Le cortège pénètre dans l’enceinte de l’Exposition. Nos trois gros 
camarades ont peur des chevaux qui, eux-mêmes, tremblent, tenus en 
main par les sais. Il faut que les cornacs frappent de toute leur force sur 
le crâne de leur bête avec le manche et même avec le fer d’un court 
harpon pour ramener l’ordre avec le calme. 


152 


ENTRÉE GRATUITE 


Nous sommes dans le village laotien — village thaï nena faudrait-il 
dire plutôt, car seuls les thai-neua sauraient s’accommoder de cette 
esplanade nue, sans ombrage. Les Laotiens font de leurs villages de 
vrais jardins. Us ont chez eux, dans le petit enclos de chaque maison, 
l’arec, la mangue, le coco, la pomme-cannelle, la pamplemousse, la 
banane et vingt autres fruits savoureux. 

Mais il est mort ce village ! Pas de buffles sous les maisons, pas de 
chant des pilons à cette heure matinale alors qu’il serait si doux de voir 
les belles filles sautiller sur le levier, tout en babillant comme de petites 
perruches. Pourquoi donc n’avoir pas fait venir à Hanoi quelques repré¬ 
sentantes du sexe faible? Llles n’auraient certainement pas demandé mieux 
que d’accompagner leur mari ou leur frère et les visiteurs de l’Exposition 
auraient pu admirer, avec la beauté des lignes, l’attirance délicieuse de cet 
être charmeur qu’est la Laotienne. 

Mak than lai, konoi ! 

Et la variété des costumes féminins ! Il eût été si facile et si intéressant 
à la fois de faire venir des différentes provinces des familles qui eussent 
montré, avec la richesse éclatante des costumes, la diversité des races de la 

haute vallée du Mékong. Oui, mais. Enfin ! Contentons-nous des 

hommes. 

Voici une de nos connaissances, le jeune Thao-sou-vat, fils du Tiao 
Muong du Cammon, un jeune gaillard plus dégourdi que les tanis (1) de 
ses forêts. 11 nous salue de son plus gracieux sourire de ses mains jointes 
et portées à hauteur du front, d’une inclinaison du buste : 

Bodai xi pousaos keos, konoi; pane thiep ! 

Voilà des piroguiers de Luang-Prabang qui nous menèrent jadis à travers 
les rapides du grand fleuve. Eh les amis ! Comme il faisait bon alors voguer 
au milieu des écumes puis retrouver le grand calme impressionnant que 
venaient seuls troubler le bramement du cerf, le cri du tigre en chasse ou 
celui des paons et des oiseaux de la forêt profonde ! 

Et vos joyeux refrains : 

Xi pousao ..... tiam bac ! 

Xi métao . tiam bac ! 


(1) Tanis : gibbons, ancêtres directs de l’homme, disent les Laotiens. 









L’Exposition du Laos. 

















AU LAOS 


153 


Tout un monde de souvenirs se réveille à votre vue. Mais à vos côtés il 
manque aussi les bonzes. Pourquoi n’avoir pas fait venir quelques prêtres 
à tète rasée, si beaux d’attitude dans leur robe jaune drapée à la manière 
antique? 

De l’une des maisons sortent des Khas enveloppés dans leur couverture 
de coton tissée par les femmes de la tribu. Ils sont tous de la région du 
Darlac mais appartiennent à quatre groupes accusant entre eux de sérieuses 
défférences : les Djaraïs ou Tialaïs comme prononcent les indigènes, les 
Rliadés, les Plas et les Penongs. Beaux hommes, ces Djaraïs d’une beauté 
de statue grecque avec des yeux d’une infinie douceur. La douceur est, du 
reste, le caractère commum de tous ces Khas. En les voyant, nous nous 
demandons ce que l’on a bien pu faire pour forcer ces pauvres gens à se 
révolter. 

Les Djaraïs et les Rliadés 11 e se comprennent pas entre eux. Les 
premiers n’ont comme costume qu’un ruban entre les jambes et leur 
couverture en coton à grandes raies qu’ils se passent en croix de Saint- 
André sur les épaules et sous les bras. Des boucles d’oreilles en argent ; 
des colliers en fer ou en cuivre, Un turban rouge et de longs rubans noirs 
ressemblant comme forme et position à ceux des nourrices de chez 
nous. Une lance, un bouclier, un tamtam pour marquer la cadence 
et les voilà dansant en cercle, l’un d’eux simulant l’ivresse avec des 
contorsions étranges, les autres se détachant, se baissant dans la brousse, 
se couvrant du bouclier et bondissant comme les fauves dont ils ont toute 
l’agilité. 

Les Khas-Rhadés sont plus vêtus. Leur tunique fendue sur les côtés est 
agrémentée de passementeries et de petits boutons de porcelaine. Des 
colliers et des bracelets originaux, semblables à ceux des Khas-Hoc de la 
région deMuong-Sing et Pak-Ta. Un long et fort fil de cuivre s’enroule plus 
de vingt fois autour de leur poignet. Sur la tunique d’un bleu foncé sont 
appliqués des morceaux d’étoffe rouge et blanche qui rappellent l’origine 
de la race. Nous avons retrouvé cette légende chez les Miaotze du Koueit- 
cheou comme chez les Mans de la haute région du Tonkin. La voici : 

Au temps jadis, ne pouvant vaincre les envahisseurs de son royaume, 
le roi Ma promit sa fille à celui qui lui apporterait la tète du général 
ennemi. Quelque temps après, un énorme chien, animal favori du prince 
et répondant au nom de Pan-kou, accourut vers son maître en traînant la 
tète ensanglantée du chef des envahisseurs. 



154 


ENTRÉE GRATUITE 


11 épousa la princesse. De cette union naquirent les Miaotze et — nos 
observations tendent à le démontrer, — certaines tribus désignées sous le 
nom général de Mans et de Khas. 

Les bigarrures du vêtement marquent aux bras les traces des pattes du 
chien et, à la nuque, celles de sa morsure amoureuse lors de l’union de 
l’animal avec la jeune princesse. 

Canaille de chien ! 

Ces similitudes de costume retrouvées à des millers de lieues de distance 
sont tout au moins étranges. 

Un autre détail pour finir avec ces intéressantes peuplades. Les Khas 
de l’Exposition ont les incisives supérieures complètement limées. « C’est 
pour plaire aux filles » nous expliquait leur chef. Et tous de rire avec une 
flamme dans leurs yeux de velours. Où diable la coquetterie va-t-elle se 
nicher ! 



Entrons dans la section laotienne des galeries. 

Le délégué, M. le commissaire Wartelle, un sympathique, qui aime le 
Laos et le connaît connue personne, a tiré le meilleur parti des collections 
envoyées par les différentes provinces. 

Sur les murailles tendues d’andrinople, une magnifique panoplie, formée 
d’un bouclier et des lances qui arment d’ordinaire les Khas du Darlac et 
de Stung-Treng, étale ses pointes dangereuses. 

A côté, une superbe peau de tigre — de très belles étoffes des Ilua- 
Phan en tissu de soie agrémenté de fils d’or. M. Wartelle qui dirige cette 
province des IIua-Phan-Ha-Tong-Hoc vient de réussir à faire abandonner 
par les habitants les largeurs étroites et les longueurs peu marchandes de 
leurs tissus. L’Exposition nous montre des pièces de sept et huit mètres 
de long sur soixante-dix centimètres de large. Les Thais-Neuas des 
Hua-Phan trouveront sur notre marché un écoulement facile. Plus de cent 
pièces de ces superbes soieries auraient déjà été vendues depuis l’ouverture 
de la section laotienne, nous dit-on. 

Des hottes élégantes en bambou tressé sont jetées, de-ci de-là, sur les 
murs. Au plafond, l’on a suspendu des filets de différentes régions qui 




Laotiennes du Nord 





























AU LAOS 


155 


réjouiraient l’àme d’un fanatique de l’épervier par leurs combinaisons 
savantes. 

Dominant les panoplies, le pavillon royal du Muong-Lane-Sang-Hom- 
Khao, carré, à fond rouge avec les trois têtes d’éléphant et le parasol 
à sept étages. Près de lui, les pavillons des états indépendants, de forme 
triangulaire, et montrant l’éléphant traditionnel. 

L'Exposition du Laos est naturellement le triomphe du bambou. Vous 
l’y trouvez sous mainte et mainte forme. Admirez l’infinie variété de ces 
paniers de la province du Darlac. Il en est un petit, délicieusement élégant 
de forme, artistemcnt lini, véritable chef-d’œuvre de patience (pii pourrait, 
au point de vue artistique, porter la signature de nos grands vanniers, 
fournisseurs du boulevard. 

A coté, les instruments de musique : depuis la flûte simple à huit 
trous, jusqu’au khène laotien long et droit avec sa double rangée de 
tuyaux accolés, jusqu’au khène méo,'solide, cerclé de fer oflrant ses 
tubes en angle droit, jusqu’au khène des Rhadés montrant son double 
groupe de flûtes qui s’échappent d’une boule de boissous un angle de 25 
degrés. C’est la série des violons, des gongs, des clochettes, toute la 
gamme des instruments qui évoquent le souvenir des douces cours 
d’amour tenues par les poubaos, sous l’œil des belles indifférentes... 
en apparence. 

Une réduction d’instruments agricoles extrêmement intéressante: 
charrues, herses, soufflets—de bâts de bœufs porteurs —de pirogues de 
course et de commerce. 

Ici, des colliers de chevaux et ces énormes clochettes en bois que l’on 
met au cou des éléphants pour qu’elles fassent connaître la présence des 
gros camarades dînant dans la brousse. 

Tous les produits de la forêt: des bois splendides comme on n’en trouve 
point ailleurs, du caoutchouc, du benjoin, du santal, de la cire, des 
huiles, des vernis. 

Les résultats d’une industrie naissante : l’exploitation des mines d’étain 
de Pak-IIin-Boun. Baissez vous. Sous la table, vous verrez des produits 
obtenus jadis par les indigènes. Au-dessus, brillent les saumons fabriqués 
aujourd hui. 11 manque à cette exposition une notice détaillée qui 
permettrait au visiteur de s’intéresser davantage à cette récente mise en 
valeur d’une région. 

Les photographies. — La collection de ce brave capitaine Mailan, des 
tluviales, gai compère, bon fusil et à qui je ne connaissais pas ce beau 



156 


ENTRÉE GRATUITE 


talent de photographe. Ses 34 épreuves sont impeccables et cependant ce 
n’est pas chose facile que de développer et surtout de laver et de virer sur 
ces bords du Mékong. 

Collection Wartelle — 110 épreuves— très bien présentée et où les 
curieux trouvent de très délicieux groupes de jolies Laotiennes. 

Les remarquables vues de Ban-That prises par ce vieux renard de Ricau, 
l’agent principal des Messageries Fluviales pour le bief supérieur du 
Mékong. 

Enfin, l’extraordinaire collection Cousin. Agrandissements d’un relief et 
d’une perfection incomparables. Regardez ces deux éléphants accroupis et 
et attendant leur charge, ces coolies près du feu, ces divers épisodes d’une 
crémation. L’on ne se lasse pas d’admirer, mais il me paraît impossible 
que semblables épreuves aient pu être obtenues au Laos même. 

Dans la vitrine du centre, des bijoux en argent ciselé. Ce qu’elles 
ouvriraient leurs grands yeux de gazelle, nos élégantes du Muong-Luong, 
si elles voyaient ainsi réunies les diverses boucles d’oreilles, les boites à 
bétel et les boites à chaux, les couteaux pour l’arec, les étuis à cigarettes, 
les pipes — il en est une en bambou avec un fil d’argent roulé entre les 
nœuds qui parait une pure merveille — les coffrets à bijoux, les 
bracelets, etc. 

Avançons. Les commissaires du Cammon (M. Macey), du Tranninh 
(M. Morin), de Vientiane (M. Cousin) ont envoyé des collections extrême¬ 
ment pratiques. Il s’agit de tous les produits d'importation qui entrent 
dans les régions laotiennes par Korat, Paklay, Nonkay et autres cités 
siamoises. Chaque produit a son étiquette, indiquant la provenance, 
l’intensitéde la vente,son prix, etc... Excellente idée. Les négociants dont 
les désirs se porteraient vers le Laos trouveront ici de précieuses indica¬ 
tions. 


Sur une estrade, M. Wartelle a fait construire, en réduction très exacte, 
un village de la vallée du Nam-San. Tout y est et les proportions ont été 
scrupuleusement observées. 

Près du village, une pirogue de course montée par 19 pagayeurs. 

D’autres types de maisons laotiennes, thaïs, khas, pou euns, lus, toutes 
différentes comme structure et comme toiture. 

La pagode et le thât de Muong-Het avec la couleur violente de leurs 
laques et de leurs ors.Un curieux bouddha de bronze les domine. Debout 




Femme de la tribu des Lus (Haut-Laos) 
















AU LAOS 


157 


sur un éléphant, il a l’attitude du prêtre enseignant la doctrine. C’est le 
premier spécimen de ce genre que nous rencontrons. 

Et, puisque nous parlons d’or, voyez les yeux brillants de ces deux 
tirailleurs tombés en arrêt devant les pépites qu’abrite cette vitrine. A côté, 
les bijoux thaïs neuas : bracelets, colliers, colossales épingles en argent en 
forme de clous à quatre faces et dans lesquelles les jolies tilles du pays 
placent les feuilles de bétel et la chaux dont elles font leurs délices, où 
parfois aussi elles cachent l’amoureux message qu’un galant leur a passé 
sans être vu. Là aussi, les ongles de rhinocéros montés en tabatière, qui 
sont la propriété de M. Duvau. Là, des gourdes ornées d’argent, des boites 
à poudre en vieil ivoire et une collection de monnaies : morceaux de fer, 
pirogues de cuivre et d’argent aux ornements bigarrés. 

La province de Muong-Sing a envoyé des sabres lus, des pipes de Khas 
dont quelques-unes dignes de figurer dans une collection, de l’huile 
particulière au pays qui sert à rendre imperméables les chapeaux et les 
parapluies, de l’opium cru à 8 piastres 50 le kilo, du stick laque, du 
thé, des échantillons de caoutchouc, de la soie grège, du sitiet ou cachou 
et une série de poids d’origine birmane, mais qui ont été, sans doute, 
inventés jadis dans l’arche de Noé, car nous y trouvons l’éléphant, le paon, 
le dindon, le coq, le chien, le chat, et jusqu’au lapin ! Oh ! Noé ! 

Des poteries intéressantes, des résines et des gommes. 

Différentes espèces d’ortie de Chine provenant de Stung-Streng, de 
Bassac et des Hua-Phan. Cette dernière, le fai meo, n’était pas connue au 
Tonkin. Elle fait l’admiration des hommes compétents par la force de 
ses libres. 

Une remarquable collection de médecines laotiennes comprenant 
47 articles avec les désignations en caractères et en quôc-ngu. Parmi elles, 
se trouve le hua ka, fameux remède employé contre la lèpre dans les 
Ilua-Phan. Le délégué du Laos nous dit avoir vu trois cas de guérison 
évoluer sous ses yeux. 

Il s’agit d’une plante que l’on fait macérer dans de l’alcool très fort — 
70° au minimum — et avec laquelle on prépare une sorte de pâte en y 
mélangeant de l’eau passée dans de la cendre de bois. Un cataplasme de 
hua ka est appliqué sur les parties malades, mais l’on n’en use qu’avec 
discrétion, car la douleur qu’il cause est très violente. On conserve le 
cataplasme jusqu’à ce que la souffrance devienne insupportable. Détail 
original : pendant ce temps, le patient doit rester exposé au soleil. Deux 
jours de repos et l’on recommence l’opération tant que les démangeaisons 



158 


ENTRÉE GRATUITE 


11 e cessent pas. On fait alors bouillir ensemble deux autres plantes, le 
khua lia nam deng et le nang khua nam ham deng pour laver les plaies. 
Enfin, un bain complet dans de l’eau où a bouilli la liane khua ngoune 
et le lépreux est débarrassé. Mais, pendant trois mois, il devra s’abstenir 
de tout sacrifice à Vénus, comme aussi de toute boisson aigre. Quel 
rapprochement ! Pendant trois ans, l’ex-lépreux ne devra pas manger 
de viande de buffle blanc, ni de chair de poisson sans écailles, ni de chien, 

ni de singe, ni de rat. Les soins se donnent dans une cabane 

éloignée du village et construite sur les bords d’un ruisseau. 

Il nous faut aller un peu plus loin, dans le Pavillon des forêts, chercher 
le complément de la section laotienne, la seule exposition particulière de 
cette colonie, du reste. Nous voulons parler de la panoplie forestière de 
MM. Antoine et Cordier. 

Nous y avions trouvé l’autre jour l’ami Cordier, eu tenue de travail, 
installant à lui seul, sans le secours d’aucun coolie, les bois ramenés du 
Haut-Laos occidental. Aujourd’hui, nous avons sous les yeux une petite 
merveille d’agencement de bois divers sur un vaste panneau tendu de 
peluche. 

Tout en devisant et en évoquant nos communs souvenirs de ce doux 
pays, nous admirions la variété des essences et, en particulier, une superbe 
planche de bois à ramages jaunes et noirs qui fournirait d’admirables 
marqueteries. Nous n’envoyons aucun autre spécimen dans la collection 
pourtant si riche et si variée des bois d’Indo-Chine. 

La section d’un teck plus que centenaire montre la lenteur de crois¬ 
sance de cet arbre. Deux planches de 065 de diamètre prouvent qu’on 
peut trouver dans les forêts laotiennes la largeur maxima qu’exige l’Ami¬ 
rauté française. 

C’est dans la province de Muong-Sing, à Xieng-Kliong, que s’étend 
l’exploitation de MM. Antoine et Cordier. Le groupement de tecks trouvé 
par eux, pointe extrême des riches peuplements de Birmanie et des Etats 
Shans, est, croyons-nous, le seul de la rive gauche. De jolies photo¬ 
graphies montrent comment l’on abat et l’on amène jusqu’au tlcuvc 
les précieux bois. L’éléphant seul peut sortir de la forêt épaisse ces troncs 
qui pèsent parfois deux et trois mille kilogs, et poussent à plusieurs 
kilomètres de la rive. Plusieurs instantanés nous font voir à l’œuvre les 
bûcherons birmans, ngieous et mouceux. Ils incisent l’arbre, mais 
laisseront trois ans s’écouler avant que de l’abattre car, sans cette précau¬ 
tion, le tronc ne pourrait flotter. De semblables entreprises exigent 







Khas du Bas-Laos. 







































AU LAOS 


159 


donc une immobilisation de sérieux capitaux. Le teck, mis à l’eau, devra 
descendre plus de deux mille kilomètres avant de rejoindre Saigon. 
Il aura à franchir les rapides du Haut-Laos, 150 kilomètres de tourbillons 
à Keinmarat, les chutes terribles de Rhône. Ces difficultés semblaient 
presque insurmontables autrefois. Quelques hommes audacieux ont tenté 
de les vaincre. Ils ont réussi. 

L’on aménage en ce moment une passe aux grandes chutes de Rhône, 
mais il serait à souhaiter qu’un sérieux balisage soit fait sur certains 
points du Mékong. Il ne s’agit pas, vous me comprenez bien, de missions 
ruineuses comme nous en avons vu, aboutissant à la pose de trois tiges 
de bambou en deux ans, mais de travaux pratiques et utiles. 

Nous nous sommes arrêtés un peu longuement sur cette exposition ; 
mais une entreprise coloniale réussissant au Laos est chose tellement rare 
qu’elle mérite d’être signalée. C’est à de telles entreprises que l’adminis¬ 
tration doit donner son appui, alors qu’il est indispensable dans un pays 
où la population clairsemée, sans besoin, indolente, ne veut pas travailler. 
11 faut choisir : ou dire nettement que l’on renonce à toute mise en 
valeur du Laos, ou prendre les mesures nécessaires alin d’aider ceux qui 
risquent leur fortune, leur santé, leur vie, pour aller passer de longues 
années dans la brousse. Ceux-là méritent bien, ce semble, qu’on 
s’occupe d’eux. 




















EN CHINE 


Consciencieusement et méthodiquement préparée dans chacun des 
centres chinois; classée, rangée avec goût et souci du décor; cataloguée, 
étiquetée avec le soin méticuleux d’un bon commerçant à lunettes du 
Céleste Empire, prête dès le premier jour, la section chinoise obtint un 
vif et légitime succès. 

L’honneur en revient aux Douanes Impériales Maritimes Chinoises, qui 
prêtèrent à notre Exposition le concours de leur organisation puissante ; 
à Sir Robert Hart, son grand maître ; à notre distingué compatriote, 
M. Piry, son collaborateur de tous les instants; enfin à M. Percebois qui 
n’épargna point sa peine pour organiser l’importante section dont il avait 
la charge. 

La vaste galerie réservée à la Chine s’est trouvée trop petite pour 
contenir tous les produits, toutes les collections envoyées des diverses 
provinces. Il fallut construire à la hâte un vaste hangar. 

Il fallut même en élever un second, car l’exposition particulière de 
Houang-tchoung-Hoei, taotaï, fondateur de l’Institut Industriel de Pékin, 
qui nous présente ici ses ouvriers au travail, vint augmenter encore 
l’intérêt de la section chinoise. 

Sur les murailles de la galerie principale s’allongent des peaux de tigre et 
de panthère de Long-Tcheou, d’ours et de chèvre du Tliibet, des chapeaux 
en roseau et en découpures de bois de Ningpo. 

Chaque travée montre réunis le pavillon impérial chinois et le drapeau 
de la France. Entre chaque écusson descend une de ces lanternes de vaste 
dimension, pour la forme et la décoration desquelles les ouvriers chinois 
donnent libre cours à leur imagination fertile. Pas une paire de lanternes 
ne ressemble à sa voisine. 


il 



ENTRÉE GRATUITÉ 


tli‘2 


Il en est de bois rouge, sculptées, avec glands en soie ; d’autres en fil 
de fer recouvert de globules en verre multicolore, en corne, en papier, 
en verre décoré ou ciselé. Celles-ci ont un cadre en cuivre; celles-là en 
bois noir. Lanternes de temples, lanternes de mandarins, de maisons de 
commerce et de maisons de plaisir. 


Quatre énormes vitrines en forme de pagodes ont été fouillées par les 
ouvriers habiles de Ningpo. 

Elles sont d’un bel elfet dans la vaste galerie, mais orneront davantage 
encore les salles du Grand Palais où elles doivent trouver leur définitif 
refuge. 

Nous sommes en face d’une série de modèles qui font ressembler cette 
partie de la galerie aux étalages du Paradis des Enfants lors de l’approche 
de la nouvelle année, lis sont cependant instructifs ces joujoux, car ils 
nous mettent au courant des procédés employés par les Chinois dans 
la plupart de leurs industries. Nous espérons bien les voir entrer à notre 
Musée Commercial, où chacun pourra les contempler à loisir. 

Swatow a envoyé des réductions de manufactures de papier et de sucre ; 
Ningpo fies écosseuses actionnées par des buffles, un grand tamis qu’un 
homme fait mouvoir avec le pied; Shanghai un moulin à farine, un van, 
un moulin à huile, la maison d’un riche marchand, etc. 

Ces huttes perchées sur de très hauts bambous sont celles (pie nous 
voyons jadis aux environs de Ilankow et qui servent aux tresseurs de 
cordes. 

L’industrie du coton est là avec ses différentes machines à égrener, ses 
batteurs, ses rouets, ses métiers à tisser. 

Celle de la faïence ou de la porcelaine avec ses fours (pie protègent 
des canons toujours prêts contre les pirates, mais qui ne fonctionneront 
point le jour où on fera appel à leur secours. 

Dans cette boutique, le marchand se tient derrière le comptoir avec ses 
nombreux commis et montre des pièces de soie à une mignonne poupée 
dont les pieds minuscules émergent d’un large pantalon brodé. Quelques 
jeunes gens écoutent et regardent. Confiés au négociant expert, ils fout 
leur apprentissage et suivent, en réalité, les cours pratiques d’une école 
de commerce. Aussi les boutiques des gros marchands chinois sont-elles 
encombrées de commis-amateurs. Le maître en est très fier, car leur 
nombre proclame sa haute réputation commerciale et le prix qu’on attache 
à ses leçons. 




L’Exposition de Chine- 























EN CHINE 


163 


Ces métiers nous initient à la fabrication des tissus de ramie dans la 
campagne chinoise. Près d’eux, des chaumières que l’on construit ; 
d’autres, meublées et habitées. 

Dans la rivière, les pêcheurs tendent leurs filets et dressent l’attirail 
compliqué des pêcheries en bambou. Ceux-ci, debout sur leur barque, 
sont entourés des noirs cormorans dressés à la capture du poisson. A l’appel 
du maître, quelques-uns des oiseaux pécheurs plongeront, poursuivront la 
proie convoitée et la rapporteront à bord. Ceux qui paraissent insuffi¬ 
samment dressés portent au cou un anneau qui doit les empêcher d’avaler 
jeur poisson. 

Une grande jonque va venir troubler la pêche. C’est un de ces house- 
bonts en bois verni, vraies maisons flottantes, vastes, confortables, dans 
lesquelles quatre Européens peuvent vivre, ayant chacun leur chambre, 
et se trouver réunis dans une large pièce luxueusement ornée à la cbiuoise 
de panneaux en bois découpé, de verres gravés et de dessins agréables à 
l’œil. Nous remontâmes ainsi la rivière Yuen, voyageant durant 47 jours 
dans le même house-boat. 

Les Bateaux de Fleurs rappellent d’autres souvenirs. Mais ils ne sont 
pas, en réalité, ce qu’un vain peuple pense. La jonque ainsi désignée à 
raison delà profusion de fleurs chaque jour renouvelées qui la décorent 
et la parfument, se loue tout entière à qui veut la prendre et la placer à tel 
endroit qui lui convient delà rivière. Les riches négociants venant trafiquer 
à Canton louent ainsi, pour la durée de leur séjour, un Bateau de Fleurs. 
Tous ont un mobilier plus ou moins riche suivant le prix de location, 
un personnel de percheurs pour la promenade, de cuisiniers souvent 
très experts et de domestiques. L’élément féminin n’entre pas dans le 
personnel du bord. Le soir venu, ces jonques se placent parallèlement, 
l’une contre l’autre et à la même hauteur. L’avant des bateaux, complète¬ 
ment dégagé, forme terrasse sur laquelle on prend le frais et l’on devise à 
la tombée du jour. Des rues se forment, les bateaux se faisant face et 
laissant place entre- leurs rangées pour la circulation des sampans. 
L’ensemble des terrasses est un vrai trottoir sur lequel chacun circule à 
son gré. On fait venir du quartier voisin l’une des nombreuses distribu¬ 
trices de plaisir qui vanteront le talent des chanteuses à la mode. Pendant 
le repas du soir défileront dix, vingt enfants aux petits pieds aux joues 
peintes et presque émaillées, aux sourcils dessinés rasoir en main et 
collés à la gélatine d’algue comme, du reste, les cheveux réunis en 
élégant chignon. A Canton, les belles font porter par une servante leur 




piano plat, boite élégante, dans laquelle s’allongent les trois octaves de 
cordes métalliques tendues à la façon des cordes de nos pianos d’Occident 
et qu'elles font vibrer avec une longue, flexible et mince baguette de 
bambou, tremblottant dans leurs mains fuselées. Gentilles poupées, insigni¬ 
fiantes pour la plupart, mais parfois drôles, amusantes et délicatement 
prévenantes. 

Dire que le Bateau de Fleurs est le dernier asile de la vertu serait une 
exagération manifeste. Il n’en est pas moins vrai que pendant les longues 
heures de la soirée, tandis que des milliers de filles égaient et charment 
les Chinois amis de la douce existence, l’aspect de ces Bateaux de Fleurs, 
vraies maisons de verre, la tenue de ces fêtards qui flirtent et discourent 
avec les poupées mignardes, n’ont aucun rapport avec les scènes nocturnes 
du nos brasseries à femmes. L’avantage n’est point pour nos Diables 
d’Occident. 

Des tamtams résonnent ; des musettes lancent avec furie leurs notes 
criardes ; des pétards éclatent. C’est un « Bateau-Dragon » qui passe. 

Nous sommes au cinquième mois de l’année chinoise. On fête le Dragon 
et le Génie des Eaux. L’Exposition nous en fait voir une jolie réduction. 

Ce sont, plus loin, des jonques armées en guerre; des jonques qui 
servent à la police de la rivière ; des bateaux pour les likin de la douane 
indigène ; des ma ling tan ou slipper-boats, bateaux-pantoufles que nos 
marins appellent des torpilleurs, petits sampans effilés à rouf descendant 
sur l’avant pour donner au bateau la forme d’une pantoufle et que font 
mouvoir deux ou trois vigoureux godilleurs Les ma ling tan filent comme 
des flèches dans la rade de Canton où l’on peut les compter par milliers. 

Une lourde jonque de passagers remonte le courant. Dix, quinze et 
même vingt coolies presque nus s’accrochant à une barre d’appui font 
mouvoir avec leurs pieds une roue à larges palettes. 11 leur faut marcher, 
marcher sans trêve et sans faiblesse, car le moindre retard, le plus petit 
moment d’oubli leur vaudrait une fracture ou la mort. Ils paient ainsi le 
prix de leur passage et débarqueront tout à l’heure sans bourse délier. 

Pakhoï a des sampans à voiles, des chalands, des jonques à deux et 
trois mâts d’uu modèle particulier ; Foutcheou des bateaux employés 
seulement pour les rapides dangereux de la Rivière Min ; Ningpo des 
caboteurs pour passagers entre la grande ville et les îles Cliusan ; Kiou 
Kiang des bateaux-mandarins et des jonques de 100, 150 et jusqu’à 
250 tonnes ; Shanghai des chasse-marée, des jonques de commerce à 



EN CHINE 


1H5 


trois et cinq mâts ; enfin, Ihtnkéou, des jonques spéciales pour le 
transport du riz et des modèles de ces fameux trains de bois du Yangtsé, 
qui réunissent parfois 10 et 15.000 troncs d’arbres et servent de logement 
à de nombreuses familles. 

N’est-il pas vrai de dire que ces joujoux instruisent en distrayant ? 


Une dépêche annonce que le Vice-Roi des deux Hou, le vieux Tchang- 
the-Tong, quitte les rives du Yang-tsé-Kiang pour se rendre dans la 
capitale de la Chine par le chemin de fer de Hankeou-Pékin. L’an 
dernier, l’Empereur, l’Impératrice-Douairièr e et toute la Cour montèrent 
à Paoting-fon dans les wagons de la même compagnie. Le Fils du Ciel en 
chemin de fer! Etape considérable fournie par la Chine dans la voiet 
du progrès ! Ces Chinois figés dans leur routine millénaire peuvent 
donc se laisser émouvoir. Ils arrivent à tenir pour quelque chose la 
vitesse, eux qui considèrent le temps comme une quantité négligeable. 

De Hankéou à Sui-yang, soit sur 220 kilomètres, l’exploitation est 
régulière et, peut-être, pourra-t-on conduire le grand mandarin de Outchang 
jusqu’au kilomètre 350 dans la section sud delà ligne. Nous trouvons à 
l’Exposition les modèles, les plans et dessins de cette section à côté 
d’albums dont les photographies nous transportent par la pensée jusqu’au 
milieu des travailleurs. 

Peu à peu l’on verra moins nombreux sur les routes chinoises les 
véhicules si variés de formes dont les intéressants modèles sont ici en 
réductions coquettes. 

Un conducteur excite le cheval attelé à cette charrette de Pékin dont 
se souviennent encore les reins des pauvres voyageurs contraints à s’en 
servir. Les roues garnies d’une infinité degros clous ont un aspect original. 

Lourd, avec des grincements odieux, s’avance le char à buffles. Les 
roues pleines tournent sur le bord des jantes nues, entraînant l’essieu 
dans leur mouvement. Jamais de graisse pour faciliter la marche de 
l’appareil car les buffles refuseraient d’avancer s’ils n'entendaient plus les 
harmonies grinçantes chères à leurs peu délicates oreilles. C’est du moins 
ce qu’affirment les bouviers chinois. 

Plus rapide est cette litière portée par deux mules d’égale taille, attelées 
dans les brancards devant et derrière la caisse. 

Il fait froid. Des coolies poussent sur la glace du Chihli un lourd traî¬ 
neau chargé de marchandises. 



ENTRÉE GRATUITE 


166 


Eblouissante d’or, de satin écarlate, voici la chaise de mariage. Huit 
hommes la portent. Dans cette cage hermétiquement close se trouve, 
cachée à tous les regards, la jeune liancée que l’on conduit procession- 
nellement à la maison de l’époux. Suivant les rites, celui dont les parents 
préparent le bonheur doit ignorer l’enfant que ses père et mère choisirent 
pour sa couche. Il la verra tout à l’heure, lorsque les deux familles 
ayant consacré leur accord feront sacrifier aux générations du passé ceux 
que l’on veut unir. L’époux se prosternera front contre terre devant les 
tablettes ancestrales pour leur présenter la future mère de scs fils, de 
ceux qui continueront à travers les siècles à venir le culte des siècles 
passés. Que si les fils ne viennent pas au foyer, le mari pourra répudier 
sa compagne et celle-ci lui cherchera elle-même une amie mieux féconde. 

La série des palanquins : verts, ornés declous dorés, pour les mandarins 
de première classe ; bleus pour les autres ; sales, sans couleurs, pour 
les secrétaires et principaux domestiques. 

Palanquins officiels à quatre porteurs ; palanquins de voyage à deux et 

trois coolies. 

Et ces petits jouets de la section chinoise évoquent dans notre esprit 
mille souvenirs. 11 nous semble encore escalader en ces chaises les mon¬ 
tagnes du Koueitcheou porté par ces merveilleux coolies au pas rapide et 
sur, aux mouvements d’une telle harmonie que nous pouvions écrire et 
dessiner sans peine, tandis qu’il s’élevaient par les escaliers aux larges 
dalles jusqu’à quinze et dix huit cents mètres pour redescendre ensuite 
dans la vallée. 

Sur ces escaliers de géants, nous croisons les convois de chevaux de 
bat se suivant par centaines à la queue-leu-leu, posant avec soin leur 
sabot non ferré sur les marbres parfois glissants. Les hôtes de tête et de 
queue du convoi portent un pompon rouge qui permet de les apercevoir 
de loin ; elles font tinter une sonnette d’un timbre différent. La surveillance 
est facile. A l’étape, les pauvres bêtes n’auront d’autre picotin que 
l’herbe de la route. 

Oh ! ces brouettes ! Il en est de toute forme, mais toutes sont éton¬ 
namment solides et permettent de transporter des poids considérables. 

A Tung-Chéou, sur le Pei-Ho, la roue se trouve entre deux plates-formes 
situées l’une à l’avant, l’autre à l’arrière et près des brancards Les poids 
s’équilibrent dans le plan de marche. Un ou deux hommes s’attellent 
pour traîner le véhicule que soutient dans les brancards un coolie 
vigoureux. 



EN CHINE 


107 


Dans le Ilounan, lorsque le vent souffle, on hisse une voile en bambou 
comme à bord des traîneaux. 

Nous vîmes au Ilounan des brouettes à deux roues dans le même plan, 
l’une de haute dimension, l’autre devant, plus petite. 

Mais c’est à Shanghaï que le flâneur et le photographe peuvent s’égayer 
en voyant la brouette et l’infinie variété de ses usages. Les deux plates- 
formes sont latérales. An moment de la sortie des filatures et des usines, 
l’on voit alignées des centaines de wheel-barrows attendant les habituelles 
clientes. La cloche sonne. Comme une volée de moineaux, s’échappent 
les petites ouvrières dont beaucoup trottinent sur les moignons de leurs 
pieds mutilés. Elles ont reconnu leur brouette. Les voilà deux, quatre, 
six, huit installées sur le même véhicule. En route ! Sans hésiter, le 
coolie circule dans les rues à la boue glissante et se faufile au milieu des 
voitures 

Ces coolies sont étonnants. En voici un qui transporte sur l’une des 
plates-formes de sa brouette une énorme balle de coton. Le véhicule, 
pour trouver son équilibre, roule sous un angle inquiétant et l’on ne 
sait ce qu’il faut admirer le plus de la solidité de la brouette ou de 
l’habileté de celui qui la conduit. 

Nous avons parlé de cotons. En passe-t-il dans ces godowns de Shan¬ 
ghaï ! Cotons de Cochinchine, des Indes ou d’Amérique ; cotons de 
Chinkiang ou du Kiangsou ; cotons de Shanghaï même (pii se dirigent 
vers les millions de broches des filatures de Pootung ou de Broadway. 

Le catalogue dressé par les Douanes Chinoises et qui renferme des 
documents du plus haut intérêt nous apprend que le coton fut introduit 
de l’Inde en Chine vers le neuvième siècle de notre ère et qu’une autre 
importation de cette plante eut lieu quelques siècles plus tard des contrées 
de l’Asie centrale. Les environs de Shanghaï étaient, dès le début du 
XII e siècle, un des grands centres de production du coton que l’on 
cultive aujourd’hui dans presque toutes les provinces de l’empire. 

Sur d’autres brouettes, on transporte de grandes boites de thé. Nous 
ne saurions laisser passer sans l’examiner sous ses différentes formes ce 
produit des cultures chinoises, le premier entre tous. Les échantillons 
sont nombreux sur les rayons de notre Exposition. 

M. Berruyer, des Douanes Impériales chinoises, nous initie à la 
préparation du thé dans une note que reproduit le catalogue de la section 
chinoise. 



ENTRÉE GRATUITE 


1f>8 


Nous y lisons que l’arbuste à thé, touffu et rabougri, voit ses feuilles 
arrachées trois et quatre fois par an, mais la première récolte, celle 
d’avril, est de beaucoup la meilleure. Laissons parler le catalogue : 

« Les feuilles ayant été exposées à l’air pendant quelques heures 
sont jetées dans des bassines chauffées à une température assez basse : 
quelques minutes seulement suffisent pour leur enlever une partie de 
leur humidité et les rendre parfaitement flexibles. On procède alors au 
roulage qui consiste à écraser et à rouler les feuilles à la main sur des 
tables de bambou — nous l’avons vu faire au pied et dans des bassines. — 
Cette opération a pour but d’extraire des feuilles une partie de l’eau et 
de leur donner une torsion. Elles sont alors étendues durant quelques 
heures sur des cribles en bambou, puis on procède au second séchage, 
jusqu’à dessiccation complète. Le résultat est le thé vert. 

Le thé noir se prépare sensiblement de la même manière. Toutefois, 
l’exposition à l’air qui suit le roulage se prolonge pendant deux jours, 
ce qui produit une espèce de fermentation et le dernier séchage se fait 
sur un feu plus vif. La fermentation est, semble-t-il, la cause principale 
de la coloration brun foncé du thé noir. » 

Les thés sont alors vannés, tamisés, mis en boîtes garnies intérieure¬ 
ment de feuilles de plomb et recouvertes de papiers à fleurs. Le grand 
marché des thés chinois est Hankéou. Là, viennent à la saison des 
acheteurs russes et anglais. Là aussi, sont installées les usines russes qui 
fabriquent des tablettes ou des briquettes avec le résidu du tamisage que 
l’on nomme « poussière de thé ». Parfois également, pour les briquettes, 
on pulvérise les feuilles vertes et coriaces. 

Les Russes et les Anglais sont grands acheteurs de la précieuse denrée. 
Nous retrouvons sur les étiquettes de l’Exposition comme sur les enseignes 
de Hankéou les noms euphoniques de Molchanotf, Pctchanoff, Kossnetyoff, 
Tokmakoff, Molotkolf et autres olls et sou-offs... 

Ils sont ici avec des collections rendues instructives. Disons, en passant, 
(pie si chacune des sections avait le caractère de vulgarisation (pii est 
le propre de la section chinoise — et elles eussent pu l’être — les 
visiteurs auraient trouvé une incomparable source de documents. 

Apprenons que le thé Kumun donne une liqueur forte dont la saveur 
rappelle celle du chocolat, — que le thé du district de Ning-chow est le 
meilleur, le plus fin et le plus aromatisé des thés Congou produits en 
Chine, lise vend en ce moment, sur place environ 210 fr. les soixante 
kilogs — que le Ouanfa cultivé sur les hautes collines est remarquable par 



EN CHINE 


169 


sa force et son arôme — que le Tai-san-ping, beau d’apparence est très 
aromatique et peu fort à l’encontre du Nip-Ka-sée, fort mais peu 
aromatisé Le thé Ichang est remarquablement fort et piquant, etc., etc. 

MM. Dowdell et C ie de Foutcheou exposent du thé Ping chonée 
dont l’exportation annuelle principalement aux Etats-Unis se monte à 
80 000 piculs. Ces négociants nous montrent aussi la poussière qui sert à 
des tablettes et des briques de thé, ces produits eux-mêmes, enfin les 
modèles de caisses et les emballages spéciaux pour les tablettes qui 
partiront avec les caravanes par les sentiers de la Mongolie et de la 
Sibérie. 

Le Gouvernement chinois envoie de la même région du thé Pekoe 
parfumé avec de fines fleurs de Moklee, du thé Oulong de choix, des hauts 
districts de Foutcheou, etc... 

Près des thés, nous trouvons 27 échantillons différents de pailles 
tressées de Chefoo. C’est l’un des gros articles d’exportation de la Chine 
qui en dirige chaque année vers l’Europe plusieurs millions de kilogs. Ces 
tresses en paille de froment sont le travail familial du paysan chinois qui 
les fabrique suivant le modèle à lui fourni par les négociants européens. 
Elles s’exportent en balles recouvertes de paillassons. 

Nous rencontrions souvent, de par les routes chinoises, de longues liles 
de coolies protégés par des soldats armés à la moderne. C’étaient des 
convois d’opium, du précieux narcotique qui permet à ces malheureux 
comme aux riches inactifs de trouver la béatitude, le soir, en arrivant 
à l’étape. 

Chacun sait que l’opium est extrait du suc du pavot. Lorsque le pavot 
est parvenu a maturité, le planteur, au coucher du soleil, pratique des 
légères incisions autour de la capsule de la plante. De ces coupures 
s’échappe le jus qu’on laisse s’accumuler pendant la nuit et qui est recueilli 
le lendemain matin. 11 est alors d’une teinte jaune foncé. On le laisse 
ensuite reposer dans les récipients où il a été recueilli jusqu’à ce qu’il ait 
pris une couleur noire. C’est l’opium. 


Dans cette galerie où s’étalent les produits agricoles, les oléagineux 
tiennent une des premières places. Le dolichos soja qui approvisionne 
les importantes manufactures d huiles de Tchefou, de Niou-tchouang et 
de Swatow — les arachides — les sésames — la graine de coton — la 
graine du chanvre qui produit de l’huile pour cosmétique — le juglans 



170 


ENTRÉE GRATUITE 


regia noir du Chantoung, du Tcheli et de la Mandchourie, et surtout le 
ricin, employé pour la cuisine dans la Chine entière. Les fritures à l’huile 
de ricin sont dorées, appétissantes et vraiment succulentes. A la cuisson, 
l’huile perd toutes ses propriétés purgatives. 

C’est encore le lophantus rugosus dont l’huile sert à la peinture sur 
verre et sur porcelaine, — le brassicci sinensis pour les manufactures de 
tabac — le camélia à l’huile douce, excellente, employée pour la cuisine 
et pour l’éclairage. On l’appelle parfois improprement huile de thé. Enfin 
citons le fruit du canarium album , sorte d’olive qui fournit une huile 
abondante et dont nous avons décrit ailleurs il) la préparation dans les 
provinces du Iloupé, ainsi que du Hounan. 

L’on fume beaucoup en Chine, non seulement l’opium mais le tabac. 
Tout le monde fume, mandarin ou coolie ; les femmes aussi bien que les 
hommes. Aussi le tabac fait-il l’objet d’une culture sérieuse. Celui du 
Chantoung occidental est particulièrement renommé. Les Chinois se 
contentent de sécher rapidement la feuille et d’y ajouter de l’huile de 
choux pour l’empêcher de tomber en poudre dans le climat sec du Nord. 
On ajoute un peu d’arsenic au tabac que l’on destine aux pipes à eau. 
Enfin, pour en faire du tabac à priser, les Chinois le pulvérisent dans 
un mortier et le parfument avec des Heurs de jasmin. 

Tientsin envoie des blés, des maïs, des millets, des sorghos, des pois, 
des fèves — Shanghaï, des blés, des haricots, des riz, des fleurs de lis 
séchées dont l’on se sert constamment dans la cuisine chinoise pour 
assaisonner les viandes. La fleur de lis possède aussi une réputation 
considérable comme médecine dans les affections pulmonaires — Canton, 
des orges, du sagou, des litchis, et de la fameuse sauce soya faite de pois 
fermentés dans les jarres qu’on laisse au soleil sur le haut des toitures 
cantonnaises — Hankéou, de la cire d’insectes avec laquelle on fait des 
chandelles ; des champignons comestibles poussant sur les arbres ; d’autres 
poussant sur les rochers humides; des dattes; des raisins du Iloupé et du 
llounan ; des graines de nénuphar ; des smilax China , champignon très 
employé pour les affections syphilitiques et qui pousse sur les racines des 
arbres; des Heurs de safran pour la teinture de la soie et du coton. Pour 
donner une couleur rouge à la cotonnade, il suffit de la tremper deux 
fois dans la teinture; mais la soie et- le satin sont toujours trempés trois 
fois pour donner ce rouge brillant si admiré des Chinois. 


(.1) Au Pays des Pagodes, p. 318. 




EN CHINE 


171 


L’Exposition de Hankéou nous rappelle les bons camarades, les gais 
compagnons et les travailleurs acharnés que nous eûmes l’heur de 
rencontrer là-bas sur la concession française. 

Dans une fort belle vitrine, MM. Adolphe Grosjean et O présentent des 
racines de curcuma, des graines de sésame, de colza, d’arbrasin pour 
l’huile de bois, des cires, des suifs, de la ramie, du jute, des huiles de 
toute espèce, des soies de porc, des plumes de héron gris, de superbes 
aigrettes en plumes de marabout, du musc du Yunnan et du Thibet et 
surtout de l’albumine. Une très importante manufacture d’albumine a été 
installée par M. Grosjean. Nous la vîmes presque à son début, cinq ans 
déjà passés. Elle est aujourd’hui en pleine efflorescence. 

Envoyons un amical souvenir à ces courageux Français qui forment 
là-bas un groupe uni — chose rare — plein d’entrain et tout articulière- 
ment hospitalier aux compatriotes de passage. 

L’on a beaucoup écrit sur la médecine chinoise. Les remèdes horrifiques 
et mirifiques nous ont été présentés et commentés par maint imaginatif 
chroniqueur. 

Aujourd’hui, nous avons la bonne fortune de trouver une collection 
peut-être unique des drogues usitées dans le Céleste Empire. A-t-elle été 
utile à quelque zélé chercheur? Espérons-le. 

Que dis-je, une collection? C’est quatre qu’il me faudrait écrire car, non 
seulement il en est venu de Nieou-chouang, de Hankéou, de Canton, 
recueillies avec soin par le gouvernement chinois, mais le Prince des 
Potards Célestes, le tant renommé Kouang-Chi-Koon de Canton, dont les 
ordonnances seules se vendent au poids de l’or, nous a confié pilules, 
emplâtres, huiles, poudres et autres drogues, avec la manière de s’en 
servir. Un précieux catalogue indiquant la nature et l’usage des médi¬ 
caments accompagne en effet les bocaux. 

Approchons-nous et lisons. Voici des nerfs d’antilope employés contre 
les alléchons rhumatismales et la sciatique des « chenilles-plantes », 
espèces de champignons qui poussent sur la tète d’une chenille comme 
une crête. Chacune de ces excroissances, parait-il, fait corps en partie 
avec l’insecte, tandis que l’extrémité, plus flexible, est réellement de 
nature végétale. On les emploie efficacement contre la phtisie (! !) 

Dans ce bocal, des scorpions hideux, remède infaillible contre la fièvre 
paludéenne. On voit même sur les routes les coolies attraper des scorpions 
vivants et les dévorer pour se prémunir contre les accès. 



172 


ENTRÉE GRATUITE 


Une étiquette porte « os de dragons » ; ce sont des morceaux d’os 
fossiles que l’on pulvérise pour les utiliser contre les hémorragies 

Depuis longtemps, les Chinois usent du mercure sous ses dillérentes 
formes; du calomel comme laxatif; du cinabre contre les douleurs 
syphilitiques. Ils connaissent aussi l’emploi des cantharides. 

Mais l’auteur du catalogue, avec un imperturbable sérieux, nous initie 
aux vertus merveilleuses de ces cristaux sales qui ne sont autres que de 
l’urine d’enfant bouillie et mélangée à un peu de sulfate de chaux pour 
hâter la cristallisation On l’absorbe à l’intérieur pour devenir vigoureux. 
O 11 l’applique aussi en lotion sur les yeux faibles et souffrants. Mais le 
pipi de petit garçon possède seul ces propriétés curatives ; celui des 
fillettes ne vaut rien. Toujours la supériorité du mâle ! 

Vins et spiritueux. — La classification chinoise n’est pas, en apparence, 
aussi compliquée que la nôtre pour les boissons. Les unes sont obtenues 
par la fermentation ; d’autres passent à l’alambic. Dans les provinces du 
Nord on fabrique un « vin jaune » avec du millet comme aussi, avec du 
sorgho, un « vin brûlé » ou samshou , très fort en alcool et que tous 
les Chinois affection lient. C’est le choumclioum de nos Annamites. Dans 
les provinces du centre et du sud, en emploie le riz pour fabriquer cet 
alcool. 

Cette simplicité n’est qu’apparente. II est, pour le samshou, des grands 
crus classés, des grands ordinaires, des châteaux, des bourgeois et des 
paysans. Les variétés sont infinies. II suffit de visiter la boutique d’un 
négociant en renom de Canton, de Shanghaï ou de Pékin pour rester ahuri 
devant la multitude des jarres en faïence brune ou grise, agrémentées 
d’une étiquette où s’étale en caractères finement tracés l’indication du 
crû et la date de fabrication de la liqueur. 

Il en est de dix, de vingt, de trente ans. Le vieux pai-liem-hua est 
introuvable. 11 est du samshou parfumé à la prune, au citron, à la poire, 
à la banane, au coing. 

Mais nous ne voyons point ici le fameux vin distillé avec des pétales 
de roses que les fêtards de Pékin apportent soigneusement avec eux en 
voyage et qu’ils nous offraient avec onction chez les aimables chanteuses 
de Shanghaï. Chaque année, la plupart des riches mandarins de Pékin 
viennent se divertir pendant quelques semaines dans la grande ville. Ils 
ont une favorite parmi les milliers de filles à petits pieds qu’abritent les 
ruelles de Foochow Road, et ce ne sont alors que nopces et festins. Avec 



EN CHINE 


173 


un peu d'entraînement, notre estomac était devenu fanatique des ailerons 
de requin, des nids d’hirondelles et des crevettes ivres, le tout préparé 
par les maitres-ès-fourneaux qu’entretiennent à grands frais deux ou 
trois restaurants en renom. Nous eûmes ainsi l’occasion de rencontrer 
en cet endroit la plupart des membres de l’ancien Tsong-li-Yamen. 

Poursuivant notre promenade dans la section chinoise, nous tombons 
dans le compartiment des forêts. 

C’est Foutcheou qui fournit le plus beau lot d’échantillons de bois. 
Ce port exporte en quantités considérables des pins et des sapins. 11 voit 
aussi passer nombre d’autres essences qui, toutes, sont représentées 
avec leur nom chinois en caractères, sa traduction phonétique, et pour 
celles qui sont connues, le nom botanique avec le nom vulgaire, enfin, 
l’utilisation pratique de chacun des bois. Nous apprenons ainsi que le 
genévrier est employé pour la fabrication des meubles et des manches 
d’outils, le dattier pour la tabletterie, le poirier sauvage blanc pour les 
gros meubles le jaune pour les chaises et les tables, le saule pour les 
semelles de souliers chinois, le noisetier sauvage pour les petits meubles, 
le bois de pamplemousse pour les articles grossiers, celui du letchi pour 
les poulies et les moufles, enfin, le camphrier pour les meubles et les 
navires. 

De Canton sont venus mille et un objets d’usage courant, en bois et en 
rotin. Bornons-nous à noter la collection des paniers. Elle en vaut la 
peine : paniers à lettres, paniers à argent, à papier, à gâteaux, à échi¬ 
quier, à fruits, à fleurs, à ouvrages de dames, à fromage, à cigales, à 
poissons, à grenouilles, à graines ; paniers pour porter la nourriture ; 
paniers pour chats, pour poulets ; paniers de pâtissier, de voyage, 
pour le marché, pour mèches de lampe, pour porter la terre ; paniers 
à ordures, à cocons de soie, à serpents, à bourgeons de thé, à crevettes, 
à cancrelats.... 

Oyez, jeunes filles et versez un pleur ! 

Le gouvernement chinois expose à vos regards un portique commé¬ 
moratif élevé par les habitants d’un village à la mémoire d’une fiancée qui 
s’est pendue jadis devant la foule assemblée. La pauvrette voulait 
conserver la virginité de son amour au bien-aimé fauché par la mort 
et la lui porter jusqu’au fond des enfers. Il ne s’est trouvé personne pour 
couper la corde en temps opportun. Les monstres ! 




ENTRÉE GRATUITE 


174 


Je doute que l’exemple de la belle inconsolable soit suivi par les 
nombreuses Thi-Ba, Thi-Hai ou Tin-Nam qui défilent devant l’inscription 
suggestive. Elles s’arrêtent plutôt devant les figurines en terre de Tientsin, 
jetant un œil curieux sur la jeunesse dorée du pays fumant l’opium en 
compagnie de chanteuses. » Deux éphèbes chinois sont étendus sur les 
nattes; près d’eux de gentilles enfants qui les cajolent et préparant leurs 
pipes. Très finement traitées, avec beaucoup d’expression dans les 
physionomies, ces figurines sont remarquables. 

Un autre groupe : des Boxeurs qui gesticulent et hurlent, avec des 
mines terrifiantes et capables de troubler le sommeil des enfants. 

Le compartiment des sculpteurs. On sculpte de tout en Chine. Ici, 
nous avons la pierre, le bois, les coquillages, les racines et l’ivoire. 

Les racines de Foutcheou sont invraisemblables de formes et fouillées 
par un artiste qui a le génie de l’horrible. 

Inclinons-nous devant la merveille des ivoires : une défense d’éléphant 
appartenant à un Français de Canton, M. Albert, et qui 11 e mesure pas 
moins de 2 m. 25 delà pointe à la base. Plus de mille personnages évoluent 
sur ce superbe bloc qu’il faudrait pouvoir étudier en détail et qui demanda 
certainement plusieurs années de patience à son habile décorateur. 

La peinture n’est représentée que par des scènes sur papier et soie, 
traitées à la façon sèche, mais parfois puissante, des Extrême-Orientaux. 
Rien de bien particulier. Toujours des pêchers en fleurs, des vieillards 
tenant en main la pêche de la longévité, des jeunes tilles minaudant à 
côté de vieux barbons. 

C’est avec le meuble (pie la section triomphe. 

Les trois centres de Canton, Foutcheou et Ningpo, avec leurs spécialités 
si nettement accusées, ont ici de fort beaux specimens. 

Il est tels meubles de Canton , en bois dur largement sculpté avec 
incrustations de marbre, que nous trouvons simplement merveilleux. 

M. Raphaël Marty, le Prince des Collectionneurs de l’Extrême-Orient, 
tpii 11 e sait plus où étaler ses richesses artistiques tellement elles sont 
opulentes, a envoyé quelques pièces de tout premier ordre, parmi 
lesquelles un immense paravent en douze feuilles. Dans un encadrement 
en bois noir Sunchi, des panneaux de bois de santal sculptés à jour et 
supportés par des chimères retiennent des broderies à caractères d’or. 

Du même amateur, de curieuses broderies représentant les différentes 
phases de l’industrie du riz et de la soie. 




Défense d’éléphant sculptée 


iSpclimi (’liiuoisr 




EN CHINE 


175 


Foutcheou a la spécialité des meubles laqués: tables à thé en laque noire, 
rouge, verte et brune, tables-gigognes, vide-poches, tables de boudoir, 
étagères, guéridons, bibliothèques, lanternes, chaises et vingt autres 
meubles. 

La résine employée pour la laque que nous avons vue sur les marchés 
du Setchouan vient aussi du Kiangsi. Elle est extraite pendant les mois 
d’été d’une espèce de sumac et se vend semi-fluide ou séchée en pains de 
couleur blanchâtre. 

Le catalogue de la section chinoise nous dit qu’on mélange de cette 
résine avec cinq livres d’huile d’arachides, deux onces de iiel de porc et 
quatre onces de vinaigre. On malaxe le tout jusqu’à ce que l’on ait obtenu 
une pâte homogène d’un noir brillant. 

Les objets à laquer sont séchés à l’avance, mastiqués dans les joints 
et recouverts d’un enduit uniforme fait de fiel de porc et de sable rouge 
fin ; ils sont alors placés dans une chambre sombre, passés à la laque 
et mis à sécher. Le passage à la laque est répété de trois à quinze fois 
suivant la qualité à obtenir. 

Pour la décoration, les objets passent aux mains d’ouvriers spéciaux, 
qui reproduisent d’abord les dessins sur la laque noire en tamisant de la 
craie en poudre au travers de modèles pointillés à l’épingle. L’image est 
alors produite avec des laques de diverses couleurs dans les espaces 
limités par les contours de craie. Pour les ors, on se sert d’un tampon de 
colon si l’or est en poudre, d’une brosse s’il est en feuilles. 

A Foutcheou il se fabrique une laque d’une qualité réellement supé¬ 
rieure et due à un procédé qui, paraît-il, est le secret d’une seule famille 
et se transmet de père en fils. La finesse de ces laques les rapproche des 
plus beaux produits japonais et l’on se demande si le secret n’a pas été 
rapporté du Baï Nippon par quelque voyageur. 

M. IL S. Brand nous a confié un chevalet couvert de cette laque surfine 
par Sam shou-Ou. Nous devons une mention spéciale au secrétaire en 
laque sculpté de M. P. M. Shene-Ivnox, reproduisant le tombeau du 
vice-roi Lin-tsé-Sliu, près de Fou-tchéou 

Le genre des ébénistes de Ningpo diffère absolumant de celui des artistes 
de Foutcheou et de Canton. Ils sculptent avec passion les bois durs et 
rosés qui viennent du sud de la Chine et de Singapour. Les grandes 
vitrines genre pagode qui décorent la section chinoise, montrent que les 
ouvriers de Ningpo ne s’obstinent pas à suivre sans s’en écarter les sentiers 
battus. Iis forment une corporation indépendante dont les membres vont 



ENTRÉE GRATUITE 


I7fi 


s’embaucher tantôt chez les fabricants, tantôt chez les particuliers. Les 
riches mandarins ou commerçants peuvent ainsi faire fabriquer sous 
leurs yeux, avec des bois de leur choix, un mobilier de leur goût. Parfois, 
on revêt ces meubles du fameux vernis de Ningpo dont la solidité et 
l’éclat en font l’émule de la laque. 

Jadis, on fabriquait à Ningpo des meubles en bois doré et passés au 
vernis rouge vif comme nos meubles annamites, mais cette industrie s’est 
perdue. Les quelques pièces de ce genre que nous voyons à l’Exposition 
proviennent de collections, car il n’en est plus dans le commerce. 


Tout le monde connaît les fameux tapis en poils de chameau, que l’on 
appelle souvent tapis de Tientsin, mais qui sont plus spécialement fabriqués 
à Paoting-fou, la capitale du Chihli. De haute laine, fort chauds, fort 
solides, ils ont des dessins le plus souvent géométriques. 

Dans le district de Kincheou-fou, l’on fabrique des tapis en poils de 
vache. Nous vîmes au Koueitcheou de très nombreux tapis de feutre 
confectionnés dans le pays même Chacun de ces genres est ici représenté. 

Près des tapis, les nattes. On ne se doute pas du soin que les Chinois 
apportent à la fabrication des nattes de prix. Tous joncs, roseaux et 
rotins ne sont pas bons à utiliser. 

Les Cantonnais mélangent deux variétés de roseaux, dont l’une croit 
dans les marais salés de Bocca Tigris, sur le Si-Kiang, l’autre dans les 
eaux douces de la petite ville marchande de Lienfan, à la frontière du 
Kouang-si. Les dessins de ces nattes sont éclatants et variés de couleurs. 

Le catalogue nous initie aux secrets de leur teinture. Le rouge est 
obtenu par une décoction concentrée de bois de sapan bouilli pendant 
deux jours dans des baquets de bois à fond de fer. On plonge pendant 
six jours dans cette décoction les roseaux que l’on veut colorer. On 
laisse sécher puis on répète la même opération deux autres fois. Si l’on 
veut obtenir du noir, il faut ajouter du sulfate de fer au troisième bain. 
Le vert est donné par une plante qui croit dans le Kouang-toung et 
dans Pile d’IIainan. On ajoute à la décoction de l’alun et du sulfate de 
cuivre. Chaque bain dure de dix-sept à vingt jours. Enfin, pour le jaune, 
on emploie les boutons desséchés du sophora japonica qui viennent 
du Chantoung, où ils font l’objet d’un important commerce d’exportation. 
Bains de trois jours. 



EN C H IN E 


17 1 


Avant de faire passer les roseaux dans ces différentes cuves, on a dû 
les traiter à l’alun. La teinture de la matière première est donc une 
opération longue et compliquée. 

Le tissage est beaucoup plus simple. Il se fait à l’aide d’un de ces 
métiers exposés sous le hangar annexe de la section, et qui se composent 
de deux montants distants d’un mètre cinquante centimètres et réunis par 
des traverses horizontales. La chaîne est en 111 de chanvre. La navette, 
un simple bâton de bambou. Le tissage se fait alors que les roseaux sont 
encore humides. Comme ils se retirent en séchant, on applique les nattes 
sèches sur un cadre et on serre la trame à la main. 



Le visiteur qui pénètre dans la section chinoise par l’aile droite de la 
galerie en fer à cheval se trouve en face d’un amoncellement de porce¬ 
laines et de faïences. Songez qu’un exposant Tu-ïien-Shun de Kioukiang 
a apporté, seul, plusde 7.000 pièces. Il en est sur les murailles, sur des 
étagères, sous des vitrines, à terre, partout. 

Ce sont vases minuscules ou gigantesques, d’une belle teinte uniforme 
ou minutieusement décorés. Sur ces grès craquelés, le dragon classique 
déroule ses anneaux en relief. Ces délicieux porte-bouquets verts, à 
cinq tubes, montrent des poissons rouges nageant à travers un semis de 
plantes aquatiques ; sur ces craquelés blancs, de vénérables personnages 
bouddhistes, la tète ceinte de l’auréole de sainteté, paraissent un cénacle 
de nos livres chrétiens. Là, ce sont des scènes de marivaudage traitées 
dans le losange blanc d’un vase rouge vermillon. Et, dominant cette plèbe 
de leur imposante beauté, les jaunes impériaux affichent le dragon à cinq 
griffes, marque spéciale des pièces fabriquées pour l’Empereur. 

C’est que les fameux fours de Kin-té-tchien ouverts par Tchien Tsoung 
de la dynastie des Soung, vers l’an mille de notre ère, se trouvent 
dans le Kiangsi avec Kioukiang comme marché. 

L’on y fabrique des « porcelaines de tribut » qui servent à l’Empereur 
ainsi qu’à sa Cour et sont dirigées, en grand nombre, chaque année vers 
Pékin. Dans son tableau de l’Agonie de la Grande Ville, Pierre Loti nous 
montre ces porcelaines accumulées dans les dépendances des Palais 
Impériaux. Seules, les pièces irréprochables parviennent au Maître. Il en 
coûterait la tète au malheureux intendant des céramiquesde tribut s’il avait 

12 



178 


ENTRÉE G R À ï UIT Ë 


l’audace d’insulter à la pureté du Fils du Ciel par une offrande souillée dès 
sa naissance. Les autres produits des fours sont livrés au commerce. Ceux 
qui possèdent des dragons à cinq griffes ne doivent donc point croire qu’ils 
servirent à la Cour de Chine, ainsi qu’on le pense assez généralement. 

Tout autres sont les jaunes impériaux de M. Raphaël Marty. 11 est certains 
brûle-parfums de haute allure et sur lesquels nous cherchâmes en vain le 
moindre défaut, qui doivent provenir du sac des Palais. 

Cantonades plats, des assiettes, des bols, des soucoupes et des figurines 
en terre cuite représentant dans des attitudes bizarres et réalistes des 
canards, des aigles et autres gens de l’espèce animale. 

Pékin des grillons en argile, des criquets, des cigales, des scarabées, 
des sauterelles, des capricornes, des mantes religieuses, des geckos de 
murailles, des scorpions, des rainettes. 

La région du lac Ta-hou conserve la spécialité d’une terre rouge 
décorée, originale, dont l’on fait des théières, des tasses, des compotiers 
et des pots à tleurs. A Kou-tien, dans le Foukien et Ming-tchen, dans la 
même province, se travaille une terre que Ton vernit pour en faire des 
services de table. Swatow fabrique, de son côté, de la porcelaine gros¬ 
sière; Pakhoi de la terre cuite, glacée au sel et polie à la main. 

Mais à les regarder de près, toutes ces faïences et porcelaines ont le 
décor uniforme. En Chine, Ton pratique, plus que partout ailleurs, dans les 
manufactures indigènes, la division du travail. Chaque ouvrier dessinera 
la même fleur pendant des années et des années, tandis que son voisin 
s’acharnera à reproduire un poisson toujours semblable à ceux de la veille. 
Tout essor de l’imagination est interdit à l’artisan dont le maître a le plus 
souvent lui-même l’imagination lente et ne cherche pas à changer ses 
modèles pour ne point troubler le tour de main de l’ouvrier. 

Pour leur porcelaine, les Chinois de Kin-té-chien se servent de deux 
terres: l’une, qu’ils nomment paï-tun-tzü et l’autre le kao-lin dont nous 
avons adopté le nom. Ils obtiennent leur vernis en mélangeant la première 
de ces terres aux cendres d’une fougère qui croit aux environs de la ville. 

Kin-té-chien, seule, exporte chaque année sa porcelaine pour une 
valeur de quatre à cinq millions de piastres, nous disent les Douanes. 


Les soieries! Les yeux de nos lectrices pétillent, à ce seul mot. Il leur 
semble voir les petits points de Pékin ou les floches, entendre de déli¬ 
cieux froufrous, froisser d’une main voluptueuse, puisqu'elle est féminine, 
le moelleux de ces étoffes qu’elles voudraient toutes posséder. 



C’est l’abondance ici. Un marchand de Shanghai, Sui-li, n’a pas envoyé 
moins de deux mille pièces : satins unis et brochés, crépons, gazes de 
soie, châles, coussins, rideaux, tapis de table, couvertures, couvre-pieds, 
mouchoirs, ceintures, habits en soie, en gaze, en crépon satin brodé. 

Tchéfou fait notre éducation de soyeux. Tels échevaux de soie grège 
jaune du Chantoung proviennent du cocon du ver-à-soie de mûrier. Elle 
est dévidée à la main. Tels autres écheveaux de soie grège blanche de la 
même province ne doivent pas leur différence de couleur à la nourriture 
du ver, mais au ver lui-même. Il en existe très peu. Enfin, l’une des plus 
importantes industries de la province est celle des soies grèges dites 
tussahs, extraites du ver par une opération qui se fait dans les filatures 
indigènes avec des métiers à pédale. Les prix de la soie ayant suivi 
depuis quelques années une marche ascendante, les Chinois des environs 
de Tchefou ont couvert de jeunes chênes les flancs de leurs collines. Le 
ver qui se nourrit de feuilles de chêne donne, en effet, une soie des plus 
résistantes. 

Les filatures de Shanghaï nous montrent le coton sous toutes ses formes, 
depuis le coton blanc avec ses graines, le coton égrené, brut, le coton 
préparé à la main et en écheveaux jusqu’aux pièces (sheetings) sorties des 
métiers à tisser dont le modèle est ici mis sous nos yeux. 

« L’orphelinat d’Hankeou réunit un millier d’enfants du sexe féminin. 

* J’ai déjà eu l’occasion d’exposer la question de l’abandon des filles dans 
« ce pays de Chine. On en apporte jusqu’à quinze par jour aux sœurs 
« de Hankéou et, pendant notre visite, on présente successivement trois 
« petits êtres abandonnés par leur parents. 

« Sous la direction maternelle des bonnes sœurs, les enfants deviennent 
« d’excellentes ménagères qui confectionnent notamment de fines dentelles ; 
« plus tard, elles sont placées par les religieuses ou demandées en mariage 
« par les Chinois catholiques. Beaucoup d’enfants en bas-àge succombent, 

« pendant l’été, malgré les soins dont on les entoure. La plupart, en 
« effet, sont amenées dans un pileux état vis-à-vis duquel le dévouement 
€ et la science se trouvent impuissants ». (1) 

Ces lignes datent du 14 décembre 1898, mais la section chinoise nous 
prouve aujourd’hui que la tradition des fines dentelles ne s’est pas perdue 
à l’orphelinat de Hankéou. On ne peut rien de plus délicat ni de plus 

0) Cf : Au Pays des Pagodes, page 256, avec la gravure montrant les orphelines 
au travail. 




ISO 


E.NTRÉE GRATUITE 


parfait que ces chemins de table en soie jaune et dentelle, ces tapis de 
table, ces entre-deux, ces mouchoirs, ces écharpes, ces fichus, ces 
voilettes et autres petites pièces traitées avec un soin religieux. Ce sont 
de mignonnes fées que les pauvres enfants de Hankéou. 

La galerie nous réservait une surprise. C’est une révélation pour tous, 
en effet, que les merveilleux tissus de ramie sortant des manufactures de 
Swatow. La découverte est tout particulièrement intéressante pour nous, 
Tonkinois, chez cpii la culture de la ramie tend à prendre son essor. 

L’on fait à Swatow d’exquis chemins de table en ramie que d’aucuns 
préfèrent même aux chemins de même modèle en soie. La ramie présente 
cet avantage que son tissu devient déplus en plus beau lorsqu’il est lavé 
souvent. Des nappes à thé, des dessous de rince-bouche, des mouchoirs, 
des coussins et jusqu’à des pièces de toile de ramie fine et grossière, tout 
fut enlevé presque dès l’ouverture de la Section. L’industrie de la ramie 
est, croyons-nous, appelée à un grand avenir dans notre colonie 
d’Indo-Chine. Saura-t-on tirer profit de l’exemple de Swatow maintenant 
que la décortiqueuse de la libre a été inventée? 

Les chapeaux chinois ! Non pas les carillons ambulants qui firen t la 
joie de notre enfance, mais de vrais et sérieux couvre-chefs : toques avec 
ou sans caractères dorés qui souhaitent vie longue et heureuse, abat-jour 
en bambou tressé, en étoffe, en paille de toute linesse — et il en est de 
merveilleusement délicate. Les boutons auxquels aspire tout bon Chinois 
surmontent les chapeaux coniques en indiquant par leur couleur et leur 
matière le degré du mandarin dont ils dominent le crâne auguste. Des 
cheveux de femme passés au rouge vermillon descendent en masse derrière 
les chapeaux de cérémonie jusqu’aux épaules de celui qui les porte. 

L’étiquette est rigoureuse à la Cour de Chine. Un chapeau spécial est 
exigé des mandarins qui sont admis à l’audience du Fils du Ciel et le 
chapeau varie suivant les saisons. 

L’on peut étudier ici dans ses détails le tant célèbre chapitre des chapeaux. 

Celui des éventails n’est pas moins digne de retenir l’attention, car, nulle 
part, la variété n’est plus grande que dans la série de cet accessoire indis¬ 
pensable à tout Chinois digne de ce nom. Pendant la saison chaude, qu’il 
soit coolie ou prince, qu’il déambule de par les rues ou reste nonchalam¬ 
ment affalé sur sa chaise de repos, tout habitant du Céleste Empire joue de 
l’éventail. 




EN CHINE 


181 


A Canton, le quartier des éventaillistes occupe de nombreux ouvriers, 
mais c’est à Hang-teheou que se confectionnent les œuvres d’art les plus 
renommées. D’habiles artistes y dessinent des paysages, des fleurs, des 
oiseaux, des scènes tirées des livres sacrés et maints sujets (pie la fantaisie 
leur fait découvrir. Parfois, l’éventail est à double jeu. En l’ouvrant à 
droite, l’on déroule une scène d’une parfaite correction. Un coup de 
poignet à gauche et, aussitôt, apparaissent des tableaux plus que risqués. 

Certains sont en bois de santal sculpté, d’autre en santal et satin brodé, 
en gaze de soie, eu ivoire sculpté, en ivoire uni, en os fouillé, en laque 
avec dessus d’or, en écaille travaillée, en laque de santal avec fleurs brodées 
sur soie. Celui-ci, très riche, en argent et ivoire. Cet autre en plumes et 
ceux-là en simple papier et monture de bambou. 

Très amateurs de bijoux, les Chinois en portent à la ceinture, aux doigts, 
sur 1 le devant du chapeau. Beaucoup, hommes comme femmes, ont au 
poignet des bracelets en jade, en verre imitant le jade, en bois noir, en 
santal ou en bois d’aigle garni d’argent et d’or ciselés. Aux doigts, souvent 
de grosses bagues en bois odorant incrusté d’or ou d’argent. 

Les lunettes en cristal de roche sont dans un étui parfois formé de 
perles et de grains de corail comme le porte-éventail, le porte-montre et 
la bourse. 

Telles bouteilles-tabatières, que nous décrit le Catalogue, sont taillées 
dans un seul morceau de cristal de roche ou d’améthyste, d’agate ou de 
cornaline, de jade ou d’onyx. On en trouve aussi en jaspe et lapis-lazuli. 

Ce bouchon de tabatière est orné d’une perle; ceux-là de corail, de 
malachite, de grenats enchâssés dans l’or et l’argent. 

Le Gouvernement Chinois a réuni dans un lot expédié de Shanghaï la 
collection de petits bibelots en argent ou en or : cure-ongles, cure-dents, 
cure-oreilles, peignes à moustaches, etc., (pie les élégants portent suspendus 
à leur boutonnière par une chaîne d’argent. 

Les femmes ont de lourds bracelets et se protègent leurs longs ongles 
par des doigtiers en écaille de Formose ou en métal précieux. 

Ces bijoux d’argent ornés de plumes de martin-pêcheurs viennent 
également de la grande ville du Sud, comme aussi de Foutchéou et de 
Ningpo. 

Et, s’étalant sous les vitrines, les innombrables bibelots en argent 
repoussé, émaillé, décoré ou gravé : vases, plateaux, boites à bijoux, 
candélabres, brocs, gobelets, salières, bateaux, voitures, flacons à odeur. 



182 


ENTRÉE GRATUITE 


bonbonnières, brûle-parfums, épingles à cheveux, manches d’ombrelles, 
ronds de serviettes, cendriers, lioles à opium, étuis à cigarettes, etc., etc. 

Trois Chinois s’amusent en ce moment. L’un joue du violon à deux 
cordes, l’autre de la guitare et le troisième de la flûte. Chinois du Nord, 
ils modulent une mélopée douce et mélancolique comme celles de nos 
landes bretonnes. Ils ont pris leurs instruments dans cette collection qui 
forme un orchestre complet du Nord de la Chine, tandis que Canton 
présente un orchestre du Sud. 

A Pékin, nous voyons comme instruments à cordes: des espèces de 
contre-basses, des violons à deux et quatre cordes, une guitare ronde, 
une autre ovale et un luth à vingt cordes — comme instruments à vent: 
deux clarinettes de différentes dimensions, une trompette, une sorte de 
flûte de Pan et une flûte ordinaire — puis, à côté d’un xylophone, la 
batterie très complète : tambour sur pied, tambour oblong, tambour plat, 
tambourins, gongs, cymbales et castagnettes en cuivre. 

Les Cantonnais ont les violons, la guitare, la cithare, la mandoline et 
le luth — six catégories de flûtes — trompettes, musettes, — tambours, 
gongs, cymbales et castagnettes. 


Foutchéou envoie, en outre d’un orchestre, des masques de théâtre 
d’un horrible et d’un grotesque à faire rêver. Ningpo, un théâtre en 
réduction tel qu’il s’en trouve dans tous les temples et dans les maisons 
de corporation. Celui-ci a sept acteurs et cinq musiciens. 

Poursuivant notre promenade, nous trouvons les boussoles si originales 
et si compliquées des Chinois, inventeurs, à ce qu’on dit, de cet 
utile compagnon du navigateur — des cadrans solaires — une série complète 
d’instruments de chirurgie, parmi lesquels plus de cent épingles variées 
de longueur et de calibre. On sait que les Chinois ont une prédilection 
pour l’acupuncture qu’ils pratiquent depuis des siècles. 

Et, puisque nous sommes dans les collections, citons en première ligne 
celle des monnaies frappées dans les provinces de Ngan lioei, Fo-kien, 
llou-pé, Kiang-nan, Kiang-su, et Kouang-touang. Nous voyons M. Raphaël 
Marty s’en rendre acquéreur. C’est, en efl'et, une occasion unique fournie 
par le Gouvernement chinois. 

— La collection des encres de Chine, notamment les bâtons si renom¬ 
més de Hoei-tchéou-fou, dans la province de Ngan-hoei. On l’obtient en 
brûlant dans de longs fours des branches de pin, dont l’épaisse fumée 



EN CHINE 


183 


se condense sur les parois éloignées du foyer. Puis, on tamise le noir et 
on le mélange en parties égales avec de la colle faite d’eau de riz et d’une 
gélatine provenant de la décoction de cornes de cerf. Les bâtonnets à 
reflet brunâtre durcissent et prennent du prix en vieillissant. 

— La collection des papiers obtenus par un procédé analogue à celui 
usité dans notre Village du Papier, près de Hanoi et, de même qu’ici, 
avec la fibre du Broussonetia Papiryfera. 

La tige de l’arbre, une espèce de mûrier, trempée pendant quelques 
jours dans l’eau, s’amollit et on en détache l’écorce. On fait bouillir les 
paquets de cette écorce dans de grands chaudrons, on la mélange à 
de la chaux et on la pile dans de vastes mortiers. Nouvelle cuisson ; 
lavage pour débarrasser l’écorce de la chaux ; puis, exposition au soleil po ur 
faire blanchir. Encore un pilonage et second mélange avec des cendres de 
bois et de noix de l’arbre à huile. Le tout est battu dans une cuve jusqu’à 
ce que l’on obtienne un liquide visqueux. L’ouvrier trempe dans cette 
cuve son moule ou tamis formé de joncs en lanières étroites. L’ean passe 
à travers le moule et y dépose la pâte à papier. Une feuille est ainsi faite. 

Parmi les minerais, nous retrouvons les cinabres cristallisés et les stibutes 
des mines de mercure du Koei-tcheou que nous visitâmes jadis (1) et 
que nous avons la douleur de voir maintenant passées entre les mains 
des Anglais et des Allemands. Ingénieur : M. Brelich, dit l’étiquette. 
UAnglo-French Quicksitver Mining Company n’a de Français que les 
capitaux, pour une très grosse partie. 

Tout le reste: administration, service commercial, service technique, est 
entre les mains des étrangers. C’est nous qui leur fournissons des fonds 
pour développer sous pavillon allemand ou anglais leur influence dans 
une province qui se trouve cependant dans le rayon de notre sphère. 
N’est-ce pas notre coutume sur bien des points du globe ? 

Une maison suisse, Vrard et C ie , possède à Hankéou une usine à vapeur 
éclairée à l’électricité pour le traitement des minerais. On les concasse 
avant de les soumettre à des lavages successifs pour l’élimination des 
quartz et autres matières étrangères, puis on les tamise et on les classe 
par grosseur. 

MM. Vrard et Cie ont envoyé ici des minerais d’antimoine, de zinc et de 
plomb du Hounan, des minerais de cuivre du Setchouan, traités dans 


(1) Cf : Au Pays des Pagodes. 




184 


ENTRÉE GRATUITE 


leur usine. Ils ont aussi des échantillons de houille provenant des char¬ 
bonnages qu’ils exploitent à l'européenne dans la province du Houpé. 

Dans cette même province sont les hauts-lburneaux et les aciéries de 
llanyang (1) qui consomment de 55.000 à 00.000 tonnes de minerai de 
1er recueilli à Tayé non loin des usines. Les Japonais viennent, eux aussi, 
chercher du minerai à ces gisements exploités sous la direction du vice- 
roi Tchang-tche-Tong. Un chemin de fer les réunit au Yangtzé. 

Nombreux sont les échantillons de houille provenan t des célèbres mines 
de Kaiping, du Hounan, du Ngan-hoei, ou de Fokien. 

Enfin, de notre province frontière du Kouangsi, l’Ingénieur des mines 
M. Howard a envoyé une riche collection d’échantillons divers : galène 
argentifère, zinc, cuivre, silicate de plomb, minerai de fer contenant de 
l’or, cuivre bleu, cuivre, paon, agent arsenical, plomb, pyrites de fer et 
pyrites de cuivre. 

En voyant ce qu’ont découvert les ingénieurs européens dans les rares 
endroits où ils ont pu conduire leurs prospections, on se convainct que la 
Chine deviendra tôt ou tard un vaste chantier industriel dont l’exploitation 
pourra modifier la situation économique du inonde entier. 



Une collection intéressante au premier chef et qui figurerait en bonne 
place dans notre musée parisien des Arts et Métiers est celle réunie par 
le Gouvernement chinois des outils et instruments dont se servent les diffé¬ 
rents corps de métiers. 

Chaque profession manuelle a sa planchette que nous trouvons sous le 
hangar annexe, un peu délaissé peut-être par les visiteurs mais très à tort. 

Les tailleurs de marbre n’ont pas moins de quarante-quatre outils 
différents ; les sculpteurs de bois dur quarante-deux. Puis, ce sont les 
graveurs, les fabricants de pipes à opium, de fleurs en clinquant, d’instru- 
memts de musique, de peignes, de balances romaines, les horlogers, les 
orfèvres, les maçons, les serruriers, les travailleurs d’écaille, d’ivoire, les 
pédicures, etc..., qui tous étalent pour nous l’infinie variété des instru¬ 
ments spéciaux à leur art. 


(1) Cf. Am Pays des Pagodes , jj. 252 et 1. 




EN CHINE 


185 


D’autres collections de même genre ont été formées avec une patience 
toute chinoise, celle par exemple des diverses espèces de ciseaux usités 
chez les Célestes. Nous comptons 232 paires différentes. — La collection 
considérable mais non complète à coup sur des cadenas en bois, en fer, 
en cuivre, aux lamelles et aux clefs compliquées. — Celle des couteaux 
de fleuriste, de pharmacien, de fruitier, de fourreur, de marchand de 
papier ; couteaux pour bâtons à encens, pour canne à sucre, pour 
melon, pour noix d’arec, pour couper la cannelle, l’igname, les noix de 
coco, la soie de porc, les cartonnages, les chandelles, etc., etc. Coupons 
court nous-mème afin de ne pas abuser de la patience du lecteur non 
Chinois. 

Près de là, des masques d’animaux, tètes de veau, de singe, d’ours, 
de porc, fabriqués à Foutcheou et qui nous font songer au Mardi-Gras. 

Et, dominant le tout, un amusant panthéon des divers cultes de Chine 
oii le Maître du Ciel, de la Terre et des Eaux d’après le rite taoïste coudoie 
le saint homme San Pao des bouddhistes. En face, se dresse la tablette 
de Confucius devant laquelle, aux grandes jours, viendront se prosterner 
les délicats manieurs du pinceau littéraire. 

C’est bien le dernier coup d’œil qu’il nous fallait donner à cette 
remarquable exposition de la Chine. Cet assemblage sans prétention, 
ce pêle-mêle qui ne choque personne donne l’idée vraie du grouillement 
chinois et surtout de la tolérance qui règne sur toute la surface du 
Céleste Empire entre les éléments de cette innombrable multitude. Peu 
leur chaut à ces gens que leur voisin soit bouddhiste pur, taoïste, suive 
le rite lamaïque ou les préceptes de Confucius. Dans un même cortège 
funèbre, ils verront la théorie des disciples de Bouddha revêtus de la robe 
grise suivre ou précéder des prêtres de Tao coiffés du large bonnet carré. 
Pas de violentes querelles d’écoles—douce philosophie — sainte tolérance. 

Dans bien des pays sur la terre, 

On ne pourrait en dire autant. 

L’institution Industrielle (le Pékin 

Un petit homme à l’œil vif, aux manières élégantes et distinguées, 
parlant l’anglais et l’espagnol : Uouang-choung-Houei, ayant rang de 
taotaï, Directeur de l’Institution Industrielle de Pékin. 

A la suite des troubles de ces dernières années, Ilouang-choung-Ilouei, 
qui avait la passion du bibelot, recueillit un certain nombre de jeunes 



186 


ENTRÉE GRATUITE 


gens, d’enfants qu’il dressa à l’art national de la fabrication des émaux 
cloisonnés. Quelques habiles ouvriers guident ces jeunes travailleurs que 
nous voyons à l’ouvrage ici-même. 

Le Taotaï nous remet une notice dans laquelle M. René Guernier, 
attaché aux Douanes Impériales Chinoises, décrit par le détail la fabrication 
compliquée des fameux cloisonnés de Pékin. 

Suivons au reste le travail des ouvriers. Un dessin sur soie guide le 
premier artiste qui étire en ce moment un étroit ruban de laiton. II 
cisaille, plie, courbe une petite partie de ce métal, de manière à reproduire 
les contours d’une fleur qu’il a sous les yeux et l’applique perpendicu¬ 
lairement sur un vase en cuivre qu’il veut émailler. 

Le dessin complet est reproduit en relief sur le vase, formant une série 
de petites cloisons dans lesquelles trouvera place l’émail. « Ce sont, dit 
M. Guernier, des cristaux à base de salpêtre et d’une sorte de grès cal¬ 
caire trouvé dans les montagnes des enviions de Po-shan-hsien dans la 
province de Chantoung. On obtient les diverses colorations en ajoutant de 
la pyrite de fer, des oxydes de fer, de cuivre et de sels de plomb. Ces 
cristaux ainsi colorés sont pulvérisés au pilon et, mélangés à de l’eau 
de riz, ils donnent des pâtes d’émail d’une homogénéité parfaite. » 

Avant d’y placer les couleurs, on lavera fortement le vase à la brosse 
dans une décoction d’abricots secs. Qui se serait douté du rôle de l’abricot 
dans la fabrication des cloisonnés ! 

A l’aide d’une minuscule truelle à long manche, l’ouvrier a placé dans 
les cloisons diverses pâtes d’émail. Il pose le vase dans un manchon de 
fer et le tout au milieu d’une cage en fil de fer remplie de morceaux de 
charbon de bois que l’on maintient ardents en faisant jouer le traditionnel 
éventail. 

« Cette opération, dit M. Guernier, exige un ouvrier très expérimenté 
pour saisir le moment où la cuisson est à point. Elle ne dure jamais guère 
plus de dix minutes. » 

Retiré du feu, le vase est poli avec une lime d’acier. Les parties mal 
cuites sont enlevées au ciseau et refaites. 

A la deuxième cuisson, polissage au tour avec une pierre de grès. 

Après la troisième, polissage avec du charbon de bois de tilleul. 

Les ouvrages très fins exigent jusqu’à huit cuissons toutes suivies de 
polissage et de retouche. Aussi un cloisonné sans défaut est-il chose 
rarissime. 




L’Institution industrielle de Pékin. 














































EN CHINE 


187 


Pour terminer son vase, l’artiste fera appel au procédé moderne de la 
galvanoplastie, grâce auquel il recouvrira d’argent ou d’or les parties de 
cuivre restées à nu. 

Près de son atetier, S. E. Houang-choung-Houei a exposé de riches 
collections anciennes et modernes. Parmi ces dernières, des vases cloi¬ 
sonnés à fleurs de sorbier, des jarres aux anses en forme de dragons et 
de petits porte-bouquets à col en spirale paraissent particulièrement 
réussis. 

Mais, il est dans les vitrines une série de pièces de grande valeur, 
porcelaines de la dynastie des Ming des XV e et XVI e siècles, notamment 
une cruche sang-de-bœuf, un gris craquelé de Yung Chên, un blanc 
craquelé de la dynastie des Sung, un vert olive de la même dynastie puis 
un vase long en porcelaine aux dragons avec décor de fleurs et d’oiseaux, 
du règne de Quang-li. 

De toute beauté, la collection des jades: dragons, lézards, de la dynastie 
liai), courge ornée de caractères anciens, feuille de lotus ciselée formant 
cendrier, porte-pinceaux en jade vert, bouddhas, cendrier à trois singes, 
plus de cent pièces, toutes dignes d’intérêt. 

Les jeunes ouvriers du Taotaï travaillent aussi la soie et les tapis. Ils 
ont ici plusieurs broderies fines au point de Pékin et d’épais tapis du 
Chihli en poil de chameau. 

Sous la direction éclairée de Houang-choung-Houei, Y Institution 
Industrielle de Pékin deviendra une véritable pépinière d’artistes. 


AU Y U N N A N 


La plus belle belle barbe de l’Exposition et un charmant camarade. 
M. E. Milhe, vérificateur en chef des Douanes Chinoises. 

Depuis de longues années au Yunnan, M. Milhe a réuni une collection 
aussi intéressante que complète et il la présente ici. 

Si nous commençons l’étude du Yunnan par les produits riches de son 
sol, nous trouvons au premier rang des richesses exploitées l’opium. Il 
est ici sous ses quatre formes, c’est-à-dire sous quatre qualités préparées 
dans le pays: le Ivu-tzu-tu, le Kuei-tzu-tu, le Ping-tzu et le Pao-tzu-tu. 
L’on récolte au Yunnan la quantité fantastique de trois millions de kilogs 



188 


ENTRÉE GRATUITE 


de suc de pavot sur lesquels un peu plus de cent tonnes viennent dans 
notre colonie tonkinoise. Voici au reste les couteaux utilisés pour pratiquer 
les incisions sur la tête des pavots et les spatules avec lesquelles on recueille 
le liquide noir et gluant qui sort des entailles. 

Quelques jolies pipes en ivoire montées sur argent ont, à coté de la 
fameuse drogue, leur place tout naturelle. 

On fume aussi au Yunnan du tabac récolté sur place et l’on fabrique 
depuis peu à Yunnansen des cigares pour les Européens, ils sont évidem¬ 
ment les bienvenus, ces cigares, dans des régions où l’on ne peut se 
procurer chez le débitant du coin le londrès de la Régie, mais le tabac est 
vraiment inférieur — un peu moins bon que celui du Koueitcheou que 
nous eûmes l’occasion de fumer jadis chez Mgr. Guichard, à la mission 
de Kouei-Yang, et sans comparaison aucune avec le tabac du Tonkin, d’Au- 
namet du Laos qui permet à notre concitoyen Lecacheux de nous fabriquer 
des cigares aussi fins que les plus < reputados » des célèbres manuafctures 
de Manila. 

On trouve de l’argent au Yunnan et on le travaille en colliers, en 
bracelets, eu mille bibelots dont les femmes des tribus les plus sauvages 
aiment à se parer. La coquetterie n’a pas de frontières. Elle est partout le 
propre de la femme. 

A Shi-ping, on fait des niellures dignes d’être remarquées. 

Mais l’exploitation des richesses minières la plus florissante est actuelle¬ 
ment celle de l’étain. M. Milhe nous apprend que les saumons d’étain 
sont coulés sur une mesure de (36 à 70 centimètres de long, 25 à 28 de 
large, avec une épaisseur variant de 5 à 6. Le poids de ces saumons est 
d’environ 110 livres chinoises et ils se vendent plus de deux cents francs 
le picul de soixante kilos d’après les registres de la douane île Mongtzé. 
On les transporte à dos de mulet. Un saumon coupé par le milieu forme 
la charge ordinaire d’une mule. 

A côté de ces grandes barres d’étain (juc possède la collection Milhe, 
nous en voyons de minuscules, bien soignées comme forme et qui sont 
offertes en cadeaux dans le pays. 

Oublierai-je les thés de Pou-Eurl, de Yeh-hsï, de You-Lou, les fourrures 
de loutre, d’écureuil volant et de chèvre (pie nous vîmes sur les marchés 
laotiens de Luang-Prabang et de Vientiane apportées avec des noix, du 
musc et des bibelots grossiers par les caravanes descendant de Yunnansen 
et de Talifou ? Ges Chinois chargeaient leurs chevaux de coton du pays 




Montagnardes du Yunnan 











ËN CHINË 


189 


qu’ils remportaient au delà de la frontière, en balles pressées. Nous 
pouvions nous faire comprendre d’eux en parlant laotien, c’est-à-dire 
thaï et cela ne saurait surprendre car rime des premières étapes sinon le 
berceau des tribus thaïs est bien l’ancien royaume de Tali ou de Nan- 
tchao. C’est de cette région des grands lacs d’autrefois que les Thaïs se 
sont répandus dans les vallées de la péninsule indo-chinoise. 

Ce brave Millie nous présente les « dames de la montagne », gaillardes 
trapues, solides, pas jolies, mais si drôlement habillées ! Nous retrouvons 
les Miaotze du Kouei-tcheou mais beaucoup moins coquettes et moins 
fines. Comme leurs camarades de là-bas et comme les Mans de la haute 
région tonkinoise, elles conservent la légende du chien Pankou dont nous 
avons déjà parlé à propos des KhasduLaos venus à l’Exposition. 

Lourdes jupes plissées, broderies de coton, corsages parfois ornés de 
rouge, molletières, bijoux d’argent — ces dames sont drôlichonnes. 

Les Chinoises ont brodé des soieries. Un de leurs panneaux très original 
montre Monsieur et Madame Bouddha dans le ciel entourés d’une foule 
de disciples qui forment leur cour. 

Sur une antre broderie, l’étiquette nous apprend que ces cinq éphèbes 
sont « cinq jeunes lettrés qui représentent la fécondité »! ! La littérature 
mène à tout. On nous disait cependant que les jouissances prolongées 
de l’esprit philosophique et l’étude de Confucius ne prédisposaient pas 
d’ordinaire aux plaisirs de la chair. 

Est-ce encore par allusion à la fécondité des lettres qu’un autre éphèbe 
est à cheval sur une grue — pur symbole ? 

Et en avant la musique ! Le père Millie a fait saisir les instruments 
de ses étagères par une bande de Chinois qui nous donnent un bruyant 
concert. Jugez-en par rémunération des pupitres : deux gongs en cuivre 
et bronze, une trompette qui rappelle la tuba romaine, deux musettes, 
une espèce de cornemuse, une grande et une petite guitare, un tambour 
et un tambourin. 

- De grâce, M. Millie, mettez un frein à la fureur de vos diables d’Orient 
ou je deviens enragé. 

De la musique, nous tombons dans la pharmacie. L’honorable fonction¬ 
naire des douanes chinoises a réuni une collection extrêmement 
intéressante qui comprend 264 échantillons de médecines usitées au 
Yunnan. Chaque flacon porte le nom chinois en caractères, sa traduction, 
son prix sur place et l’effet que les Chinois attribuent au remède. 



190 


ENTRÉE GRATUITE 


Il en est pour guérir le spleen destinés à faire la fortune de l’apothicaire 
anglais qui songerait à les exploiter et d’autres contre la fatigue du cerveau 
que l’on devrait bien nous envoyer au Tonkin. 

M. Milhe a de nombreux bibelots. 

Les marbres célèbres de Tali dont les veines représentent mille sujets 
bizarres. M. Emile Rocher, Consul Général, dit dans son ouvrage sur le 
Yunnan : « Nous en avons vu figurant des maisons, des arbres, des profils 
de chat ou de cheval d’un dessin régulier. Le prix varie d’après la rareté ou 
la perfection de la ligure et la grandeur de la pierre. Un dessus de table 
mesurant environ 70 centimètres en carré et 5 centimètres d’épaisseur, 
représentant plusieurs hommes et une tète de singe, a été acheté par un 
mandarin au prix de 200 taëls (400 fr.) » 

Ici nous voyons avec un peu de bonne volonté et des explications: 
1° un dragon buvant dans le Grand Océan ; 2° un grand prêtre bouddhiste 
du nom de Pou tai, vivant sur les hautes montagnes. Il est, nous dit l’éti¬ 
quette, d’un caractère doux et affable, aime à boire plusieurs verres de 
sam-shu, se plaît en la compagnie des hommes honnêtes — tous les goûts 
sont dans la nature ! — et sait composer un bon poème. Ce qu’on voit 
de choses dans un marbre ! 

En ami des arts, M. Milhe a colligé un certain nombre de bonnes poésies 
dont il a fait une traduction. Quelques-unes sont délicieuses. Ecoutez 
celle-ci, une des plus en vogue parmi les lettrés et qui est due au pinceau 
du célèbre Ching Ou. 

Les deux tilles de Hsui-Tieu étaient toutes deux renommées pour faire 
des vers. L’aînée, Schu-Tiao, était appelée Ssé-Tch'eou et l’on désignait 
la cadette Shu-Yuan sous le nom de Jen-p’ei. Jen-p’ei fit les vers suivants 
sur un dessin dont le thème était : « Des hirondelles printanières sur un 
abricotier en fleurs : » 

« Par un temps de brillant soleil, l’abricotier s’était habillé d’une robe 
légère séduisamment pourpre et gracieusement rouge, vraiment provo¬ 
cante. 11 rappelait la tranquille maison du lac de Péking. Des hirondelles 
vinrent se poser sur les fleurs en chuchotant à la brise « ni-n’an ». Le 
soleil couchant dorait les pavillons et les cours. A l’est, d’un coin de la 
balustrade, par un coup d’éventail, je dis aux hirondelles de s’envoler, 
mais elles, deux à deux, ne se souvinrent point que le printemps vient 
et s’en va, et toujours ensemble, restèrent sur les fleurs d’abricotier. » 

Une autre qui résume la douce philosophie d’un bon épicurien : 



ÈN CHINE 


191 


« L’homme né au milieu d’illusions flottantes doit se chercher un 
endroit joyeux. Si tous les jours il se donne de la peine et des soucis 
sans fin, môme s’il devient riche et noble, il sera comme dans une prison. 
Nous autres, nous devons laisser libre cours à notre fantaisie, nous ne 
devons pas nous laisser borner par l’environnement. » 

Cette fantaisie, elle règne en maîtresse dans les nombreuses épreuves 
photographiques de l’estimable collectionneur. On y trouve de tout : depuis 
le consulat de France à Mongtse jusqu’à la danse du lion (!) chez les 
Ashi des jeunes filles Long-jen en costume de noce, un centenaire 
Miaotse, un pont de 133 mètres construit sur le Si-Kiang aux frais d’un 
riche banquier de Yunnansen et des-tètes de décapités dans des paniers. 

Mais la pièce la plus originale de toute la collection Milhe est certaine¬ 
ment le piège à puces dont se servent les beautés yunnannaises. Un simple 
bambou de petit calibre, enduit de glu, que l’on entoure d’un treillis de 
bambou largement espacé. Les vêtements n’adhèrent pas à la glu mais les 
puces, dans leurs sauts périlleux, se laissent prendre au collage... Les 
femmes yunnannaises font grand usage de ces appareils. Elles ont tant et 
tant de puces, les pauvrettes ! 


A QUANG-TCHEOU-OUAN 


Quang-Tchéou-Ouan a fait couler des flots d’encre et fut le sujet de 
mainte discussion. Les opinions sont extrêmes. D’aucuns estiment la 
baie point stratégique et commercial de premier ordre ; d’autres consi¬ 
dèrent comme une folie de dépenser des sommes importantes en cet 
endroit de la côte chinoise. 

Dans ce concert, une voix nous a frappé. C’était il y a quelques mois. 
Un officier allemand, très distingué, charmant camarade et connaissant 
à merveille l’Extrême-Orient, venait de visiter le Tonkin et se dirigeait vers 
Hongkong à bord d’un paquebot de la Compagnie Marty. 

L’officier se gaussait agréablement de nos ports indo-chinois : Saigon, 
sans quais, sans docks et dans lequel on ne peut se remuer — Tourane, 
où l’on arrive avec peine à trouver une place pour jeter l’ancre sans crainte 
d’échouage — Ilaiphong, enfin, dont il vaut mieux ne point parler. 



192 


ENTRÉE GRATUITÉ 


Le Hanoi entrait dans le baie de Quang-Tcheou-Ouan. L’Allemand 
se tut, séduit par la beauté du site, la facilité de la défense, la profondeur 
d’eau qu’il constatait de visu jusqu’au point d’atterrissage. Il déclarait 
quelques heures plus tard que pas un port de cet intérêt n’existait, sur 
les côtes de Chine. 

Ces réflexions nous venaient en mémoire lorsque nous allions visiter à 
l’Exposition la galerie de cette colonie nouvelle. Nous espérions trouver 
une démonstration évidente des avantages que présentaient pour nous 
le baie et les territoires qui l’entourent. Nous nous trompions. Pas de 
plan en relief qui put retenir l’attention comme dans les sections de 
Madagascar, du Cambodge, de Cochinchine, de Cholon ; pas même de 
carte à petite ou grande échelle attirant le regard. A peine quelques 
vagues photographies ne présentant qu’un attrait médiocre. L’exposition 
est quelconque, alors qu’elle eût pu se classer et qu’elle eût dû répondre 
au point d’interrogation posé chez la plupart de nos concitoyens. 

Nos regards tombent tout d’abord sur les travaux des élèves auxquels 
on enseigne le français et, inmédiatement, éclate la sacro-sainte routine 
dont nous nous ne pouvons en quelque matière que ce soit,nous débarrasser. 
C’est notre code, c’est notre mentalité que nous voulons imposer aux 
Annamites. C’est le procédé d'enseignement de nos écoles de France que 
nous employons auprès des Chinois dressés par atavisme et par l’influence 
du milieu à de toutes autres méthodes aussi pratiques sinon plus que les 
nôtres. Ce sont nos cahiers de France avec leurs phrases bébêtes que 
nous offrons à leur intelligence Au lieu de rechercher des modèles 
d’écriture appropriés au caractère, à la tournure d’esprit des indigènes, 
au but pratique que nous poursuivons en cherchant à faire non des phraseurs 
mais des gens capables de converser en français dans le courant de la vie, 
nous leur donnons la « Méthode Godchaux ». Ouvrant par hasard les 
cahier de l’élève Chuong yao-Vai, signé du 20 mai 1902, nous pouvon 
voir moulée dix fois eu belle anglaise cette phrase suggestive : « Il faut 
défendre son pays. » 

Notez que beaucoup d’élèves sont adultes, qu’il esta Quang-Tcheou-Ouan 
des sous-maitres indigènes et des surveillants qui comprennent parfaite¬ 
ment la valeur des mots et sont Chinois jusqu’aux moelles. 

Gardez-vous, d’autre part, de croire que l’enfant, curieux, à l’intelligence 
pénétrante et éveillée comme l’ont tous les petits Chinois, n’ait pas 
cherché à connaître le sens des mots qu’on lui faisait ainsi reproduire, il 
aura su que, pour nous, la défense du sol natal contre l'envahisseur est 




l’un des devoirs primordiaux, et, peut-être, les réllexious de l’enfant rentré 
au foyer auront-elles fait envoler mainte pensée étrange dans la fumée 
bleue du lit d’opium à la maison familiale. 

Près de là, sous une vitrine, une série de bijoux en argent et décorés 
avec des plumes de martin-pêcheur recouvertes d’émail, ainsi qu’on en 
voit à Canton et à Hoihao. Mais, tandis que les fabricants de ces deux 
centres paraissent voués au bleu, tant ils affectionnent cette couleur 
dans leurs émaux, ici, le vert prédomine. 

Des chaussures de toute forme, depuis la lourde demi-botte à semelle 
multiple et garnie de gros clous juqu’au minuscule et pointu soulier de 
poupée que l’on ne peut croire destiné au pied d’une femme, tant 
mutilé soit-il. 

Des pochettes brodées, des ornements decoilfure féminine, des broches, 
des agrafes en argent. Des soieries brodées et des soies grèges. Parmi 
les étoffes, des tussahs fournis par le cocon d’un ver qui vit sur les 
caramboliers. Le fil est d’une solidité extrême et la pièce de soie fabriquée 
avec lui, en petite largeur, dans notre nouveau territoire colonial, est 
vendue à raison de 27 cents le mètre français. 

On récolte aussi le coton que nous trouvons ici brut et préparé à côté 
des toiles écrues et teintes en bleu. 

De très jolis travaux de vannerie, des peaux de bœuf, des échantillons 
de bois et une collection d’outils de forgeron d’aspect original, des nattes 
grossières en jonc, des lampes à huile fabriquées ingénieusement avec du 
bambou, cette providence de l'Asiatique. 

Il y a un colon à Quang-Tcheou-Ouan. Nous voyons en effet des carreaux 
céramiques et des briques réfractaires qui portent la marque Landrieu à 
Peu Loc. Une réminiscence de Bretagne, croirait-on. 

Gomme produits du sol, la colonie a envoyé des sésames, du sel, du 
sucre, du tabac avec les râpes dont les Chinois se servent afin de le 
réduire menu. Pour transporter la feuille chère à Nicot et à ses disciples, 
ils la compriment fortement et en forment des parallélépipèdes assez 
semblables aux sacs de nos soldats. 

Comme dans le section de Chine, on peut voir ici d’intéressantes 
réductions : une minoterie avec ses moulins à riz, ses vans — une huilerie 
avec ses presses à coins de serrage — une fabrique de sucre avec ses 
meules de poivre à dents de bois et mues par un attelage de bœufs — des 
charrettes à larges roues - de coquets modèles de jonques de différentes 
grandeurs. Parmi celles-ci, il faut citer hors de pair le Gustave Alb)/, 

13 



ENTRÉE GRATUITE 


lOi 


une petite merveille de précision et d’élégance, jonque actionnée par un 
moteur à bras qu’a inventé et construit le Chinois Phan-Tang-San. 

L’art à Quang-Tcheou-Ouan est représenté par un album où différentes 
scènes de la vie chinoise s’étalent linement traitées. Le dessinateur est 
sorti du domaine conventionnel ordinaire tout en restant Chinois pur. 

Feuilletons son album. Deux amoureux flirtent tandis que le père ou le 
mentor de la belle fume avec délices sur le lit de camp et qu’une enfant 
occupe ses pensées par les chansons qu’elle roucoule en s’accompagnant 
de la guitare. — La fumerie d’opium classique avec ses cabinets particuliers. 
Lue tille entraine par la main unéphèbe à l'aimable visage qui marche sans 
grande conviction car il hésite entre le bonheur futur et le bonheur qu’il 
abandonne : la pipe et la femme. — La maison de jeu. Une tille rouée 
vient distraire Lun des joueurs, pendant que son adversaire profite de 
l’occasion pour choisir ses cartes. Les passions de l’humanité sont bien 
les mêmes sous toutes les latitudes. 

Et, tandis que fermant l’album, je lève les yeux, j’aperçois, dominant 
la série des dessins, deux bouddhas, l’un calme, contemplant le nombril 
de sou abdomen opulent, l’autre gai comme une petite folle, gesticulant, 
dansant avec entrain, alors que sa bouche laisse échapper le rire sonore 
d’un franc ripailleur. 11 en a assez de la contemplation de son nombril, le 
gaillard ! Et vas-y donc! L’est pas toujours l’Exposition de Hanoï. 

Faudra ajouter un couplet à la célèbre chanson des Statues en goguette! 


HONGKONG, HOÏHAO, SHANGHAI 

i 


Hongkong nous boude. 

Tandis «pie le premier magistrat des Straits Settlements venait officiel¬ 
lement visiter notre Exposition, aucun des représentants de la grande 
colonie anglaise, notre voisine, ne crut devoir se déranger pour 
nous témoigner tout au moins de ses relations de bon voisinage. 

Nous ne saurions, en effet, tenir pour semblable visite la venue de 
l’escadre anglaise répondant à l’invitation que lui fit dans les eaux 
japonaises l'amiral Maréchal, commandant notre Divisio d’Extrême-Orient. 

Donc, pas de visite ; pas davantage, au reste, de participation à 
l’Exposition elle-même. La galerie de Hongkong ne contient que l’éta- 



EJ1C HIN E 


195 


lage d’un marchand de curiosités qui possède succursale à Hanoi et 
quelques volumes, savantes éditions thibétaines, coréennes, chinoi¬ 
ses et annamites de l’imprimerie des missionnaires français établis 
à Hongkong. 

Il faut d’autant plus regretter cette attitude qu’il y a quelques mois, 
on se préoccupait, chez nos voisins, de la World’s Fair préparée pour 
l’année prochaine à Saint-Louis d’Amérique. On lui promettait la parti¬ 
cipation la plus large qui proclamera l’effort merveilleux de l’Angleterre 
sur ce rocher stérile jadis. 

Nous sommes, il faut le reconnaître, depuis de longues années, cordia¬ 
lement détestés par l’administration anglaise de Hongkong. 

Nos marins le savent et se surveillent. Nous y vîmes,il y a quelques 
années, les soldats et matelots américains revenant de Manille traiter 
la ville en pays conquis. Malpropres, vêtus de toile grise au début mais 
devenue d’un noir sale, ivres la plupart du temps, ils parcouraient les 
rues jour et nuit, chantant à tue-tète et se livrant à mille excentricités. 
On leur passa tout. Ils avaient touché leurs parts de campagne. Les 
poches de ces turbulents étaient pleines d’or et ils le dépensaient à la 
volée. On laissait tomber la manne bienfaisante. 

Nous n’aurions guère estimé blâmable cette attitude pratique des auto¬ 
rités anglaises si l’on n’avait, à quelques jours de là, mis sous les verrous 
deux ou trois marins français, coupables d’avoir un peu moins fêté le 
whisky que leurs camarades d’au-delà le Pacifique, mais qui trouvaient 
néanmoins étroites certaines rues de Victoria. 

L’ile d’Haïnan nous a envoyé les spécialités de ses industries: argents 
émaillés que nous vîmes déjà dans le Palais Central ; bibelots en noix de 
coco travaillée et garnie d’argent ou d’étain, malles solides en peau de 
buffle. 

Mais c’est Shanghai qui nous réserve des surprises. 

Il est vrai que nous y avons une colonie florissante, bien unie et pleine 
d’entrain. Nous possédions l’autre jour parmi nous son consul très 
aimé, M. Ratard; nous avons eu Lemière, dont la plume vigoureuse et 
délicate mène le bon combat avec un brio bien français; nous avons en¬ 
core pour quelques jours l’excellent camarade Maury que nous verrons 
partir avec regret. 



ENTRÉE GRATUITE 


19(1 


Une prenière étiquette « Paturel » nous évoque les bonnes parties 
d’autrefois dans cette Villa des Fous, où chaque dimanche les jeunes Français 
de Shanghai vont joyeusement et sainement fraterniser. Il nous a gâtés, 
l’ami Paturel, en préparant pour notre Musée la collection complète des 
soies de Chine —quatre-vingt-cinq variétés — avec soixante-quinze échan¬ 
tillons de déchets et de cocons. Ce sera la série-type pour nos industriels 
et nos commerçants. 

La maison Olivier et de Lengenhagen fait apprécier la finesse de ses 
pailles avec un joli groupement de ces tresses pour chapeau qui s’expor¬ 
tent vers l’Europe en si importantes quantités. Des nattes non moins soi¬ 
gnées; quarante sortes de thé de Chine qui se dirigent aussi vers notre 
Musée avec, au reste, la section tout entière. Chaque boîte étiquetée, 
portant les désignations indigènes, les désignations anglaises, les pro¬ 
venances, les prix, tous les renseignements utiles ; une remarquable 
collection de soies dont il se fait un très gros commerce à Shanghaï ; 
des huiles de bois, de riz, etc. 

Un mauvais point à Racine et Ackermann , qui n’ont lien envoyé. Il 
est vrai que l’importante ligne de navigation organisée par nos amis en ce 
moment sur le Yangtzé doit les absorber entièrement. Ils font de la bonne 
besogne. Grâce à leur énergie et leur entrain à marcher de l’avant, le 
pavillon français flottera dans ces parages où les Chinois n’avaient guère 
coutume de voir que les couleurs anglaises, allemandes et japonaises. 

La maison anglaise Brunner, Mond and C° fabrique à Shanghaï même 
des produits chimiques et pharmaceutiques dont elle montre ici des 
échantillons: carbonate de soude, bicarbonate raffiné et cristallisé, cris¬ 
taux de soude concentrés, soude caustique. L’un de ses directeurs, M. 
Little, très aimable homme, vint visiter l’Exposition de Hanoi. 

L’ami René Tillot, le virtuose du cliché, fait défiler, dans des agrandis¬ 
sements de belle allure, une série d’instantanés pris à Shanghaï, à Long- 
hoa, à Woosung tandis que les vagues déferlent sur le wharf. Très remar¬ 
quées et avec raison ces épreuves. 

Les sœurs Auxiliatrices de Saint-Vincent-de-Paul ont de ravissants 
chemins de table en dentelles de Ningpo et de Kieoukiang, ainsi que des 
tapisseries an petit bouclé, ancien point de Pékin, dont elles ont recueilli 
la précieuse tradition tendant à disparaître. 

De la Pulp Paper Company, des papiers d’emballage chinois mis en 
comparaison avec nos papiers annamites ; de l’International Cation Manu- 
faduring Company un complet échantillonnage; de Brennertz and C° 



E N CIII N E 


107 


les Moteurs de ramie, des Mes et cordonnets, ainsi que des photographies 
montrant les ouvriers dans leurs différents travaux. 

D’autres photographies de l’important ouvrage entrepris par la muni¬ 
cipalité française, sous la direction de l’ingénieur distingué#. Chullot, pour 
l’approvisionnement d’eau de notre concession: bassins de décantation, 
machines, réservoirs, etc. 

Enfin, le Prince des marchands des « silk and embroderies » Lao-kai 
Fook,h côté des pongees, des crépons unis et brodés, des toiles de soie, 
des satins et des brocarts, présente une pièce d’étoffe lamée d’or décou¬ 
pée de celle dont on fit un manteau pour le Fils du Ciel lui-même. Dire 
qu’elle est merveilleuse de travail est inutile. 

Modeste, le Commissaire de la section, M. Maury, omettait de nous 
mentionner une colledtion complète réunie par lui des (juarante spéci¬ 
mens de chaussures en usage à Shanghaï parmi les Chinois et destinée 
à notre Musée Commercial. 

Il nous entraînait dansune galerie voisine, où nous pouvions admirer les 
résultats obtenus par les Jésuites de Zi-Ka-Weï avec les ouvriers chinois 
qu’ils ont dressés au travail de l’ameublement et des ornements d’église. 

L’on se croirait transporté en un des meilleurs magasins de Saint-Sul- 
pice. Un autel de style byzantin avec son éblouissant décor rouge, or et 
bleu,nous séduit plus que les autres par l’harmonie de sa couleur et de 
son dessin. 

Une statue du bienheureux Perboyre, taillée dans un bloc de bois, est à 
peine ébauchée, mais d’un effet saisissant. Un Chinois l’a conçue et exécu¬ 
tée sans conseil, parait-il. 

Puis, des peintures profanes et religieuses dans le goût chinois. L’une 
d’elles a la finesse d’une miniature avec son sampan qui passe sous un 
vieux pont craquelé et ombragé par des arbres moussus. 

L’on donne à Zi-Ka-Weï une éducation artistique de premier ordre. 

Dans bien des endroits sur la terre 
On ne saurait en dire aidant ! 














Une étagère de l’exposition japonaise. 














AU JAPON 


La section japonaise n’a séduit aucun des visiteurs. 

Ni franchement artistique, ni franchement commerciale, elle faisait songer 
à ces jeunes fdles dans la période ingrate de l’adolescence, à la veille peut- 
être de conquérir l’harmonie de leurs formes, mais ne présentant pour 
l’heure que des lignes imprécises et mal coordonnées. 

Le Japon ne voulut point nous offrir l’épanouissement de ses richesses 
d'art et il nous montre l’arrière-boutique d’un bazar de second ordre. 

Car ailleurs, les produits de son industrie, insuffisamment nombreux, 
laissent dans l’esprit une impression beaucoup moins profonde que le 
musée commercial d’Osaka, par exemple, avec l’infinité de scs échantil¬ 
lons sortis des 7.000 manufactures d’alentour. 

Et cependant, l’on trouve peu d’hommes aussi aimables, aussi com- 
plaisantsque M. Tokouso-Otsouka, le zélé commissaire que le Gouvernement 
japonais délégua pour le représenter ici. 

Parcourons avec lui la galerie vaste, décorée des drapeaux de nos deux 
pays. 

Des étagères et des vitrines où s’étalent les cloisonnés et les porcelaines 
que nous avons accoutumé de voir. Aucune pièce hors de pair. 

Miyagawa, Takatori, Satsouma sont représentés avec modestie. Le rayon 
d’Hijen,dans la province de Saga, nous attire davantage, car c’est en ce pays 
que l’on fabrique des porcelaines chinoises pour l’exportation, vendues 
même couramment en Chine comme produits de Kieoukiang et des 
autres fours renommés du Kiangsi. Il est parmi elles des blancs et bleus 
de réelle valeur. 



Kyoto lutte avec Tokio pour le premier rang dans la fabrication de ses 
jouets ingénieux tjui viennent jusque sur les boulevards parisiens faire 
concurrence aux mille bibelots de notre capitale. 

Des ateliers de Kyoto sortent ces lions, ces cerfs, ces chevaux, ces 
chameaux en carton recouverts de peau, bien saisis comme attitude. Du 
même grand centre industriel, ces teintures sur velours, ces broderies,ces 
crépons, où des nuages flottent au-dessus de la mer et qui feront pour les 
petites geishas de si délicieux costumes d’été. 

Le sens commercial est éveillé chez les petits habitants du Nippon. 
Quelques très beaux pousse-pousse sont accompagnés d’une « petite his¬ 
torique »en français qui détaille les avantages de la jinrikncha japonaise. 
Semblable notice, en notre langue, vante le mérite d’une valise originale 
qui peut se transformer en voiture de bébé. 

Quelques spécimens de ces fins tcitamis (nattes) que les Japonais seuls 
savent faire doux et souples comme des tissus de satin. 

Des paravents à fond d’or qui évoquent ce prestigieux spectacle des 
yoshiwaras (1), où des milliers de poupées, vêtues de lourds et somptueux 
brocarts veillent, chaque soir, accroupies devant des paravents sembla¬ 
bles, signés des grands artistes qui ne travaillent que pour elles, les 
prostituées, et pour les princes. 

Un temple en bois sculpté de Nagoya, beau par la sobriété de scs 
détails et l’élégance de sa ligne. 

Nous tombons au milieu des bières Yebisu, Lappuro, Asahi ; celte 
dernière, présentée sur un élégant comptoir, avec des services à bière, 
à liqueurs, à sucreries et cent bibelots de réclame. 

La sauce nationale, le shoyu de Genba, Tanaka, Choshi. 

Le thé de Kyoto, dans de coquettes boîtes entourées de crépons verts à 
teintes dégradées, autrement doux à l’œil que ces étiquettes de boites de 
biscuits et de conserves copiées sur celles de nos marques européennes. 

Pillards de haute envergure, de nombreux industriels japonais ont 
simplement reproduit les coffrets, les llacons, les étiquettes, de nos grands 
parfumeurs ou de nos tins liquoristes ; ils les ont déposés en leurs greffes 
et attendent de pied ferme l’audacieux qui oserait les poursuivre. Il serait 
lui-même condamné comme contrefacteur, ne pouvant justifier d’une 
antériorité de dépôt de sa marque au Pays des Chrysanthèmes. Il est vrai 


(I) Quartier des maisons de plaisir. 




AU JAPON 


201 


que l’on vient d’ouvrir en l’Université de Tokio une chaire de « probité 
commerciale ». Un cautère sur une jambe de bois ! 

Je parlais de conserves. L’Ecole Impériale de Pêcherie, qui fonctionne 
sous le contrôle du ministère du Commerce et de l’Agriculture, montre 
l’échafaudage de ses boîtes où reposent dans de l’huile d’olive, d’olive et 
coton, ou de coton pur, toute la série des poissons : sardines, thons, 
saumons du llokkaïdo, morues, anchois, anguilles, maquereaux, huîtres, 
homards, tortues, que sais-je encore ? Dégustation faite des trois qualités, 
elles sont absolument inférieures. 

Le Durukawa Copper Wire Works de Tokio expose un tableau de 
cuivres étirés provenant des mines d’Ashivo, des creusets pour verrerie, 
des cokes et des charbons. 

Voici des charrues et autres instruments aratoires de Koriyama (Fukus- 
liirna) solides, massifs — des étuves à désinfecter — des balances — des 
pendules de tout modèle mais surtout de bas prix. On voit que le Japon 
veut accentuer le mouvement d’expansion de cette branche d’industrie 
très florissante et dont les produits, reconnaissons-le, se sont imposés sur 
le marché d’Extrême-Orient, chassant de presque partout les articles 
similaires des manufactures allemandes. 


Une travée spéciale est réservée à Formose. Exposition complète et bien 
présentée. Des épreuves photographiques nous montrent le splendide hôtel 
du Gouverneur delà grande de, celui des Postes et Télégraphes, l’Hôpital 
avec l’Ecole de Médecine de Taïpeh, un vaste atelier pour les travaux 
en fer et même les demoiselles du téléphone attentives et sérieuses comme 
de sages petites lilles. Pauvres chéries ! 

Parmi les produits de Formose, au premier rang, le camphre dont les 
Japonais ont le monopole en Extrême-Orient, l’or en minerai, en 
pépites, en poudre, le jute et la ramie, des bois, du thé, de l’opium, du 
sel et uu désinfectant nouveau, le « salrol ». 

On parait travailler avec activité à la mise en valeur de Formose. 
Pourquoi faut-il que ces richesses embryonnaires réveillent en notre cœur 
de Français le regret de ne pas voir flotter au-dessus d’elles le drapeau 
tricolore? Il suffisait à nos gouvernants d’autrefois, d’un signe, d’un 
mot, pour faire nôtre cette île que les Japonais ont faite leur par la suite. 

Pœgrets superflus ! comme dit la complainte. 





Femmes de la campagne annamite. 









LANG-SON 


LA PORTE DE CHINE 

EXCURSION DES DÉLÉGUÉS DE LA PRESSE 

Langson !... La Porte de Chine !.. Mots évocateurs de triomphes 
et de défaites, de gloires et de hontes, d’héroïsmes et de folies ! 

C’était te 13 février 1885. Les 7.000 hommes de la division Brière 
de l’isle, traînant avec eux 4.500 coolies, s’avançaient dans les gorges 
du Song-Ki-Kong. Ils venaient de déloger les réguliers chinois de Bao- 
Viaï, oii la résistance avait été sérieuse. 

Un s’attend à un nouvel effort des Célestes pour défendre Langson. Mais 
les mamelons qui gardent les approches de la ville, mais la citadelle et 
les fortins d’alentour ont été abandonnés. 

Du fort Brière de l’isle, où nous nous trouvions tout à l’heure, l’on 
aperçoit encore les ouvrages importants construits par les bandes chinoi¬ 
ses sur chacun des mamelons. 

Les Chinois ont laissé dans la citadelle des munitions, des fusils Win¬ 
chester et Remington, des canons Krupp. 

De l’autre côté du Song-Ki-Kong, vers Ky-lua, quelques réguliers se 
montrent, mais une volée de mitraille les disperse. Ils fuient précipitam¬ 
ment vers la Porte de Chine. 

Les soldats se reposent. Ils ont bien gagné ces quelques instants de 
calme. En douze jours, six combats livrés : Thay-IIoa, lla-Hoa, Dong- 
Song, Deo-Quan, Pho-Vy, Bao-Viaï. 

Mais on apprend que Tuyen- Quang est assiégé. La garnison y court 
des dangers sérieux. Brière de l’Isle quitte Langson avec la brigade Gio- 
vaninelli, laissant de Négrier avec près de 3.000 hommes (exactement 
2.899) pour rejeter les Chinois au delà de la frontière et assurer la sécurité 
de la région. 

Le 23 mars. Négrier reprend la marche en avant, enlève Dong-Dang 
après une chaude affaire qui met 2 officiers et 53 hommes hors de combat, 
puis s’empare de ta Porte de Chine. 



204 


ENTRÉE GRATUITE 


Merveilleuse de pittoresque cette entrée du Quang-si. Les hauts massifs 
calcaires, prolongements du Cai-Kin, se dressent à pic, déchiquetés, ari¬ 
des. Des murailles crénelées grimpent de pente en pente réunissant les 
sommets. Un escalier à larges dalles suit la muraille du côté de la Chine, 
permettant ainsi aux soldats de se porter rapidement et sûrement de 
place en place. Des forts coiffent les pics. La position est formidable. Mais 
les Chinois ont subi tant d’échecs successifs, la marche en avant de nos 
troupes leur parait tellement fatale, qu’ils lâchent pied. 

Dans la gorge est la Porte, pagode aux toits retroussés. La fougasse qui 
l’a détruite jadis est, nous l’avons sons les yeux, à ce mêmeendroit. Les 
Chinois l’y ont laissée: solide cylindre en fer de la dimension d’un fût de 
pétrole et dont une partie a été défoncée par l’explosion. 

Sur les débris de la pagode, Négrier fait poser l’écriteau qui doit 
frapper l’esprit des disciples de Confucius : Le respect des traités vaut 
mieux que les portes aux frontières. 

Aujourd’hui, la Porte est reconstruite. Dans le salon de réception de 
son yamen, un colonel chinois offre gracieusement le thé aux aimables 
compagnes des délégués de la Presse Métropolitaine et Coloniale. Les 
coups de feu éclatent, deux fois répétés par l’écho, mais c’est en signe de 
réjouissance. Les soldats à casaque rouge ouvrent de grands yeux et bavar¬ 
dent. Les enfants jouent. Les drapeaux flottent au vent avec un joyeux 
air de fête... La fougasse éventrée rappelle que toute cette- terre que 
nous foulons est grasse de sang.... 

Pourquoi donc avons-nous permis aux Chinois de reprendre possession 
de ce point stratégique ? Il était à nous par droit de conquête. 

Pourquoi leur avons-nous laissé ces pics qui dominent le pays, 
qui commandent en Chine comme au Tonkin et braquent de menaçants 
canons sur le pauvre petit blockhaus, construit à leur pied et sur lequel 
Hotte le drapeau tricolore. 

Mais rentrons à Langson. Un arrêt à Dong-Dang. Aujourd’hui, la ville 
est en liesse. Dans le salon de la gare, décoré de verdure et de drapeaux, 
le capitaine Cassier offre très aimablement un lunch aux excursionnistes 
fatigués. 

Un arc de triomphe en feuillage porte l’inscription : 

Les militaires du poste 
Les habitants de Dong-Dang 
Aux DÉLÉGUÉS DE LA PRESSE. 




Nam-Quan. — La porte de Chine. 




















L A N G - S 0 N 


205 


En 1898, nous y rencontrions le capitaine Radisson. Les noms ont 
changé, mais l’affabilité de l’accueil est toujours la même chez nos 
officiers. Une vaste caserne, bien aérée, s’est élevée depuis. Néanmoins, 
à certaines époques de l’année, la fièvre sévit et couche bien des petits 
soldats. Hier, treize d’entre eux prenaient le chemin de l’ambulance. 

Les cibles pour le tir des soldats de la garnison sont doublées de 
numéros de la Petite Gironde ! Vive Berthelot ! Ab ! ces Bordelais ! 

En 1885, Négrier laissa un bataillon à Dong-Dang et ramena jusqu’à 
Langson le reste de sa brigade. 

Le 15 mars, les Chinois, étonnés sans doute de n’avoir pas été pour¬ 
suivis davantage, réapparaissent à la Porte de Chine. 

La brigade se remet en marche et se concentre à Dong-Dang. Les chas¬ 
seurs d’Afrique poussent une pointe jusqu’à That-Ké. Une autre recon¬ 
naissance permet d’apprendre que les Chinois fortifient Bang-Bo sur la 
route de Long-Tchéou et que de là ils enverront des détachements inquié¬ 
ter nos postes de l’autre côté de la frontière. Néanmoins, Négrier retourne 
à Langson. Les préoccupations de ravitaillement deviennent de plus en 
plus fortes. Il est inquiet de voir ainsi sa brigade en l'air. 

Le Général en chef lui fait dire de pousser plus avant sur Long-Tchéou, 
Négrier ne montre aucun enthousiasme, bien au contraire. Il n’ira que si 
on lui en donne l’ordre formel et il fait câbler à Paris les difficultés de la 
situation. 

Pendant ce temps, les Chinois, enhardis, descendent sur Dong-Dang 
qu’ils attaquent de nuit. On les repousse, mais il faut davantage. La brigade 
revient eu cette place, talonne l’ennemi, le rejette de l’autre côté de la 
frontière ei veut s’emparer de Bang-Bô. 

L’on a trop tardé. Les Chinois ont élevé des retranchements formida¬ 
bles. Ils reçoivent chaque jour des renforts et nos effectifs sont trop faibles ; 
pas même un millier d’hommes (924 ) à mettre en ligne contre dix mille 
enragés, se battant chez eux, dans un pays qu’ils connaissent et où ils 
sont à l’abri. 

Deux jours de lutte — les 23 et 24 mars — deux jours d’héroïsme. 
Mais il faut battre en retraite. Trois cent cinquante hommes sont hors de 
combat. 

Les lieutenants Normand, du I G e chasseurs à pied, Thébault, du 143*-' de 
ligne, Gamin, du 111°, le major Raynaud, les capitaines Brunet et Cotter, 
de la Légion, Mailhat, du 111 e , sont tombés sous les balles. 



206 


ENTREE GRATUITE 


Huit légionnaires, fous de rage, dans un superbe élan, font à la baïon¬ 
nette une trouée pour rejoindre le corps du capitaine Cotter. Déjà les 
Chinois lui ont conpé la tète. Mais les braves ne veulent point laisser aux 
hideux magots la croix d’honneur (pii brille sur la poitrine de leur pauvre 
officier. Ils la détachent et la portent au général toute couverte de sang. 
Trois d’entre eux sont tombés. Saluons, Messieurs. Honneur à la Légion ! 

Combien de dévouements dignes de nos respects et de notre admiration ! 
Lejeune fieutement de Colomb, du 111°, a le pied broyé. Ses soldats!’ em¬ 
portent, il faut gravir des pentes à pic. L’officier supplie qu’on le laisse 
pour ne pas faire tuer ses hommes. L’ennemi dirige sur eux un feu terri¬ 
ble. On trouve un cheval sur lequel l’officier est hissé. Le cheval tombe 
frappé d’une balle. Un brancard de bambous lui aussi est brisé. Les sol¬ 
dats traînent par les bras, par les vêtements, sur le dos, le jeune officier 
qui leur doit la vie. 

Il faut battre en retraite, la rage et la honte dans le cœur. Le moral de 
tous, officiers et soldats, est atteint. 

28 mars 1885. — Aux armes ! Le jour se lève et les grand’gardes placées 
sur les mamelons des environs de Ky-Iua signalent un mouvement en 
avant des Chinois. 

De la citadelle de Langson, l’on voit sortir trois bataillons du 23«, 
du I I I e et du 143 e de ligne, le 2 e puis le 3 e bataillon de la Légion, une 
compagnie du bataillon d’Afrique, un bataillon de tirailleurs tonkinois, 
les batteries d’artillerie de Saxcé, Ropert et Martin, en tout 2,500 
hommes environ. 

Rapidement, une partie des troupes se porte au delà du Song-Ki-Kong et 
prend ses dispositions de combat. Le blockaus de Ky-lua où nous sommes 
en ce moment forme le centre de la position. Deux fortins réunis par un 
chemin couvert commandent la vallée. Ils sont occupés par une section 
d’artillerie, deux compagnies d’infanterie et le bataillon Schefter, qui 
s’étend jusqu’à la pagode. A gauche, la compagnie du bataillon d’infanterie 
d’Afrique occupe les rochers de Ky-lua. 

Notre aimable guide d’aujourd’hui, le lieutenant Raould, nous montre 
le village où se trouvait le bataillon Diguet en première réserve. Le batail¬ 
lon du 143 e et deux compagnies du 23 e sont en réserve générale à la 
tète du pont de bambous. De l’autre coté de la rivière, les deux autres 
compagnies du 23 e , le bataillon du 111° et trois sections d’artillerie. 



LANG-SON 


207 


Devant nos forces, la vallée. Sur huit ou neuf cents mètres, de chaque 
côté de la route de Dong-Dang, des rizières. A droite et à gauche, des ma¬ 
melons. Nous occupons une position solide, formidable. 

Les Chinois ouvrent le feu à neuf heures et demie. Nos batteries des 
fortins les déciment, mais des renforts arrivent du fond de la vallée. 

Vers onze heures, le mouvement de l’ennemi s’accuse. Son aile droite 
s’engage entre les mamelons pour tourner notre position. Le bataillon 
d’Afrique veille. Il tient les Chinois en respect et les y tiendra jusqu’à la 
fin de l’action. A deux heures, le lieutenant-colonel Herbinger réunit le 
bataillon Diguct et celui du 143 e pour une contre-attaque à notre droite, 
sur la gauche des Chinois. 

L’ennemi veut alors brusquer son mouvement. Il attaque de front et 
se lance sur les fortins. Mais, avec ce champ de tir merveilleux, en pente 
douce et à découvert, nos soldats abrités arrêtent l’élan des furieux. Douze 
cents hommes hors de combat, tués ou blessés chez les Chinois. Dans nos 
rangs, seulement quarante-quatre — vous lisez bien—44. 

C’est à ce moment — 3 h. 15 ni. — que le général de Négrier passe 
devant les ouvrages et reçoit une blessure à la poitrine. 

Herbinger prend le commandement des troupes, pour la honte éternelle 
de sa mémoire et le malheur de la France. 

— « Si je tombe, vous me relèverez », avait dit cet alcoolique à son 
officier d’ordonnance. Kt affolé par la responsabilité du commandement, 
l'esprit encore plein des douloureux souvenirs de la retraite de Bang-Bo, 
sentant la première et très vive impression que fait sur nos troupes la 
nouvelle courant de proche en proche : « Négrier est blessé », Herbinger 
arrête sa contre-attaque, ordonne à nos troupes victorieuses de quitter 
une position quasi-imprenable et fait sonner la retraite au moment où les 
Chinois eux-mêmes se retirent. 

Alors, c’est de la folie furieuse. On jette dans le Song-Ki-Kong les canons, 
les munitions, le trésor : six cent mille francs, quand eût été si facile, 
suivant la juste remarque de Dick de Lonlay, de sauver ce trésor en 
confiant à chaque soldat vingt piastres. « Les artilleurs, dit-il, se mettent 
à l’œuvre, défoncent les caisses contenant l’argent. Dans la nuit et le 
silence, les brillantes piastres mexicaines sont précipitées dans la rivière, 
transformant ainsi le Song-Ki-Kong en un nouveau Pactole. » 

On défonce les tonneaux de vin et de tafia. On brûle les bagages et 
même deux sacs de correspondance qui viennent d’arriver. 



208 


ENTRÉE GRATUITE 


De la folie, vous dis-je. Il n’est pas d’autre mot. Trois tués, 43 blessés, 
telles étaient 110 s pertes ! Et les Chinois s’en allaient vers Dong-Dang. 

Vite, vite, il nous faut fuir. Eu route vers Than-Moi ! 

Restent seuls, occupant Langson, dix légionnaires en face d’un 
fût de tafia. Ils restent deux jours. Pas un Chinois ne s’est montré. Les 
pauvres diables, qui se sont donné des forces..., prennent leur sac et 
rejoignent la colonne à Chu, sans avoir été le moins du monde inquiétés. 

« Un zéphir a été également oublié à Langson. Un raid de cavalerie le 
rencontre près de Pho-Cam avec une escorte de coolies qui portent son 
sac et ses bagages ; il se replie ainsi en bon ordre trois jours après l’évacua¬ 
tion. » (Dick de Lonlay). 

On sait le contre-coup terrible qu’eut celte retraite insensée sur la 
politique de la France. 

Examinons les motifs invoqués parle lieutenant-colonel Herbinger pour 
justifier la retraite. 

L’absence presque totale de vivres. Or, les hommes avaient quatre jours 
de vivres sur le sac et il en restait aux magasins pour quinze autres 
journées. 

Le manque de munitions. Il en restait plus qu’il n’en avait été consom¬ 
mé depuis le commencement de la colonne et un convoi de cartouches, 
annoncé déjà, devait arriver trois jours après l’affaire. 

La crainte de se voir coupé de sa ligne de retraite. Or, le mouvement 
tournant des Chinois avait été complètement arrêté par les zéphyrs. Tous 
les points occupés précédemment étaient gardés. Sans la blessure du 
général qui ne devait causer qu’une émotion passagère, si le colonel Her¬ 
binger avait été à la hauteur de sa tâche, le moral de nos troupes se 
trouvait excellent. 

Bien abrités, n’ayant depuis le matin que peu de camarades hors de 
combat, nos soldats voyaient devant eux la vallée jonchée de cadavres. 
C’était la revanche de Bang-Bo. Les Chinois, par contre, avaient perdu 
toute confiance. Ils se tenaient pour battus, auraient sans doute repassé 
la frontière pour se reformer et reprendre haleine. Nous pouvions les 
tenir définitivement en échec. Langson inoccupé pendant trois jours 
fournit la preuve éclatante de cet état d’âme. 

Tant de sang répandu jusque-là, tant d’héroïsme dépensé pour aboutir 
à une honteuse retraite. 

Le nom de Herbinger restera éternellement maudit. 



L'INAUGURATION 

DE LA LIGNE HANOI-NAM DINH 

L’INDUSTRIE FRANÇAISE A NAM-DINII 
-♦- 


10 janvier 1903. 

Il fait frisquet mais sec lorsque les cent cinquante hauts fonctionnaires 
et invités montent à huit heures clans le train qui doit les emporter vers 
Nam-Dinh. 

Parmi ces redingotes, une seule robe, Madame Max, critique musical 
de la Fronde, qui vient d’arriver de France. 

La Banda del Pasig joue déjà dans le train qui s’ébranle. 

La voie est bonne ; elle sera excellente dans quelques semaines. 

La locomotive glisse à travers les rizières les plus riches du delta 
tonkinois. Tout le monde est aux champs. On laboure soit avec le buffle, 
soil en faisant tirer par deux hommes une herse que guide souvent une 
femme, A côté, l’on repique. La récolte promet d’être belle. 

Nombreux sont les villages. Le long de la voie, les Annamites, revêtus de 
la dalmatique rouge, avec la gueule du dragon brodée sur la poitrine, 
tiennent les grands pavillons multicolores des pagodes. II en est de toutes 
formes, de toutes teintes, de toute valeur, mais tous pittoresques et 
flottant sous le petit vent qui fait frisotter les riz. 

De distance en distance, un autel garni des cinq objets rituels (T), des 
bougies de cire jaune, des ofl'randes de fleurs et de fruits ; des serviteurs 
tiennent droit les armes des pagodes. Les mandarins et les notables se 
prosternent et font les grands lais, tandis que les guitares, les flûtes, les 
violons et les clochettes cherchent à se faire entendre malgré le crépitement 
des pétards. Spectacle peu banal. 

Près des centres gardés par la milice indigène, les hommes présentent 
les armes, les gardes principaux saluent du sabre et les clairons sonnent 
aux champs. 

Dans les cours d’eau nombreux à côté desquels nous roulons de notre 


pi) La coupe aux offrandes, les deux bnile-parfums, les deux chandeliers. 





210 


ENTREE GRATUITE 


bonne petite allure, des pêcheurs sont accroupis sur des radeaux de 
bambou. D’immenses armatures allongent leurs bras pour tendre le large 
filet que plusieurs relèvent en ce moment. Pratique au premier chef, ce 
filet, car il soutient en son milieu l’étroit goulot d'une nasse en vannerie. 
Lorsque le pêcheur lève son appareil, le filet forme entonnoir et le poisson 
descend fatalement dans la nasse. Il n’eu peut plus sortir et la pèche 
continue sans fatigue, tandis que les prisonniers sont tenus au frais dans 
cette eau même où ils vivaient libres tout à l’heure. 

Nam-Dinh ! 

Toutes les troupes de la garnison alignent leur double haie. Les fanfares 
résonnent. La Marseillaise est attaquée par la Banda. Des pétards encore, 
encore, encore. Très amusant. 

Toujours à la fois correct, simple et affable, M. Beau reçoit dans la grande 
salle de la gare les autorités françaises et indigènes que lui présente M. 
Hauser, le sympathique administrateur de la province. 

Les estomacs crient famine. Birot, lemaitre-queux hanoïenest là, rayon¬ 
nant. Bon signe. Rien n’est brûlé. 

Chacun se place autour de l’immense table en fer à cheval qui s’allonge 
sous le hall des machines. Les Travaux Publics ont bien fait les choses. 
Jugez-en, ami lecteur, et sentez se dilater vos papilles dégustatives à la 
lecture de ce menu colonial... si peu : 


Hure de sanglier aux pistaches 
Galantine de paon à la gelée 
Petits pâtés chauds à la Cnssg 
Loup de la Baie d'Along à la Moderne 

Filets de bœuf à la Talleyrand. ^ 

Foies d'oie confits à la Châtelaine 
Petits pois fins à la crème 
Bécasses sur canapé 
Faisans truffés à la Figeac 
Bombe glacée pralinée 
Mille-feuilles aux fruits 
Petits fours assortis 
Vin rosé des Cécennes — Pomard 
Château-Margaux — Louis Rœderer frappé 

Tout est bon. Les foies d’oie et les bécasses remarquables. Bravo, Birot ! 
Au dessert, un seul discours mais important : celui de M Guillemoto, 
Directeur général des Travaux Publics, dont nous voulons citer quelques 
passages, afin de donner une idée de l’œuvre (pii s’accomplit : 




Société Cotonnière du Tonkin (Nam-Dinh) 

Viip générale. 















\ 


L'INDl'STRlE FRANÇAISE A NAM-DlNH 


-2ll 


L'inauguration «i'aiijoiird'iini porte à 3N5 lr nombre de kilomètres de voie 
ferrée dépendant du réseau nord de l'Indo-Chine, entièrement compris dans le 
Tonkin et actuellement en exploitation ; dans quelques semaines, ce chiffre 
sera porté à 450 kilomètres après l'ouverture de la ligne llanoi-Yiélri. 

Ces chiffres oui leur éloquence, et ce n’est pourtant qu’un commencement 
puisqu’il la fin de l'année où nous nous trouvons, la locomotive atteindra d’une 
part Yen-Ray et, d'un autre côté, pénétrera dans la belle province du Thatih-lloa. 

... Nous avons demandé à l’industrie métropolitaine de nous aider à tirer 
le maximum d'effet utile de la voie de un mètre. Nos rails, nos traverses, nos 
locomotives, nos wagons et nos voilures sont le résultat de concours qui parfois 
ont été très remarquables... 

Notre industrie nationale s’est tirée à son honneur de la lâche qui lui était 
dévolue et, d’autre part, il semble que l’aliment que nos travaux ont donné à 
son activité ail été suffisant puisque, dans bien des cas, elle s'est trouvée légère¬ 
ment en retard sur les travaux que nous exécutions ici... 

Ces travaux joints à ceux de l'Exposition et à ceux si nombreux qui sont en 
voie, d'exécution sur toute la surface du pays ont fait jaillir de la terre 
tonkinoise une armée de travailleurs, terrassiers, maçons, ouvriers de la pierre 
et ouvriers du fer, menuisiers, charpentiers, peintres, etc,. Fit l'habileté de main 
de la race, en même temps que son intelligence, se sont révélées de telle sorte 
qu’on a vu surgir de véritables artistes dont le talent apparaît surtout dans 
l’œuvre considérable de l’Exposition... 

La population reçoit d'ailleurs en salaires pendant celle période de travaux 
beaucoup plus que les sommes qui peuvent lui être demandées pour faire face 
aux annuités de nos emprunts de chemin de fer. Vous avez pu remarquer, en 
outre, que sur nos lignes en exploitation, l'Européen n'est employé que pour la 
direction et la surveillance ; l'indigène est ulilisé tant comme chef de gare et chef 
de train que comme mécanicien, chauffeur, ouvrier de la voie, etc. Le recrutement 
de ce personnel des services duquel nous n'avons d'ailleurs qu'à nous louer 
est incessant et rendu facile par les progrès de l'instruction dans ce pays... 

Nos travaux ont également assuré la création d'établissements industriels «pii, 
sans eux, n’auraient pas eu leur raison d'être et qui sont un nouvel élément de 
prospérité. Il me suffira de citer parmi beaucoup d’autres l'usine à ciment de 
Haipliong, la fabrique de chaux de Mué et l'installation d’explosifs de Hanoi... 

Des sceptiques, car il y en a toujours, demandent ce que les Européens peuvent 
bien faire d'utile dans une colonie qui, dès avant leur arrivée, possédait déjà 
une organisation complète. Le voilà, ce qu'ils y peuvent faire ! Ces rails, ces 
locomotives, celle impulsion nouvelle donnée à un pays qui, en raison même de 
sa civilisation antérieure est trop sujet à s'hypnotiser dans le passé est la meilleure 
réponse qu'on puisse leur faire. Tous ceux «pii sont venus à l’Exposition de Hanoi, 
tous ceux qui assistent à la solennité, d’aujourd'hui seront, je pense, convaincus 
qu'en appliquant dans ce pays les compétences accumulées par notre civilisation 
scientifique, nous comblons un grand vide de la civilisation indigène, pour le 
plus grand avantage du progrès et de la prospérité du peuple que nous 
protégeons. 



21-2 


ENTRÉE GRATUltÈi 


La Banda del Pasig redonne la Marseillaise à vive allure. Ces excellents 
musiciens ont joué pendant le banquet ; ils joueront eu visitant Nam-Dinh, 
ils joueront encore dans le train du retour et continueront à jouer de la 
gare de Hanoi au village philippin. Vrai ! Ils en ont une santé, les gaillards ! 

Lelorrain, le délégué des Philippines, les encourage et les remercie. Ils 
voulaient encore jouer pour le remercier à leur tour. 

Le Gouverneur Général part en voiture avec le cortège officiel, précédé 
et suivi d'un peloton de miliciens à cheval. M. Beau veut visiter les grands 
établissements industriels que Nam-Dinh a vu s’élever au cours de ces 
années dernières. 

Et d’abord, arrêt à la filature de la Société Cotonnière du Tonkin. 
M. Dupré, l’un des promoteurs de cette affaire, la dirige sur place. Il en 
fait les honneurs au chef de la colonie qui ne saurait avoir meilleur guide. 

Tout indiquait Nam-Dinh pour l'installation d’une filature de coton. La 
matière première est fournie, abondante bien qu’insuffisante aujourd'hui, 
par la province voisine de Thanh-lloa. La très importante agglomération 
que la vieille cité litéraire et commerciale de Xam-Dinh attire auprès d’elle 
permet, d’autre part, de trouver une main-d’œuvre facile. Précieuse aussi, 
devrais-je dire, car ce travail de surveillance et d’adresse convient plus 
qu’aucun autre à ces habiles petites congaïs comme à ces futés gamins de 
la terre d’Annam. 

Ils sont là 800 ouvriers réunis sous les vastes halls aérés, très éclairés, 
aménagés d’après les dernières méthodes d’Europe et d’Amérique. 

Les fondateurs de la Cotonnière qui sont, avec le directeur Dupré, MM. 
Grandgeorge, Garcin et Dumarest, ont voulu faire grand et bien. Ils avaient 
compétence pour ce faire. 

M. Dumarest, en effet, possède un important tissage à Roanne. Il n’est 
pas colonial d’aujourd'hui, car, depuis plusde dix ans, il a ouvert à Saigon et 
Pnom-Penh des maisons de commrj-ce qui comptent parmi les meilleures. 

De son côté, M. Garcin avait déjà installé à Hellcmmes près Lille 
220.000 broches et 140.000 à Vincey non loin d’Epinal. 

L’établissement de Nam-Dinh est plus modeste. Il compte 21.000 bro¬ 
ches à l’heure actuelle (machines de Platt And C° et de Howard et 
Bullough) mais tout, transmissions, force motrice et bâtiment, est disposé 
pour une installation de 80.000 broches. 

Une partie des ouvrières prend son repas à coté des métiers. Les 
autres se sont déjà remises au travail. 




Société Cotonnière du Tonkin (Nam-Dinh) 





























L'INDUSTRIE FRANÇAISE A NAM-DINH 


“213 


Au cours de la visite des salles, M. Dupré fait remarquer que la société, 
française, (1) s’est procuré eu France tout ce qu’eile a pu y trouver: les 
fers des constructions, les machines électriques à la Société Générale 
d’électricité de Creil (établissements Daydé et Pillé), la machine à vapeur 
de 80i► chevaux système Corliss avec détente Dujardin, de la maison 
Dujardin el O, de Lille, parfaite de fabrication et très économique comme 
marche. Un excellent résultat a été obtenu grâce à l’aide de trois chaudières 
Galloway dont les grilles et les souffleurs permettent de fort bien brûler le 
charbon du Tonkin. 

Les produits de la filature se vendent sur place, ne faisant concurrence 
qu’aux filés des Indes et du Japon. Aucun filé français n’a, en effet, son 
marché dans notre colonie d’Indo-Chine. 

Toute la sollicitude du gouvernement général est acquise, cela va sans 
dire, à de pareils établissements qui répandent dans le pays, chaque 
semaine, des sommes importantes sous forme de salaires. 

D’autre part, la filature de Nam-Dinh s’alimente pour partie au coton de 
la région Elle ne peut en trouver assez, disions-nous. Le prix de ce produit 
du sol a augmenté dans la proportion de un cinquième, mais néanmoins 
les paysans routiniers, ici comme dans nos pays d’Europe, n’ont point 
développé cette culture. Pourquoi ne les y inciterait-on pas en exemptant 
d’impôt, par exemple, pendant les premières années, les terrains 
actuellement non cultivés et qui seraient plantés en coton ? 

La question posée par l’honorable directeur de la filature vaut la peine 
d’être étudiée de près. Elle le sera, nous en sommes convaincu. 

Le cortège officiel se rend ensuite à la Distillerie Fontaine ainsi 
qu'on l’appelle dans le pays, à la Société Française des distilleries 
de l’Indo-Chine (anciens Etablissements A. R. Fontaine et C ip ) (2), 
ainsi qu’il faut dire pour respecter les firmes et nous sommes partisan du 
respect. 

La distillerie de Nam-Dinh fait partie d’un ensemble d’établissements 
crées au Tonkin et eu Cocliinehine par M. Fontaine Le premier, construit 
;i Hanoi en 1898, fui, après une courte période d’exploitation, reconnu 
insuffisant pour répondre aux nécessités de la consommation. 


(!) Siège social, Boulevard Malesherbes, 131, à Paris. 

(2) Société anonyme au capital de trois millions de francs. — Siège social : 
Rue Berlisey, n° 6, Dijon. — Siège administratif: Boulevard Gialong, n° 53, 
Hanoi. 




214 


ENTRÉE GRATUITE 


Un deuxième, de semblable importance, fut alors installé à Nam-Dinh. 
siège du plus grand marché de riz de l'An nam et du Tonkin. C’est celui 
que] nous visitons aujourd’hui, sous la conduite de M. Fontaine lui-même 
et de M. Piot, son très aimable collaborateur. 

Les constructions vastes, bien ordonnées, voient s’élever au-dessus 
d’elles une forte et haute cheminée, altière comme il convient au symbole 
du progrès et de la conquête industrielle de ce pays indo-chinois. 

Et nous nous trouvons en présence d’une série de cuves, d’alambics, 
d’appareils de toute nature qui plongent un de nos confrères dans la 
stupéfaction. Notre ami s’est, adonné depuis longtemps à l’étude des 
fermentations et rencontre ici, aux colonies, l’établissement peut-être le 
mieux organisé et le plus scientifique qu’il lui ait été donné de voir. C’est 
l’opinion qu’il émet devant nous et nulle ne saurait être plus flatteuse pour 
les organisateurs des Distilleries de l’Indo-Chine 

En passant devant d’immenses réservoirs, M. Fontaine les indique 
comme des cuves de réserve, ajoutant qu’elles sont toujours restées vides, 
tellement est rapide l’écoulement des produits. Cela prouve d’une façon 
péremptoire, ajoute-t-il, combien étaient peu fondées les appréhensions 
de quelques esprits rétrogrades, toujours effrayés par les entreprises 
nouvelles et prophétisant aux alcools de cette origine une défaveur que les 
consommateurs se sont bien gardé de leur infliger. 

Une troisième distillerie existe en Cochinchine, à Cholon-Binhtàv, 
l’agglomération chinoise voisine de Saigon, connue pour ses très impor¬ 
tantes rizeries dont nous avons parlé l’autre jour en parcourant la section 
du grand centre des Célestes. C’est l’une des rares entreprises de ce pays 
de Cochinchine dont les capitaux soient exclusivement français. 

Nos guides nous donnent rendez-vous dans la galerie tonkinoise de l’Ex¬ 
position où des graphiques, des plans, des fioles sont de nature à intéresser 
ceux que ne laisse pas indifférents le progrès industriel de notre colonie ( 1 ). 

Le cortège officiel se rend ensuite à la cathédrale, à l’école franco- 
annamite, que fréquentent des centaines d’enfants, à l’hôpital indigène et 
visite l’une des plus importantes pagodes de la grande cité. 


(1) Depuis ipie ces lignes oui été écrites, M. Fontaine s'est \u tait chevalier do 
la Légion d’honneur. Le gouvernement a récompensé les ellorls de celui qui 
réussit à créer une industrie en Indu-Chine et provoqua un mouvement impur, 
tant de capitaux métropolitains venant s'associer à ceux de la colonie pour une 
muvre de colonisation. Tous applaudirent à celte distinction. 





Société Cotonnière du Tonkin (Nam-Dinh). 









































/ 


215 


L’INDUSTRIE FRANÇAISE A NAM-DI N H 


Puis, tandis que le Gouverneur Général s’arrête pendant quelques instants 
à la Résidence, dont la toute charmante Madame Hauser fait les honneurs, 
la plupart des invités s’égaillent dans la ville. Ils admirent l’étonnante 
propreté de cette agglomération indigène et l’intensité de sa vie commer¬ 
ciale. Ils visitent les ateliers des brodeurs et des incrusteurs, font chanter 
et danser les tilles aux dents laquées et dont les mains fines, aux doigts 
en fuseau, décrivent dans les airs les passes rituelles scrupuleusement 
réglées, toujours les mêmes depuis des siècles et des siècles. 

M. de Vilmorin rapporte presque un tronc de lim pour sa collection 
de bois ; le grave président du jury, M. Getten, a des théières dans ses 
poches ; un moins grave fureteur s’amène avec un gong sonore ; presque 
tous emportent un souvenir de l’inauguration. 

En route pour Hanoi ! 

Encore les drapeaux, les autels, les mandarins qui s’agenouillent mais 
le calme du soir, mais la demi-lumière rendent infiniment douces les 
teintes éblouissantes de la matinée. Toute chose a un autre aspect, 
calme, un peu fatigué, comme ces milliers d’indigènes qui nous atten¬ 
dent depuis le lever du jour. 

Hanoi ! Tout le monde descend. 

Excellente journée à tous égards. 





V 




Société Française des Distilleries de l’Indo-Chine. 

















DIRECTION GÉNÉRALE 

DE L’AGRICULTURE, DES FORÊTS 
ET DU COMMERCE 


La Direction Générale de l’Agriculture, des Forêts et du Commerce a 
réuni, sous la méthodique et savante impulsion de MM. Capus et Brader, 
un ensemble de documents tels qu’il est possible au visiteur attentif de 
connaître par leur étude toutes les ressources économiques de F Indo- 
Chiné. 

Personne n’en a profité comme les Japonais venus à notre Exposition. 
Pendant les heures de méridienne, alors que les galeries elles-mêmes 
sommeillaient dans le calme de la solitude, les petits envoyés du Nippon 
étudiaient, prenaient des notes, des calques, des photographies, donnant 
aux apathiques un bel exemple d’intelligente énergie. 

Sur les murailles, une immense carte permet de voir les richesses 
connues de chacune des régions de la terre indo-chinoise. 

Etalés sur les rayons de nombreuses étagères, les principaux produits 
forment un véritable catalogue-matière de notre colonie. 

C’est l’exposition propre de la Direction. Nous parcourrons ensuite le 
Pavillon des Forêts, puis la section du Service Géologique et celle des 
Services Zoolecli niques. 

Dans ce pays de la laque, il ne faut point s’étonner de voir des 
centaines de flacons renfermant des huiles siccatives. 

Au premier rang, l’huile de l’abrasin dont une grande partie s’exporte 
en Chine, alors que le reste est absorbé par la consommation locale. Cette 
huile entre dans la composition de la laque. Intéressant à tous égards 
est le produit de l’abrasiu qui se vend sur les quais du Havre Ofr.65 le 
kilogramme, tandis que les huiles de lin, également siccatives, ne dépassent 
guère le prix de 0fr.52.Le coursa Hanoi des huiles de Hung-Hoa et de 
IIoa-Binh varie entre 14 et l(j piastres le picul de soixante kilogrammes. 


218 


ENTRÉE GRATUITE 


Des mêmes provinces, comme aussi de Son-Tay et de Tay-Ninh, vient 
l'huile de bancoulier presque aussi appréciée <juc celle de l’abrasin. Nous 
l’avons vu préparer en grand dans la plantation de M. Duchemin, à 
Phu Doan. D’autre part, le sympathique administrateur de Hung-lioa, 
M. Simoni, a fait récemment planter des bancouliers sur toutes les routes 
de sa province. Les communes qui eurent cette charge en retireront 
bientôt un gros profit. 

Une série d ’oléo-résines, huiles de bois, fournies par des dyptérocarpées 
dont faire de végétation ne parait pas dépasser les régions moyennes de 
l’Annam et du Laos. Parmi elles, remarqué le nam ma nhang, dont les 
Laotiens se servent avec grand succès pour la calfatage de leurs pirogues. 

Les deux genres de laque indo-chinoise: l’une extraite du cay-son au 
Tonkin, l’autre du mereat au Cambodge. 

Une collection de résines. Les damars ( sao des Annamites), les colophanes 
(stral des Cambodgiens) ; les chais [mu chai des Cochinchinois) qui, elles 
aussi, sont utilisées par nos indigènes pour leurs sampans et leurs jonques 
de rivière et de mer ; les benjoins du Haut-Laos (Luang-Prabang et les 
llua-Phan); les laques; enfui, le slick-lack (pii peut revendiquer une place 
à part, puisqu’il est la secrétion d’un insecte. Les indigènes de Cochinchine 
s’en servent pour fixer leurs outils et préserver les instruments aratoires 
de l’oxydation. Le stick-lack est très demandé en ce moment par les fabri¬ 
cants français de vernis. Son prix varie en Indo-Chine entre 9, 12 et 
15 piastres le picul. 

Le Cambodge fournit la gomme-gutte employée en peinture pour 
l’aquarelle et eu pharmacie comme purgatif et anthelmintique. 

Du Laos, surtout, vient le sitiet, espèce de cachou obtenu par la cuisson 
d’une écorce. 

Voici des suifs végétaux. M. Crevost, attaché à la Direction d’Agricul- 
ture, découvrit, il y a quelque temps, une espèce très répandue au 
Tonkin, 1 ecay .soi, qui n’est autre que la stillingia subi fera. Les Annamites 
ne se servaient jusqu’ici que de ses feuilles fournissant à la cuisson une 
solide teinture noire Dans une utile brochure, M. Crevost a indiqué 
toute la série des arbres à suif exploitables en Indo-Chine. Il y a là une 
ressource. 

Que d’huiles ! Que d’huiles dans ces centaines de flacons, où reposent 
la suc de la sésame, du ricin, de l’arachide, du cotonnier, de l’ouatier, 
du tamarinier, du sterculia fetida, du garcinia, du camélia, dont 
M. Gilbert, h 1 planteur tonkinois, propage sérieusement la culture. 




Le Pavillon des Forêts 































































DIRECTION GÉNÉRALE DE L'AGRICULTURE. DES FORÊTS ET DU COMMERCE 


210 


Découvrons-nous devant la gutta percha, l’un des produits les plus 
précieux de nos forêts coloniales. 

Voici tantôt trois ans, une commission, présidée par M. Lourme, 
Directeur Général des Postes et Télégraphes, se réunit à Saigon pour 
rechercher la valeur des produits guttoïdes de l’Indo-Chine. A l’issue 
d’un examen aussi approfondi que possible et de longs travaux d’analyse, 
la commission décida d’envoyer toi France la quantité de gutta extraite 
du thior cambodgien nécessaire pour fabriquer l’enveloppe d’un câble 
de cent mètres. Le câble fut immergé. On vient de le retirer de l’eau. 
Il s’est admirablement comporté, en apparence du moins. Il reste à la 
soumettre à quelques expériences. S’il sort vainqueur de tant d’épreuves, 
notre thior sera certes une richesse de premier ordre. 

Précieux d’abord, il l’est parce que peu commun. L’arbre, en effet, ne se 
reproduit que difficilement en forêt et les chauve-souris sont très 
friandes des baies qu'il produit. D’autre part, la croissance du thior est 
fort lente. On ne peut guère la soumettre â d’utiles incisions avant qu’il 
ait atteint 10 ou 18 ans d’âge. 

La collection du Docteur Spire, fruit de longues et pénibles recherches 
à Java comme dans les forêts de l’Indo-Chine entière, présente, méthodi¬ 
quement rangés, tous les caoutchoucs qui peuvent être trouvés sous nos 
climats. Le savant botaniste en poursuit l’identification pour déterminer 
leur valeur. Il aura rendu un réel service à nos coloniaux, très éprouvés 
dans ces derniers temps, par la baisse de ce produit qu’ils avaient 
acheté fort cher et dont les boules renfermaient souvent des sucs 
de lianes inférieures mélangés aux latex de caoutchoucs d’une valeur 
importante. 

Les Annamites, les Laotiens, les Cambodgiens, les sauvages des monta¬ 
gnes connaissent tous l’alcool, qu’ils obtiennent par la fermentation et 
la distillation du riz. Chose digne de remarque. L’ivresse, l’ivrognerie 
sont rares en Extrême-Orient. 

La Direction de l’Agriculture a réuni de nombreux échantillons 
d alcools indigènes. Elle présente â côté d’eux les produits obtenus par 
les méthodes modernes dont nous parlions l’autre jour â propos des 
distilleries Fontaine. 

Les Annamites distillent en certains endroits une eau de fleur de 
pamplemoussier très délicate et dont ils se servent pour la pâtisserie. 



220 


ENTRÉE GRATUITE 


Viennent ensuite les petits flacons d’essences qui indiquent, croyons- 
nous, l’une des plus importantes ressources de l’avenir pour notre 
colonie : essences de badiane, de citronnelle, de tamarin, de jaquier, etc.. 

Nos protégés sont tous de gros fumeurs : le cigare seul leur était 
inconnu avant notre arrivée chez eux. La pipe à eau, la pipe en terre, 
en racine en bambou, en métal leur servent de temps immémorial. Ils 
font la cigarette en utilisant connue enveloppe les feuilles sèches du 
bananier. Certaines cigarettes, celles des Lus du Haut-Laos, par exemple, 
dépassent en dimension nos casadorès les plus volumineux. Il n’est pas 
jusqu’à la chique que nous n’ayons vu mijoter par les Laotiens comme 
par nos plus experts gabiers de misaine. 

Certains tabacs d’Indo-Chine sont excellents. Les Manillais de la 
Compagnie Générale ont examiné les échantillons exposés par la Direction 
d’Agriculture. Ils les assimilent, ceux d’Annam à leur deuxième qualité, 
ceux du Tonkin à leur troisième. Nous sommes convaincu qu’ils auraient 
classé parmi les meilleurs des tabacs du Laos comme ceux de Vientiane 
et de Kon Toum,dont aucune feuille ne ligure ici. — Des chaux à bétel de 
toute qualité. — Une collection très fournie de condiments et de produits 
pharmaceutiques, parmi lesquels des cardamomes, des cannelles et des 
gingembres soigneusement classés ; du dai-bi ou camphre cristallisé que 
les indigènes du Tonkin et du Laos obtiennent en distillant les feuilles du 
blumea balsamifera, très répandu dans la colonie. Les Chinois achètent 
actuellement la dai-bi 320 piastres le pieul. Raspail n’a rien inventé. Le 
camphre est en Chine presque la base de la pharmacopée. 

Toute la série des produits tinctoriaux : feuilles, Heurs, racines, écorces 
et minéraux. 

Parmi les produits alimentaires, les échantillons des riz primés en 
Cochinchine l’an dernier, des maïs, des millets, des poivres, des cham¬ 
pignons, des lotus, des haricots, des fruits de nénuphar, que sais-je 
encore ? 

De la cire d’abeille voisine avec de la colle de poisson. 

Puis, ce sont les textiles. Encore une des richesses du pays ! Lorsque 
nous aurons pu acclimater chez nous le coton à longue soie et que les 
usines, se multipliant dans nos grands centres, pourront utiliser le chemin 
de fer du Yunnan pour diriger sur l’inépuisable marché de cette pro¬ 
vince chinoise les produits de notre industrie, le Tonkin verra la 
richesse affluer. 




Intérieur du Pavillon des Forêts 






















DIRECTION GÉNÉRALE DE L’AGRICI'LTIRE, DES FORÊTS ET DF COMMENCE 


22 i 


Les essais d’acclimatation de cotons étrangers n’ont pas encore réussi 
jusqu’à ce jour. A la deuxième génération, un phénomène d’hybrida¬ 
tion se produit qui laisse voir le coton retourné à la courte soie. De 
nouvelles tentatives avec des graines d’Amérique se poursuivent néanmoins 
à la fois au Tonkin, en Annam, en Cochinchine et au Cambodge. 

La ramie, lejute,l’abacca, l’ananas, le coco font naître d’autres espérances. 

Voici des cordages de panka fabriqués à Bac-Ninh avec de la ramie et 
que l’on déclare inusables ; des licelles et des cordelettes en jute ; des 
tresses pour semelles en ramie rouie seulement vingt-quatre heures ; des 
cordages en coco de l’Annam où une véritable industrie s’est développée : 
une collection de filés de soie de toute provenance ; une autre de cotons 
indigènes et la série des cotons teints, d’importation anglaise, qui se 
vendent sur les marchés du Laos. 

Lorsque nous aurons admiré toute la gamme des laques étendues sur 
une multitude d’échantillons de bois, nous nous arrêterons devant la 
bibliothèque. Les travaux économiques de la Direction d’Agriculture sont 
nombreux. Le Bulletin mensuel, est classé dans le monde entier parmi les 
publications de premier ordre et il nous arrive souvent d’en trouver des 
extraits dans les journaux des Indes Anglaises, de Java et même du Japon. 

Parmi les brochures étalées sur les tables, prenons le catalogue des 
principaux produits d’origine végétale, animale ou minérale qu’il importe 
de recueillir en Indo-Chine. Tous sont classifiés. Ouvrons pour prendre un 
exemple. Le premier tableau renferme l’énumération des produits d’origine 
végétale qui se devisent en alimentaires — industriels et dérivés — médi¬ 
cinaux et divers. Les produits alimentaires, à leur tour, sont propre¬ 
ment dits saccharifères, gélatineux, de potager ou de petite culture, 
de fourrage, d’arbres fruitiers, ou enfin des épices. Dans chaque groupe, 
le produit est ensuite indiqué avec son nom scientifique, son nom vulgaire 
et les différentes désignations indigènes. Ainsi le sagoutier est le caryota 
urens que les Annamites appellent dung dinh et les Cambodgiens anse. 

Semblables travaux sontdela science et de l’obervation pratiquesau premier 
chef; ils devraient être répandus à profusion dans notre colonie d’Indo-Chine. 

Quelques pas plus loin, nous nous trouvons dans 

LE PAVILLON DES FORÊTS 

Très réussi, ce pavillon. Elégant d’aspect ; original avec les troncs 
d'arbres, les pièges à tigre, les charrettes de tous modèles qui garnissent 
ses abords. 11 est bien dans la note. 



222 


ENTRÉE GRATUITE 


A l’intérieur, les produits des forêts indo-chinoises apparaissent classés 
avec méthode. Un très grand nombre d’essences de Cochinchine, de 
l’Annam du Tonkin, du Cambodge et du Laos sont ici représentés par 
une bille de bois ayant la dimension minima exigée pour la coupe et 
découvrant par deux sections, verticale et horizontale, les secrets de son 
àme. Chaque bille porte une étiquette indiquant son pays d’origine, son 
nom botanique et l’appellation des indigènes. Des photographies donnent 
l’aspect général de l’arbre, montrent une branche vivante et des graines. 
Parfois, la graine est elle-même conservée dans un flacon. 

Les sous-produits de la forêt s’offrent au visiteur sous leurs formes 
diverses. Ici, les résines telles que les indigènes les portent au marché, 
les bambous, les rotins, les huiles, le cunao, les écorces tinctoriales avec 
des spécimens d’étoffes teintes par les habitants de la région, d’autres 
écorces utilisées pour la médecine. Là, des échantillons de caoutchouc, 
de gutta, d’autres latex ; du miel en rayons; de la cire. 

Dans une travée sont réunis maint et maint ustensile de bambou : natte, 
panier, chapeau, arc, lance, seau, instrument de musique, embarcation, 
que sais-je encore ? 

Puis ce sont des objets tournés, en trac de Cochinchine ; des vêtements 
de sauvage Stieng en écorce de cay xe, cet arbre dont l’on extrait aussi 
du poison pour les flèches. 

Des agrandissements d’épreuves photographiques montrent les indigènes 
dans la forêt grimpant aux arbres pour en cueillir les fruits et les graines, 
extrayant les sucs et les résines, fabriquant avec des filasses de cay choi 
des cordes aussi solides que celles des Philippins, travaillant la feuille 
coloniale et solide de la paillotte blanche qu’ils transforment en nattes, 
en liens ou en sacs. 

Puis ce sont les joncs de Cochinchine ; les objets en bambou tressé et 
colorié, industrie nouvelle qui s’est créée aux environs de Hanoi et 
dont nous pouvons suivre ici les différentes phases. 

Des collections d’oiseaux et d’animaux. Une vilaine panthère qui grimace 
d’effrayante façon et fait grand peur aux petits enfant». 

Un type fort soigné de maison forestière. 

Quelques provinces ont envoyé des lots importants de bois, telles celles 
de Bac Giang, de Hatinh, de Quang Yen, de Bac Kan. 

Les statistiques montrent par leurs diagrammes les variations de la 
consommation et de l’exploitation de la Cochinchine et du Tonkin. 




L’Exposition des Forêts. 



















9 


DIRECTION GÉNÉRALE RE L'AGRlCl LTI RE. DES FORÊTS ET DE COMMERCE 


220 


Des cartes très complètes indiquent les régions où le service forestier 
a créé des réserves pour l’avenir. 

Enfin, de grands panneaux portent en caractères chinois des maximes 
antiques par lesquels les sages rappelaient aux gens du peuple que la 
forêt est précieuse, indispensable à l'existence d’un pays. 

En résumé, exposition complète, méthodique, bien présentée et qui 
fait le plus grand honneur à M. Roger Ducamps, le distingué chef du 
Service forestier. 


LA GÉOLOGIE EN INDOCHINE 


— Qui cassait des tas de cailluux (air connu). 

Le refrain cadencé qui nous faisait marcher jadis d’un pas plus allègre 
qu’aujourd’hui sur la route de Louviers et autres pays circonvoisins 
nous vient tout naturellement à l’esprit lorsque nous franchissons le 
seuil de ce sanctuaire peu fréquenté, où reposent les travaux du service 
géologique de l'Indo-Chine. 

Et cependant, les galènes cherchent à nous attirer par leur éclat, faisant 
concurrence aux étains (cassiterite) de la région de Caobang qu’exploitent 
aujourd’hui MM. Duverger frères. 

De ce coté, les fers, à l’état de piroxyde(fer hématite), dont les gisements 
fort riches sont depuis longtemps mis en valeur au Tonkin comme au 
Cambodge, à Tliai Nguyen et Kompong Soai par exemple, lisse présentent 
parfois sous forme d’oxyde magnétique dont certaines localités du haut 
Tonkin ont des dépôts de premier ordre. 

Une collection très fournie d’échantillons de toute nature offre un réel 
intérêt scientifique et nous donne une idée de l’intensité et de la fréquence 
des phénomènes tiloniens éruptifs qui présidèrent à la formation de toutes 
ces espèces minérales. 

Les dilférentes époques géologiques reconnues en Indo-Chine sont 
figurées ici par des échantillons de roches nombreux et variés. L’horizon 
le plus ancien appartient aux premières assises sédimentaires dont la 
manière d’être primitive a été profondément modifiée par la chaleur 
interne et l’action dite métamorphique des roches d’épanchement ou 
éruptives, granités, granulites, pegmatites, etc. Les espèces qui appartien¬ 
nent a cette série sont des gneiss et des schistes siliceux. Au-dessus, se 
montrent des terrains également schisteux, mais partiellement constitués 



224 


ENTRÉE GRATUITE 


par des grès compacts (quartzites) et des calcaires altérés. Puis viennent 
des formations calcaires qui contribuent à donner à certains paysages 
tonkinois l’aspect sauvage et tourmenté qui les rend si pittoresques. 
Ces rochers correspondent à peu près à l'époque de la houille en Europe. 

C’est à un âge plus récent que se sont déposés ici les charbons exploités 
à Hongay et ailleurs et dont on peut voir exposés quelques spécimens. 
Ces charbons sont intercalés dans des schistes qui ont révélé une llore 
ancienne composée de nombreuses espèces, aujourd’hui bien connues, 
et dont l’étude a permis de dater exactement ces dépôts de combustibles 
fossiles. Aux empreintes végétales de cette houille secondaire (rhétien), 
une vitrine a été consacrée ; leur précieuse collection nous montre, en 
particulier, des feuilles de fougères dont les nervures les plus délicates sont 
encore meéVeilleusement présentes avec tous leurs détails. 11 y a là 
pour les paléontologistes un véritable trésor scientifique. La science est 
redevable à M. Counillon, chef du Service, de la plupart de ces remar¬ 
quables découvertes. Les terrains plus récents n’ont jamais été observés 
en Indo-Chine. C’est du Yunnan que M. Monod, chef adjoint du Service, 
a rapporté de curieux grès pétris de coquilles lacustres, formation 
attribuée au pliocène. 

Une série de cartes et de coupes géologiques, exécutées par M. Monod, 
achèvent de faire connaître la constitution du sous-sol et nous montrent 
les actions dynamiques, lentes ou cataclysmiques, qui ont si puissamment 
aidéàdonner au sol sa configuration topographique actuelle. 

Enfin, M. Mansuy, préparateur, a recueilli à Somron Seng, Cambodge, 
dans un gisement préhistorique, une importante collection d’objets 
remontant à la période de la pierre polie. Cette collection se compose 
de plusieurs milliers de pièces, haches de divers types, gouges, ciseaux, 
etc., tout un outillage lithique très varié ; des échantillons d’une céra¬ 
mique bizarrement ornée, dont font partie quelques vases qui ne peuvent 
être assimilés à aucune forme connue provenant des monuments les 
plus anciens de l'Extrême-Orient ; des bijoux : anneaux, perles, pen¬ 
deloques, etc., en coquilles et en os ; des harpons et hameçons, également 
en os. Puis, des débris de mobilier funéraire à côté des ossements 
humains, parmi lesquels un crâne, précieux spécimen ethnique des popu¬ 
lations qui précédèrent les Khmers au Cambodge. 

Près de cette vitrine, la collection tout à fait remarquable de M. Dumoutier 
et celle que nous avons recueillie nous-même au cours de fouilles prati- 



DIRECTION GÉNÉRALE l)K L'AGHICI LTl RE. DF.S FORÊTS HT DI COMMERCE 


2Ô5 


qnées en pays laotien. Le jury a bien voulu ne pas la passer sous silence 
et y remarquer quelques pièces non encore connues. 

Une collection d’anatomie comparée et de conchyliologie complète 
cet ensemble et peut être considérée comme une première tentative de 
muséum d’histoire naturelle indo-chinoise. 

En réumé, cette exposition est le résultat de quatre années de patientes 
el laborieuses recherches, accomplies dans des conditions le plus souvent 
pénibles et parfois dangereuses. Rendons hommage au dévouement et 
à la science de MM. Counillon, Monod et Mansuy. 


SERVICE VÉTÉRINAIRE, ZOOTECHNIQUE 
ET DES ÉPIZOOTIES. 

Ce service, rattaché à la Direction d'Agriculture, est dirigé avec distinc¬ 
tion par M. Lepinte, vétérinaire principal de l’armée. 

Une travée lui a été consacrée dans les galeries, mais la véritable 
exposition des services est ailleurs, aux Établissements Zootechniques, 
Vincennes réduit de notre Champ-de-Mars, où s’est tenu, en janvier 1903, 
un Concours général d’animaux domestiques. 

La fête fut réussie à tous égards. Bêtes et visiteurs affluèrent de Ions 
les points de la colonie. 

Ils purent admirer le parti que M. Lepinte a tiré de ces terrains de 
rizières depuis 1896, visiter aussi le haras de perfectionnement et de pro¬ 
duction, la vacherie, la bergerie, la porcherie, la basse-cour et des prairies 
améliorées à l’instar de celles de France. 

Le haras entretient et améliore la race chevaline par sélection el par 
des croisements judicieux avec des races d’importation. Actuellement, il 
se compose de 60 étalons on poulains et de 90 poulinières ou pouliches. 

La vacherie comprend un petit groupe de vaches sélectionnées en vue 
de croisements pour la production laitière. 

La bergerie présente un lot de 56 moutons presque tous nés dans les 
établissements, où ils sont entretenus depuis six années. Cette expérience 
a donné les meilleurs résultats et semble avoir résolu la possibilité de 
développer cet élevage dans la colonie. Un crédit récent, accordé par 
M. le Gouverneur Général, vient de permettre de demander du France des 
reproducteurs des races ovines qui paraissent convenir pour les croise¬ 
ments à en 1 reprendre avec les races de Chine qui seront introduites. Par 

lo 



226 


ENTRÉE GRATUITE 


ces procédés, espérons que i’on arrivera à constituer une race appropriée 
au climat comme aux pâturages de rindo-Chine et à la doter de ce 
précieux cheptel qui s’y trouve inconnu. 

La porcherie abrite des reproducteurs de choix qui servent à l’amé¬ 
lioration de la race porcine du voisinage. 

La basse-cour entretient et propage toutes les races de volailles qui 
intéressent la colonie. C’est par elle qu’en moins de cinq années, tous 
les villages des environs de Hanoi ont été pourvus de pintades et qu’ils 
ont pu se livrer à cet élevage en augmentant l’approvisionnement 
de la ville. 

Outre le haras des Etablissements Zootechniques de Hanoi, des dépôts 
d’étalons établis sur différents points de la colonie assurent la monte dans 
les régions qui possèdent encore quelques juments, au Tonkin, en Annam, 
au Cambodge. Ces dépôts fonctionnent par les soins des autorités locales, 
sous la direct ion technique du Chef du Service des Haras et, eu principe, 
des vétérinaires-inspecteurs du Service Zootechnique et des Epizooties 
qui sont attachés aux différentes régions de l’Indo-Chine. Les étalons sont 
entretenus par les budgets locaux, et les primes variables affectées à la 
monte par des arrêtés spéciaux sont à la charge des m unes budgets. 

Les étalons qui ont été appelés à fonctionner en lUOd dans les stations 
de monte ont été répartis ainsi qu’il suit : au Tonkin, 15 étalons dans 
les Territoires Militaires et 5 dans les provinces ; —en Annam, L2 étalons 
dans les provinces; — au Cambodge H étalons dans les provinces; 
— en Cochinchine, un étalon, récemment demandé par M. le Lieutenant- 
Gouverneur au Chef du Service Zoo technique, a été acheté au Tonkin et 
envoyé dans la province de Thudaumot. 

Dans les galeries de l’Exposition elle-même, nous trouvons une collec¬ 
tion très complète de photographies destinées à transmettre aux 
générations futures la superbe mine des pensionnaires principaux de 
M Lepinte. 

Nous y trouvons aussi une série de brochures sur l’élevage. 

Citons les monographies de MM. Schein, Bauche et Douarche, vétéri¬ 
naires-inspecteurs, sur le cheval, les porcins et les bovins d’indo-Chine. 

Ces brochures donnent aux éleveurs de précieux conseils pour la 
nourriture des animaux domestiques et les soins dont il convient de les 
entourer alin.d’en retirer le maximum de profit. 





Delmas graveur Bordeaux 

L’Exposition de l’Annam. 

























EN A N N A M 


Ratée, l’exposition de l’Annam, alors qu’elle aurait pu être l’Hne des 
belles. 

Réparties dans cinq locaux différents, éloignés les uns des autres, les 
objets envoyés des diverses provinces de l’antique royaume ne sont guère 
mis en ordre que dans une travée peu large. 

Sur un fond d’étoffe moi, une panoplie étale les armes, les instruments 
de musique des tribus de la chaîne annamitique, ainsi que des cornes et 
. des défenses. 

Un riche mandarin, Nguyên-Gong-Linh, a consenti à nous confier une 
inestimable collection de porcelaines, vieux bleus et craquelés, plus de 
70 pièces. 

Des meubles en bois de rose du Binli-Dinh, finement traités et déli¬ 
catement agencés, des racines de bambou, bizarres, torturées, affectant 
des formes d’animaux apocalyptiques. 

Puis, la série curieuse des bois sculptés, spécialité de Quinhon. Taillés 
dans des blocs à peine équarris, là sont une infinité de types annamites saisis 
sur le vif comme attitude ; un pêcheur, un mandarin en voyage, un lettré 
déambulant, avec son pinceau planté dans son turban correctement serré, 
une caravane de Mois se suivant en file et pliant sous le faix de leur 
botte lourdement chargée, un tueur de porcs éventrant sa victime, un 
sauvage à l’affût, bandant son arc et prêt à percer un cerf qui s’arrête, 
un bourreau fouettant delà cadouille un pauvre bougre dont les formes 
nues et rebondies sont sillonnées de zébrures réalistes, vingt autres 
scènes naïves mais dénotant chez l’artiste qui les a traitées un rare talent 
d’observation. 

Un succès, par exemple, l’un des plus gros même de l’Exposition, est, 
sans contredit, le groupe des membres du Comat , ou Conseil des Ministres, 
représentés par des mannequins aux riches costumes de soie brochée. 

Du matin au soir, la foule des Annamites stationne devant cette auguste 
assemblée. Chaque haut mandarin porte la tablette de commandement, 



Entrée gratuite 


c )-> > 


en ivoire, et les insignes de son grade. Les figures en carton sont merveil¬ 
leuses d’expression et dignes des meilleurs artistes du Musée Grévin. 
Les attitudes parfaites elles aussi. Jugez-en plutôt en jetant un coup 
d’œil sur la reproduction magnifiquement réussie par Delmas. C’est 
un devoir pour moi (pie de féliciter et de remercier le grand photograveur 
bordelais pour le concours qu’il m’a prêté. Il assure, d’ores et déjà, le 
succès de cet ouvrage. 

Derrière le Comat, s’étalent d’anciennes soieries annamites d’un fini, 
d'une délicatesse comme on n’en rencontre [tins que rarement. De 
grands parasols jaunes, couleur royale, abritent les mandarins. 

De chaque côté de l’estrade, d’autres mannequins présentent les 
costumes et l’habitus corporis d’une foule de personnages annamites. 
Très réussi cet eunuque, à la figure imberbe, à l’œil éteint, d'une 
maigreur inquiétante, ce lettré grave et fier, ce ly-truong (maire), ce 
gardien de buffles, ce bûcheron, ce bonze, ce laboureur, ces notables, 
ce rnuorif) (montagnard) dont la femme porte un original costume pailleté 
et orné de verroteries multicolores. 

Il nous faut visiter une nouvelle salle pour découvrir dans un inima¬ 
ginable fouillis les objets les plus disparates : mie vénérable cloche de 
bronze à côté d’une hotte de paysan moi ; des cuivres niellés du Thanh- 
Hoa voisinant avec la bijouterie en argent du Quang-Tri ; des marbres 
de Fai-Foo écrasant des guéridons en rotin ; des nattes ; des modèles 
de jonques; des bois travaillés, et, almri en présence de ce pèie-mèle 
de bric-à-brac, un cheval de pagode grandeur naturelle qui ferait 
la joie de bien des gamins de ma connaissance. 








L’Exposition d’Ànnam — Ctostmn.es de mandarins 




























L’Exposition de l’Annam. 















EN TUNISIE 

--♦- 


Pas bien grand, mais coquet et fort gentiment aménagé, le pavillon 
de la Tunisie, confié aux soins de M. Georges Breyman. Il est vrai que 
tout est flatteur à l’œil dans ces soieries et ces tissus aux couleurs 
éclatantes, qui se marient si bien avec la teinte bleu tendre des boiseries. 

Couvertures de Gafsa ; tapis de Kairouan ; costumes indigènes avec 
la veste, le gilet, le capuchon, la ceinture ; un large pantalon de femme 
arabe. 

Biches, cette chéchia brodée avec gland d’or, coiffure des ministres et 
des officiers de la garde beylicale — ce costume de juive comprenant 
un pantalon en soie mauve brochée d’or, une kernedja, blouse en soie 
brochée et galonnée d’or, une kou/la, bonnet pointu en velours agrémenté 
de broderies et dont les kefas ou brides sont de soie rose chargée 
d’argent. 

Partout des étincelles, des chatoiements, des joies pour l’œil. Mais il 
n’y a pas que du clinquant dans le pavillon tunisien. Le grand pays 
africain de protectorat a voulu nous montrer qu’on colonisait et que 
l’on travaillait utilement sous son chaud soleil. 

Comme produits, voici des échantillons de sorgho blanc et de sorgho 
noir présentés par la ferme d’expériences annexée à l’Ecole Coloniale 
d’Agriculture de Tunis - des amandes dures et tendres du Contrôle ci\ il 
de Sfax — de très belles éponges provenant des pêcheries de Mahdie, des 
iles Kerkennah et du golfe de Gabès — îles cordelettes, des tapis, des 
sandales en lil d’agave — des blés, de l’avoine, de l'orge, de l'hulba 
exposés par les Fils de Marins Ventre à Tunis. Oh ! celte holba ! quels 
souvenirs elle évoque ! C’est avec sa farine que l’on engraisse les jeunes 
juives de Tunisie pour les préparer au mariage ! 

La Compagnie Générale des Phosphates de Gafsa nous montre une série 
d’échantillons. Elle extrait plus de mille tonnes par jour à l’heure 
actuelle dans cette inépuisable concession de Méthani, dont les couches 
phosphatées profondes s’étendent sur près de 60 kilomètres de long et 
plusieurs kilomètres de large. Chaque tonne amenée à Sfax paie au gou¬ 
vernement tunisien un tribut de un franc. 




ENTRÉE GRATUITE 


M. Soler, photographe à Tunis, est un grand artiste. Ses épreuves 
comptent bien certainement parmi les plus belles de cette Exposition, où 
elles sont si nombreuses. Nous avons surpris souvent de nombreux 
visiteurs rêvant en présence de ces paysages tunisiens, desquels se 
dégage une poésie charmeresse ou se laissant troubler par l’œil provo¬ 
cateur de ces belles tilles rieuses à peine gazées de mousseline. 

M. Glandut, de Sfax, a envoyé de l’huile d’olive de toute exception¬ 
nelle qualité, nous disait un membre du jury 

Une excellente petite brochure de propagande, publiée par la Direction 
de l’Agriculture et du Commerce, nous apprend que plus de 40 millions 
de litres d’huile d’olive sont fabriqués chaque année dans le pays. Huile 
pure, car la législation tunisienne punit de peines sévères toute falsifica¬ 
tion ; d’autre part, l’importation des graines oléagineuses est interdite et 
les huiles de grains que l’on pourrait mélanger sont frappées de droits 
prohibitifs. — « Pas moyen alors faire lilou », disait un commerçant anna¬ 
mite à qui j’expliquais ce système. 

Enfin, voici les rois des vins africains, ces muscats du Clos de l’Ar¬ 
chevêché de Carthage, ces vins blancs secs dorés, ces Fine Carthage 
qui faisaient déjà autrefois nos délices. M. Paul Cheffard, concessionnaire 
du clos, à Tunis, a eu l’excellente pensée d’envoyer ici une respectable 
quantité de flacons-échantillons qui reçurent partout le meilleur accueil. 
Réclame intelligente, car nous connaissons plusieurs Ilanoïens qui ont 
désiré apprécier le goût des bouteilles normales. Le pavillon de Tunisie 
parut si séduisant aux délégués japonais qu’ils demandèrent à M lirey- 
man et obtinrent son envoi à l’Exposition d’Osaka (pii va s’ouvrir. 





A LA RËUNION 


La Réunion ne pouvait délaisser cette colonie d’Indo-Chine où résident 
tant de ses aimables fils. 

Son exposition, organisée avec beaucoup de soin près des Galeries 
Métropolitaines par M. Ralliste, en attendant l’arrivée de M. Paul Vivien, 
commissaire de la section, nous a permis d’embrasser d’un coup d’œil 
les ressources de cette belle ile. 

Elles paraissent importantes et d’un réel intérêt. Ces vanilles, en effet, 
ont été reconnues à l’Exposition de 1000 les premières du monde, 
supérieures même à celles du Mexique. Ce manioc n’a pas d’égal, nous 
dit une notice qui l’accompagne. En effet, partout ailleurs, il faut, avant 
tle l’utiliser, laver le produit dans plusieurs eaux afin de le débarrasser 
de matières qui pourraient en faire un poison. A la Réunion, au con¬ 
traire, le manioc se mange sans préparation comme sans inconvénient. 
Saluons bien bas cette terre privilégiée ! 

Elle subit cependant, comme tous les autres pays de canne, la crise 
sucrière. Mais ses colons ont tourné leur activité vers l’utilisation des 
jus en perfectionnant les procédés usités jusque-là. Ils ont créé des 
distilleries modèles et réussi à fabriquer de l’eau-de-vie d’un arôme si 
lin qu’on l’emploie en France pour la falsification des cognacs. Leur 
rectification faite dans la colonie permet d’obtenir un alcool pour 
l’éclairage ou les machines. M. L. Foison, directeur des établissements 
du Gol à Saint-Louis, expose une série de remarquables produits de sa 
distillation. 

Les simples sont très en honneur à la Réunion, non pas ceux auxquels 
nos livres saints promettent le royaume des cieux, mais les simples 
bienfaisants que la pharmacopée délaisse aujourd’hui pour s’adonner 
au culte de la chimie compliquée. Un colon, M. de Lescouble, a fondé 
une usine pour l’extraction des principes actifs des plantes fraîches et 
peut ainsi expédier les extraits en Europe, pour le plus grand profit de 
notre faible nature. 




Pour joindre l’agréable à l’utile, les colons de l’ile Parfumée se sont 
fait Maîtres des Odeurs Suaves. Leurs essences d’ylang-ylang et de 
géranium, notamment, furent classées parmi les premières à l’Exposition 
Universelle de 1900. 

Quelques échantillons de thés, de bois précieux, de tabac, de libres 
d’agave, de caoutchoucs. 

Enfin, le café. Jadis, il était la richesse de Pile, dont il entretenait la 
réputation dans le monde. Aujourd’hui, les plants ont été dévastés par 
un misérable insecte, Vhemileia vastatrix, que nous signalons à votre 
haine. 

Mais ne serions-nous pas à la veille d’un regain de fortune ? La douce 
et bonne nature laisse pousser depuis trois ou quatre ans un café sauvage 
ou café marron, dans lequel les chimistes ont découvert deux fois plus de 
caféine que dans les cafés civilisés. Et on ose encore nous parler des progrès 
de la civilisation et de l’utilité des écoles d’agriculture ! Pauvres de nous ! 

En présence de cette constatation, l’autorité militaire, économe des 
deniers de l’Etat, se proposerait, nous dit la notice, de réduire de 
moitié, en poids, la ration du soldat en substituant au café Santos le 
café marron de Bombon. 

On n’a pas demandé l’avis des percolateurs. 

Dans la même salle, le gouvernement de la Côte des Somalis a fait 
épanouir une jolie collection d’armes : lances, sagaies, coutelas, poignards, 
boucliers. Quelques jolies photos. Du reste, ami lecteur, nous pouvons 
mettre l’exposition elle-même sous vos yeux,grâce à un cliché très réussi. 





Exposition de la Côte des Somalis 




















EN BAIE D’ALONG 

(Excursion des délégués de la presse) 


Les chaloupes Querné, de la Résidence supérieure, et Day, des Travaux 
Publics, emportent vers la baie d’Along les délégués de la Presse métro¬ 
politaine et de la Presse locale. Franche gaité à bord. On est cependant 
un peu à l’étroit, car une troisième chaloupe, celle que M. Saint-Fort 
Mortier avait obligeamment mise à la disposition des excursionnistes, 
leur manque au dernier moment. Un mécanicien congédié a fait entrer 
dans les cylindres de cette chaloupe quelques morceaux de fer. L’on met 
en marche. Au bout de deux minutes, un piston cassé rend la chaloupe 
indisponible. 

Ma foi ! l’on se serre un peu plus. Chacun choisit sa place pour la nuit 
et remonte sur le pont pour s’étonner, comme il convient, des sinuosités 
invraisemblables du chenal que jalonnent les balises. 

Quan- Yi’n. Ce doit être un sérieux petit chagrin pour M. Benoit, le 
très obligeant administrateur de la province, que d’ètre retenu à Hanoi et 
de ne pouvoir faire les honneurs de son vaste domaine, dont il connaît 
tous les recoins, tous les cailloux, toutes les grottes. Mais, cà Hanoi même, 
il a donné d'utiles conseils aux deux chefs de bande, le capitaine Greil, du 
Day, et l'éclopé Raquez, du Querné. Un programme plein de promesses fut 
élaboré d’accord, tenant compte de la marée — programme fixé heure 
par heure, minute par minute, et dont l’on ne pourra se départir, sous 
peine de compromettre le tableau de service des jours suivants. 

Sur l’appontement, M Perret, chancelier, et l’excellent docteur Guérin, 
l’ami de ses malades, médecin-chef de l'hôpital que nous allons visiter. 

Pays civilisé que Quan-yen. Un tramway emporte dix ou douze excur¬ 
sionnistes. Les autres montent dans des pousse-pousse. Les coolies 
luttent de vitesse avec le cheval blanc qui galope. Nous voici sous les mu¬ 
railles de l’ancienne citadelle que nos troupes occupèrent en octobre 1888. 



234 


ENTRÉE GRATUITE 


Un vrai parc, à l’intérieur, avec de beaux ombrages, des caoutchou- 
tiers merveilleux, des fleurs à profusion. Séjour de premier ordre pour 
les convalescents. 

Le docteur Guérin, qui vint jadis en cet endroit avec le corps expédi¬ 
tionnaire, connaît à fond le pays. Du haut des murailles de la vieille citadelle, 
il augmente le charme du panorama qui se déroule en rappelant maint 
souvenir de la période de conquête. 

Aujourd’hui, les canons qui allongent leur masse rouillée dans les 
créneaux moussus ne sont plus que des joujoux historiques dans cet asile 
de la souffrance. Mais qui dira leur histore? Ils portent en effet une cou¬ 
ronne avec les trois lettres S. .1 S — Socielas Jesu Sinensis , traduisait 
gravement, l’an dernier, un des jeunes médecins de l’hôpital 

Mais l’on voit bien autre chose du haut de cette terrasse, si l’on veut 
faire appel à la folle du logis 

Le Quan-Àn de la province, un lettré et un aimable homme nous disait 
autrefois que Ouan-Yen. n’était pas Quan-Yen Les Annamites ne lui 
donnent pas en effet ce nom mais celui de Nui-The ~ montagne de la 
déesse. Et le brave homme nous montrait les accidents de terrain rappe¬ 
lant — combien vaguement! - la forme d’un corps de femme étendue. Ici 
la tète, la chevelure, la poitrine, jambe allongée, l’autre avec le genou 
relevé. En cet endroit, une fontaine, le « puits d’amour ». . Voilà la 
déesse! Et dire qu’un grave fonctionnaire de l’hôpital habite un de ses 
mamelons! Petit polisson. 

Lunch dans les beaux salons de la Résidence, l’une des plus agréables du 
Tonkin à tous égards. Gracieux souhaits formulés par M. Perret. Puis 
l’on reprend la mer. 

Une masse sombre ferme l’horizon : Pile de la Cac-ba, où régnait jadis 
en maître absolu Tien-Duc, chef pirate redoutable, que le gouvernement 
annamite ne pouvait amener à merci. 

Le capitaine de vaisseau de Beaumont ne fut pas plus heureux en 1880. 

Ce fut seulement en 1890 (pie la France put avoir raison du bandit. 
Une double colonne, commandée par le Kham-sai Hoang-kao-Khai, avec 
500 partisans, et par M. de Poissard du Bellet, résident, qui avait sous 
ses ordres neuf gardes principaux et près de cinq cents miliciens, opéra 
dans Pile. Sérieuses furent les pertes, car plusieurs assauts durent être 
donnés sans succès. L’on parvint enfin à déloger Tien Duc, qui prit la 
fuite avec les débris de sa bande. La Cac-ba était pacifiée. 



EN BAIE D’ALONG 


235 


Il fallut organiser la chasse aux pirates jusqu’à la fin de 1893, car 
l’archipel, leur domaine depuis des siècles, offrait des milliers de repaires 
et de refuges. 

L’amiral Fournier s’empara du Dé-Hong, lieutenant de Tien Duc. Les 
chefs chinois Doc-An, Quang-Limg, Quang-Phu et plusieurs autres se 
soumirent. Le Quang-Phu reprit la campagne mais fut tué 

Puis vinrent déposer leurs armes le Doc-Kim, maître de File de la 
Table, et le Doc lam-Tui, seigneur de File de Cai-Quit. 

Les bandes organisées dans le pays et le mettant en coupe réglée 
disparurent. 

Nos chaloupes avaient mouillé, la nuit, eu face de la Grotte des 
Merveilles. 

Au petit jour, réveil. Léger frisson ; puis l’on ouvre les yeux tout 
grand. L’eau verte est d’une limpidité d’émeraude Ces hautes murailles 
grises, noirâtres, où poussent des plantes bizarres, étonnent et impres¬ 
sionnent. Pas de chant d’oiseau et pas de cris. Aucun bruit. Le calme 
saisit celui qui regarde et qui se tait, envahi par le charme du silence. 

Cependant, un sampan, jusque-là invisible, s’est détaché du pied de la 
muraille. Puis un autre, puis un troisième Nos matelots se munissent de 
torches et nous partons pour la Grotte des Merveilles. Bien nommée, car 
absolument merveilleuse, avec ses gigantesques salles soutenues, dirait-on, 
par des pilliers que les secrétions ont formés goutte à goutte, avec son 
lion de Belfort, ses champignons, ses draperies enroulées ou flottantes 
avec les mille et mille formes capricieuses qu'un prestigieux artiste parait 
s’être plu à donner à la pierre. 

Emerveillés, nous le sommes et personne ne songe à la fatigue de cet 
exercice de plus d’une heure dans les rochers et les éboulis. 

Les plus jeunes, tels des chamois, sautent de roche en roche. Un de 
nos camarades glisse, disparaît et revient avec une épaule luxée. Les 
dames poussent de petits cris de gazelle. Les forts ténors et les basses 
profondes font résonner les échos. 

Rien ne peut faire sortir de leur immobilité les monstres de pierre qui 
gardent ces cavernes. 

Et l’on remonte en chaloupe pour pénétrer dans le dédale de rochers 
tant de fois décrit, mais dont aucune plume ne pourra rendre l’étrangeté 
de groupement. 

Pas d’issue dans ce cirque de pierre, semble-t-il. La chaloupe se glisse, 
se faufile entre deux îlots, serpente, tourne, revient vers sa direction 



236 


ENTRÉE GRATUITE 


première, pour repartir aussitôt clans une autre. Le patron du Querné est 
un maître. 

A tribord, les Marionnettes. Deux petils rochers qui émergent de l’eau 
rappellent en effet Polichinelle et le Commissaire. 

A bâbord, Vile du Cimetière, où de modestes croix bois rappellent de 
pauvres enfants de France que des mères ontnourrisde leur lait, réchauffés 
de leur caresses, pleurent peut-être encore aujourd’hui, tandis qu'ils 
reposent dans le calme éternel de ce rocher perdu. 

Près de Vite de la Noix, le Bugeaud et le d’Entrecasteaux sont au 
mouillage. Des saluts s’échangent. 

Voici la Grotte de la Surprise, plus vieille, si l’on peut s’exprimer ainsi, 
plus noirâtre, plus moussue que sa voisine. 

Dans une salle basse, enfumée par les brasiers que les pirates y ont en¬ 
tretenus autrefois, une ronde est dansée par la bande joyeuse, ronde fan¬ 
tastique, à la lueur des torches. 

Puis, de l’autrecôtédel’ile, c’est le Cirque de la Surprise, vaste cuvette 
aux parois de soixante mètres de haut et dans laquelle on accède à marée 
basse par un étroit tunnel. Les pécheurs viennent se réfugier sous la voûte 
lorsqu’il vente au large. L’on voit les anneaux de rotin qu’ils ont solide¬ 
ment attachés à la roche et dans lesquels ils passent leurs amarres. 

Notre petit sampan, perdu dans cette immensité calme, glisse sur l’eau 
verte. Pas un cri. Pas un mouvement. 

Nous nous prenons nous-mêmes à ne rien dire, gagnés par le recueille¬ 
ment qui nous entoure et nous pénètre. 

Le déjeuner s’achève à bord lorsque la chaloupe jette l'ancre en rade 
de tlongay. 

Panorama qu’il faut admirer en le détaillant. Au pied de hautes falaises, 
se blottissent, modestes, les ca-nhas du village indigène — le long de la 
grève qui s’incurve, les bâtiments delà Compagnie Française des Charbon¬ 
nages du Tonkin — l’appontement où deux grues puissantes enlèvent les 
wagonnets d un train venu jusque-là et en reversent le noir contenu dans 
les cales d’un gros vapeur allemand. — Port-Courbet qui parait impo¬ 
sant à cette heure avec son étroit goulet et l’étendue calme de son refuge 
en forme de raquette, mais, que vienne la marée basse, les vases appa¬ 
raîtront sur presque toute la surface du port, ne laissant serpenter 
qu’un très étroit chenal. Nous y vîmes l’an dernier le Bayard, que Courbet 
mena jadis à la victoire, et à bord duquel il rendit sa belle âme. Ordre lut 



EN BAIE D’ALONG 


23“ 


envoyé au commandant de quitter Port-Courbet pour rallier Saigon d'ur¬ 
gence. L’officier répondit qu’il allumerait ses feux dans 91 jours. Il ne 
pouvait, en effet, sortir qu'aux marées d’équinoxe. 

Et Port-Courbet ne peut avoir d’intérêt, si l’on n’y fait de grands 
travaux, que pour l’ostréiculture et l’élevage des canards, friands à l’excès 
des détritus que la mer abandonne en se retirant. 

Dans le fond, les montagnes élevées de Dong-Mong, de Hiep-Khau, région 
caoutchoutière — une de qui abrite les tombes de nombreux marins et 
soldats dont les artilleurs de l’ile Buisson entretiennent pieusement les 
croix et les ombrages — file Buisson elle-même où nous passâmes de si 
doux moments avec quelques bous et rares amis, médecins de l’âme et du 
corps, ayant rendu à la santé celui dont les terribles forêts laotiennes 
avaient fait un mourant. — Elle rappelle cependant la mort elle aussi, la 
mort des entreprises coloniales, cette de qui montre les ruines de la con¬ 
cession Vezin,avec ses fours à chaux éventrés, lamentables, les ruines de 
la concession Caron, avec les vestiges de ses rizières et de ses champs de 
canne à sucre, les deux concessions Rochetti : l’une plantée de caféiers, 
l’autre où de superbes bâtiments sont envahis par la brousse et la végéta¬ 
tion débordante des arbres fruitiers que l’on voulait y exploiter. 

Au sommet de l’de, les casernes de l’artillerie, le colombier militaire et 
le poste optique, les maisons d’officiers qui ont remplacé l’ignoble paillotte 
décorée en ombres chinoises par la silhouette très artistique de tous les visi¬ 
teurs de marque. Elle eût été digne de figurer à l’Exposition comme type 
de logement d’officier à quatre heures d’Haiphong. C’était une honte. 

On nous appelle. Le plus affable des directeurs de charbonnage, M. Luc, 
est retenu à Hanoi par les opérations du jury, mais son collaborateur de 
tous les instants, M. Escarré, vient nous invitera visiter la mine de llatou. 

L’exploitation de Hongay est double: à Nagotna, un puits, semblable à 
ceux de nos mines françaises; au village de llatou, une exploitation à ciel 
ouvert, beaucoup plus intéressante pour nous. 

Tandis que, les présentations faites, nous longeons les quais, rappelons 
aux nouveaux venus que la Société Française des Charbonnages du Tonkin 
fut fondée en 1888 par Bavier-Chauffour, qui obtint en concession vingt mille 
hectares. Les débuts furent pénibles. Plusieurs fois, la situation donna 
des inquiétudes, mais la prospérité est complète aujourd’hui : douze pour 
cent de dividende aux actionnaires, l’an dernier. 

Un petit hameau s’élevait autrefois sur les coteaux de Hongay. Main¬ 
tenant, nous avons devant nous une ligne de chemin de fer avec sa gare, 



238 


ENTRÉE GRATUITE 


ses ateliers, un appontement en bois, un autre en pierre qui s’achève, une 
fonderie, des ateliers de charpente, de construction, de réparation, l'usine 
à briquettes, de vastes bureaux, de coquettes et confortables maisons 
pour le personnel de la Société, une ambulance, une chapelle pittoresque 
et mignonne comme un jouet d’enfant une gendarmerie, la douane où 
les Hanoïenssont toujours sûrs de trouver gracieux accueil, car Monsieur 
et Madame Poincignon y demeurent, un hôtel que Poncept quitta pour 
venir diriger la grande maison de notre rue Paul-Bert, le bureau de 
poste tenu par l’excellent Daguin, que je n’ai jamais pu battre au piquet... 
Tout cela a jailli du sol tandis qu’on en extrayait le charbon, la richesse. 

Un coup d’œil à l’usine à briquettes. Devant elle dans des fosses, l’on a 
conlé le brai qu’il fallut extraire à coups de pic des flancs du navire où il 
s’était incrusté. La chaleur du soleil a fait dans les fosses une masse com¬ 
pacte que la pioche doit attaquer de nouveau. Le glissement insensible 
fait dévaler les couches en fusion vers le trou primitivement creusé trans¬ 
formant peu à peu la fosse en entonnoir. 

Ici, le mélange avec les deux charbons, puis le tout est lancé pêle-mêle 
dans la fosse de l’une des cinq machines. Un chapelet sans lin cueille 
avec ses godets la poussière des fosses pour la jeter dans un entonnoir. 
Un concasseur la réduit encore. D’autres godets transportent le produit 
dans un cylindre où des jets de vapeur facilitent l’agglomération Ce qui 
deviendra briquette est mécaniquement déposé dans les multiples cavités 
d’une plaque horizontale. Une seconde d’arrêt, la cuvette est remplie 
pendant qu’une autre se garnit; la première est pressée entre deux 
tampons qui lui donnent sa forme définitive et la marque S. F. C. T. — 
un troisième mouvement, et la briquette, expulsée par un piston, dégage 
le moule. Simple et bien établi. 

De nombreux trains circulent, entre Hongay et Nagotna d’une part, 
Ilongay et Hatou d’autre part. Montant dans l’un de ces derniers avec 
M. Escarré, (pii veut bien se faire notre gracieux ciceronc, nous allons 
franchir en une demi-heure les onze kilomètres qui nous séparent de Hatou. 

A droite, la mer entrevue dans un incomparable décor d’opéra Les 
roches cisaillées, torturées par les vents, percées de part en part ou seu¬ 
lement creusées en grottes pour donner asile à d’invraisemblables collec¬ 
tions d’oiseaux de nuit, qu’un coup de carabine fait fuir éperdus, creusées 
encore au ras de l’eau pour permettre aux sampans de s’abriter sous des 
voûtes naturelles. Et ces roches, isolées, forment des plans successifs 
comme les coulisses d’une gigantesque scène où l’on s’attend à voir pa- 

















EN BAIE D’ALONG 


239 


raitre des masses profondes de figurants. Mais, ouvrons bien les yeux. 
C’est un acteur de féerie ce rat géant, dressé sur son train de derrière et 
dont le museau pointu, les fuies oreilles se détachent sur le gris clair du ciel. 

Le train nous emporte. Avec le Rocher des Singes, nous pénétrons dans 
la baie de Faitsilong. Puis des champs, des ca-nhas, et le convoi s’arrête 
non loin d’un blockaus blanc (fui domine le pays. Un assez fort contingent 
de miliciens est nécessaire pour maintenir l’ordre. 11 y a quelques mois, 
Chinois et Annamites qui s’exècrent en sont venus aux mains. Il y eut 
bataille rangée et plusieurs morts 

Les mines emploient plus de 3.U0Ü coolies chinois et annamites. Ce 
n’est pas trop de toute l’activité et toute la prudence de M. l’inspecteur 
de milice Lubin pour prévenir les troubles et réprimer à temps les vio¬ 
lences qui pourraient s’aggraver 

Dès que notre train s’arrête, un autre, chargé de charbon part vers 
llongay. Sur lestas de gaillettes, des coolies ou des ménagères sont juchés. 
L’on va en ville, aux emplettes. 

Visitons les découverts, c’est ainsi qu’on appelle les fosses à ciel libre. 
Ils sont deux, étendant sur les flancs de la montagne l’un ses douze, l’autre 
ses treize gradins. Progressivement, les terrasses gagnent et pénètrent la 
montagne. Elles l’useront tout entière Sur chaque gradin, une ligne de 
wagonnets emporte soit le charbon qui partira vers llongay, soit les schistes 
et les cailloux que l’on jette ici dans les ravins ou les fosses déjà exploitées. 
Les sommets disparaissent. Les vallées se comblent. * Nous déplaçons les 
montagnes », dit M. Escarré, et c’est littéralement exact. 

Des sons métalliques rappellent le pincement de la harpe. Ce sont les 
trous de mine que l’on force. Voilà les hommes qui frappent à coups 
redoublés de leur lourde masse sur les barres. Puis les détonations et 
les éboulements. 

Des nuées de coolies, coiffés du large chapeau de latanier, attaquent les 
murailles avec la pioche, la pelle, les coins, pour arracher des flancs de 
la montagne le précieux combustible qu’ils renferment. Un plan incliné 
coupe les gradins et permet d’évacuer les wagonnets jusqu’à la ligne de 
chemin de fer. Ici, un tunnel de l v 20 mètres réunit les deux découverts. 

Un surveillant, M. Fage, rejoint le sous-directeur. Le brave homme l’a 
jadis échappé belle. C’était en octobre 1893, à Nagotna. Des coolies révol¬ 
tés envahirent le logement du surveillant, mais ne le découvrirent point. 
Son matelas seul fut lardé de coups de lances. M. Fage était parti à Hongay 
assister aux funérailles de la femme d’un de ses collègues. 



210 


ENTRÉE GRATl'ITE 


En 1901, l’on a extrait 250.000 tonnes environ et fabriqué 50.000 
tonnes de briquettes à Hongay. Voilà de la bonne, de la vraie mise en 
valeur d’une colonie. 

La fidélité au programme est une condition essentielle de la réussite 
complète de notre excursion. Une seule marée se fait sentir dans la baie 
d’Along. 11 faut en tenir compte, sous peine d’échouage, et M. Benoit, en 
conseiller avisé, nous a fait promettre de suivre à la lettre les instructions 
par lui tracées. 

Une coupe de champagne chez le directeur des mines — ce n’est pas 
une infraction au programme — et nous revoici à bord du Querné. 

En avant, doucement ! 

Au petit jour, les uns après les autres, sortent de leur cabine les pas¬ 
sagers du Querné. Changement de décor. Le ne sont plus les roches 
arides de la baie d’Along, mais des coteaux qui font songer aux lacs de 
Suisse. 

Nous sommes à l’ancre entre Port-Wallut et Vile Zapiaka. Singulier 
nom en ce pays. Les cartes portent encore « Ile des Pirates », mais on a 
débaptisé la pauvrette pour la vouer à une corvette russe qui vint jadis 
faire du charbon dans la rade. 

Elle est engageante, l’ancienne île des Pirates avec le blockaus, tout 
blanc, qui la domine et chante haut la victoire du drapeau tricolore 
flottant à son sommet. Il faut grimper raide pour arriver jusqu’à ce poste 
de douane fortifié. Mais l’espoir d’un panorama merveilleux fait tenter 
l’ascension, et le courage reçoit sa récompense par le ravissement que 
procure le spectacle. 

D’un côté, la mer avec, au loin, les montagnes de la côte chinoise et 
l’entrée de la rivière de Tien-Yen. De l’autre, l’ile de Kébao avec Port- 
Wallut (du nom d’un administrateur de la Société des charbonnages). 

Peut-on voir rien de plus de frais que cette verdure encore humide de 
rosée sous les premiers rayons du soleil, de plus gracieux et de plus enga¬ 
geant que ces cottages s’échelonnant sur les pentes : maisons du directeur, 
des ingénieurs, des chefs de travaux, des gendarmes et miliciens ? Au pied 
de la montagne, s’allongent les blancs ateliers et, dans un pli de terrain, 
viennent se blottir les cases du village annamite de Van-boa. 

Site enchanteur, mais qui n’est habité que par la tristesse, la mort. Pé¬ 
nétrons, en effet, sous les ombrages. Toutes ces coquettes villas sont 
closes. Leurs maîtres ont disparu. 



EN BAIE D’ALONG 


241 


Près de cette maison blanche, fut enlevée, en avril 1895, la famille 
Lyaudet, que nous rencontrâmes depuis au Laos. Les ateliers n’étaient pas 
éloignés de leur demeure. On y était en plein travail. Pendant le jour, 
quatre ou cinq barques chinoises avaient attiré l’attention par leur forme 
singulière que l’on n’avait pas coutume de rencontrer en ces parages. Le 
soir, vers six heures, un premier coup de feu. Les six linlis préposés à la 
garde de l’habitation lâchent pied. Quand on accourut, Monsieur, Madame 
et la petite Lyaudet se trouvaient emportés par les pirates. Tandis qu’on 
leur donnait la chasse au large, ces bandits se cachaient simplement dans 
les environs. Ils prirent la fuite quand toute poursuite fut abandonnée. 
On sait le reste. 

Voilà les ateliers déserts. Plus loin, une immense muraille étayée par 
des pièces de bois pour maintenir la montagne et le criblage dont les ma¬ 
chines s’étonnent de rester aussi longtemps inactives — les fosses à brai, à 
coaltar, n’emmagasinent plus que l’eau du ciel — ces chalands dont les 
planches pourrissent et se fendillent — ce plan incliné sur lequel Hotte, 
lamentable, le câble de traction — ces magasins où dorment des wagons 
noirs, dont la file parait plus lugubre encore au milieu de ce silence. 

L’an dernier, une commission d’ingénieurs a visité l’exploitation de 
Kébao et elle a dit inutilisables presque tous les travaux de Port-Wallut. 

L’on est etfrayé quand on pense à ces treize ou quatorze millions 
sortis de l'épargne française et engloutis ici même. Quel vent de folie a 
donc soufflé? Pourquoi près d’un million englouti dans un barrage à 
jamais inutile? Pourquoi cette muraille gigantesque trois fois mise à bas, 
trois fois réédifiée? Pourquoi ces douze kilomètres de chemin de fer, 
ces tunnels, ces ponts, alors qu’à Kébao même, au siège de l’extraction, 
une jetée de peu d’importance eût permis de conduire le charbon jus¬ 
qu’aux navires mouillés en rade? 

La route est superbe de pittoresque entre Port-Wallut et Kébao. 

Le wagonnet qui nous entraîne passe sur des ponts qui franchissent 
des torrents, se glisse entre des mamelons, s’enfonce dans la montagne 
pour nous déposer en face de bâtiments d’aspect grandiose, sur lesquels 
s’étale en grandes lettres l’inscription PUITS DE LANESSAN. 

Navrance et solitude. Le puits est envahi par l’eau. La benne, 
rouillée, reste immobile. Nous en sommes réduits à nous rappeler les lois 
de la chute des corps pour calculer la profondeur du puits ou tout au 
moins la distance qui nous sépare de la nappe d’eau. Mais l’amnésie 

16 



242 


ENTRÉE GRATUITE 


coloniale a déjà fait son œuvre en nos cervelles. Les formules se déro¬ 
bent. Pauvres de nous ! 

Une cordiale poignée de main à l’inspecteur de milice Bonneau, à 
MM. Gérard père et fils, gardiens de la mine, au commis des douanes, 
M. Lhéry, braves gens, tout heureux de voir des figures blanches et 
d’entendre les saillies de cette gaité qui ne saurait nous abandonner 
même au milieu des ruines... Reprenons la mer. 

Le cap sur Pointe-Pagode. Nous nous sommes mis à table en 
quittant Port-Wallut. Nous allumons le cigare lorsque le Querné jette 
l’ancre en face des maisons blanches de notre nouvelle étape. Rendons 
une fois de plus hommage au programme excellent élaboré par M. Benoit. 
Toutes nos traversées s’elfectuent pendant que nous sommes à table 
ou au lit. 

A Pointe-Pagode, rien d’intéressant, si ce n’est l’amorce de la route de 
Tien-yen, la ville indigène, où sont easernées deux compagnies d’infanterie 
de marine et de disciplinaires. Route pittoresque à flanc de coteau pendant 
neuf kilomètres. Réception cordiale par les officiers du poste, qui s’oppo¬ 
sent au retour à la côte par d’autre voie (pie la rivière et la descente 
en sampan. Le pays est peu sur, en effet. La semaine dernière, un sergent 
d’infanterie de marine fût tué d’un coup de feu. D’autre part, les tigres 
pullulent. Il n’est peut-être pas d’endroit au Tonkin où les terribles 
fauves soient aussi audacieux. 

Donc, descente en sampan à la tombée du jour. Docile, le Querné 
reprend sa marche entre la terre et la ligne des iles : celles des Amis , des 
Deux Chaînes, du Grand Singe, de Tsieng Mai ou Vin h. Tue, qui 
forment une sorte de muraille parallèle à la côte Nous traversons de 
nuit cette mer intérieure mais, au retour, nous y passerons par le beau 
soleil, s’il consent à éclairer notre horizon. 

A peine le jour se lève-t-il que les létans (1) nous entourent. En face 
de nous, Mui-Ngoc, le port de file de Traco, à l’embouchure du Song- 
Calong. Nous avons pu, grâce à la marée, mouiller non loin de la rive, 
mais, tout à l’heure, le Querné lèvera l’ancre pour aller nous attendre à 
la Pointe de l’Aréquier. 11 n’y aura plus alors en cet endroit où nous 
sommes qu’un très étroit chenal serpentant au milieu des bancs de sable. 


(I) Lêian, nom donné aux sampans sur cette partie de la côte. 





Le Pavillon de la Presse. 











































EN BAIE D’ALONG 


243 


Le commandant Guyot de Salins, administrateur du cercle de 
Moncay (1) a eu l’amabilité de venir nous souhaiter la bienvenue et de 
nous amener des chevaux. Ceux que la moi dure effraie pourront remon¬ 
ter la rivière en létan pour gagner Moncay. Après un coup d’œil au 
poste de milice et au bureau télégraphique, perchés tous deux sur la fa¬ 
laise, notre caravane s’allonge sur' la belle route de trois mètres qui doit 
nous conduire à la ville. 

Quelques tirailleurs chinois, à cheval, nous servent d’escorte. Costume 
extrêmement pittoresque, en toile bleu indigo, avec des caractères noirs 
brodés sur un grand disque rouge au milieu de la poitrine. Des molle¬ 
tières et un chapeau abat-jour avec couvre-nuque. Vigoureux, de belle 
allure, ils se tiennent bien en selle. 

Autrefois, aucune route ne reliait l’ile de Traco à Moncay. On passait 
à travers les lais de mer à marée basse en franchissant le gué de Dong- 
tinh. Lorsque la marée montait, les communications ne pouvaient se 
faire qu’en létan. 

Le premier soin de notre administration fut de construire une route 
qui s’imposait à tous égards, soit au point de vue stratégique, puisque 
Mui-Ngoc est la base de ravitaillement de nos postes en cette partie de la 
frontière, soit pour faciliter le commerce entre la côte, Moncay et la 
ville chinoise importante de Tonghin. 

Nous passons sur trois digues en terre de trois à cinq cents mètres de 
long et l’on nous en annonce une plus importante tout à l’heure. Mais, 
auparavant, un temps de trot nous conduit à la grande plage de l’ile. Su¬ 
perbe, avec ses quatorze kilomètres de sable dur dans lequel les chevaux 
n’enfoncent pas et où les bicyclettes peuvent rouler, abritée par des 
pins qui poussent à vingt mètres de la vague, la plage de Traco nous 
paraît être l’idéal rêvé pour les convalescents. 

Si les Correspondances Fluviales du Tonkin pouvaient pendant la saison 
chaude, établir un service régulier et direct entre Haiphong et Traco, une 
station balnéaire délicieuse, bien autrement agréable que Doson pour les 
baigneurs et les débiles, serait vite crée en ce ravissant séjour. Des pa¬ 
villons y ont été installés pour les officiers et les soldats qui viennent s’y 
reposer à l’abri des grands arbres. 


(1) On sait que les Territoires militaires sont subdivisés en Cercles. 




244 


ENTRÉE GRATUITE 


L’ile est très peuplée. Nous traversons des villages de pêcheurs et de 
cultivateurs annamites. Race vigoureuse, de haute taille, et qui parait 
avoir des habitudes de propreté inconnues dans le Delta. Les cai-nhas sé¬ 
parées les unes des autres par des palissades entretenues sont toutes 
légèrement élevées au-dessus du sol. La population, en grande partie 
catholique, fut évangélisée par une des premières missions espagnoles 
de l’Extrême-Orient. 

De plantureuses cultures de patates et de raves. 

L'ami Degay triomphe. Le commandant de Salins raconte, en effet, que 
les pêcheurs de Traco sont de vrais communistes. L’un d’eux fournit le 
filet, d’autres la barque, d’autres encore leur travail. On partage le 
produit et tout va pour le mieux. 

Le petit étalon blanc de Degay en est tellement joyeux lui-même qu’il 
pointe avec élégance et fait valoir la parfaite assiette de son cavalier. 

Et nous continuons à deviser tout en chevauchant. 

La bonne fortune lions a fait rencontrer ici M. Flayelle, l’aimable et 
vigilant consul de Pakhoi, que nous eûmes l’heur de trouver jadis à la 
gérance du consulat de Canton; un homme qui connaît la Chine et les 
Chinois comme peu de nos compatriotes. 

Mais voici la digue maçonnée qui traverse ou plutôt traversera le bras 
lorsqu’elle sera terminée. 

Construite avec une base de 17 mètres, elle s’étendra sur plus d’un 
kilomètre de longueur. Des pierres cimentées en forment le solide revê¬ 
tement. 'Voici les chalands qui les amènent de File voisine dite des Lion¬ 
ceaux. Amorcée du côté de Traco et du côté du continent à la fois, la 
digue ne demande plus que quelques centaines de mètres de maçonnerie 
pour réunir ses deux tronçons actuels. 

Des prestataires, des prisonniers, des linhs y travaillent, dirigés par des 
soldats et des sous-officiers français. Un Decauville que traînent des 
bœufs amène le sable et la chaux à pied-d’œuvre. 

Le plan du commandant de Salins comporte l’établissement d’une deu¬ 
xième digue, un peu plus loin, de façon à arracher à la mer 1.000 hectares 
dont 1.400 propres à la culture Un ingénieur des Travaux Publics est 
venu tout dernièrement s’assurer de l’utilité de ce travail, qui ne néces¬ 
siterait, parait-il, qu’une dépense de 7 à 8.000 piastres, soit de 5 à 
0 piastres a 1 hectare. Les terres nouvelles seraient vite occupées par 
les Annamites ou les familles chinoises chassées du Quang-Toung par la 




EN BAIE D’ALONG 


245 


disette fréquente et surtout par l’insécurité que leur vaut l’audace crois¬ 
sante des pirates ou des bandits de grand chemin. 

Moncay se présente de loin avec la caserne d’artillerie, coquettement 
juchée sur un mamelon aux beaux ombrages, les vastes bâtiments de 
l’infanterie coloniale, la blanche chapelle espagnole, la ligne des blockaus 
jaunes, puis en Chine, la mission du Père Grahdpierre, un bon Français 
et un savant, les pagodes aux toits retroussés, le camp des soldats chinois. 

La ville elle-même de Moncay, supérieurement entretenue. Les loge¬ 
ments des officiers, modestes. Leur cercle exactement semblable au cercle 
de Thai-Nguyen, c’est-à-dire n’ayant rien de commun avec le Jockey-Club. 
Mais on y prend un réconfortant madère qui n’est dédaigné de personne 
après la chevauchée du matin. 

Le chancelier, M. le lieutenant Averland, nous fait visiter les bâtiments 
en construction et surtout le nouvel Hôtel du Commandement, dont un lé¬ 
gionnaire, artiste de valeur, a dressé les plans. Il dirige aussi les ouvriers. 

Le successeur du commandant de Salins sera bien logé, mais il 11 e 
pourra offrir hospitalité plus cordiale ni festin plus délicat que notre hôte 
d’aujourd’hui. Toasts éloquents, cela va sans dire, puis grimpette au ma¬ 
melon, afin de jouir du panorama des environs. 

A l’ambulance, il y a foule. On recrute les tirailleurs chinois et il se 
présente dix fois plus de volontaires que l’on n’en a besoin. Il suffira de 
choisir. Solides adroits, excellents soldats, mais difficiles à tenir en main 
et dangereux lorsqu’ils sont en contact immédiat et de tous les instants 
avec les tirailleurs annamites, ces Chinois peuvent rendre de réels ser¬ 
vices. Mais est-il bien prudent de les laisser ainsi à la frontière? 

Nous sommes au sommet de la colline. Le Song-ca-Long serpente à nos 
pieds. Un pont en fer, léger, élégant, réunit la France à la Chine. Les 
maisons de Tonghin se pressent drues, serrées comme des moutons en 
troupeau. 

Sur l’une des hauteurs qui dominent la ville, une pagode nouvelle a été 
construite au « Dieu de la paix ». Les Chinois ont demandé à nos com¬ 
patriotes de contribuer aux frais de construction du monument. Coût: 
cinquante piastres. Le nom de M Don mer figure à côté de celui du 
vice-roi des deux Quangs; le nom du colonel commandant le Territoire 
et du commandant du Cercle auprès des noms des préfets et sous-préfets 
chinois. Amère ironie que l’étalage de ces titres guerriers dans le sanctuaire 
de la Paix ! Il est vrai que le camp retranché des Chinois s’élève contre 
les murailles mêmes de la pagode. Cependant, les lettrés à lunettes cher- 




246 


ENTRÉE GRATUITE 


cheraient en vain parmi les sentences de Kongtse et Mongtse l’équivalent 
du Si vis pacem... 

Un coup d’œil en passant à l’école, où un simple marsouin, breveté de 
langue annamite et de langue chinoise, fait la classe à de nombreux élèves 
de tout âge. Bonne besogne. 

Arrêt chez les argentiers qui montrent des merveilles de ciselure, chez 
les marchands de poterie brune de Linchao, chez les fabricants de ces so¬ 
lides malles en peau de buffle, spécialité du pays. 

Puis, Tonghin, la ville chinoise, sale, grouillante, puante, visqueuse 
et gluante comme toutes les villes chinoises. 

Au retour, ascension du blockhaus, qui rappelle de tristes, souvenirs. 
Boissière a conté l’épisode terrible qui valut la mort aux petits chasseurs 
du lie bataillon. Un monument élevé au cimetière de Moncay conserve 
la mémoire de ces pauvres enfants de France morts pour le drapeau. 

Cordial shake-hands à tous nos hôtes d’aujourd’hui, brassée de remer- 
ciments pour la bonne journée que nous venons de passer, et, vite, en 
lètan pour descendre à l’Aréquier. La marée baisse. 11 est plus de cinq 
heures et le jour tombe. La marée baisse même trop vite, car nous 
échouons. Il pleut, il vente; la nuit est noire. Deux, trois, quatre heures 
s’écoulent. Nous entendons vaguement le bruit d’une sirène Enfin, des 
lumières! Le Querné ! Erreur, nous accostons une chaloupe chinoise. II 
faut repartir à la rame. Les vagues balancent notre petite barquette. Les 
camarades du second létan ont dù rallier le Querné, car nous avons 
beau crier de toutes nos forces dans la brume, personne ne répond. 
Toujours la pluie qui nous glace. 

Perdus en mer! Tableau de Chigot, à l’un des anciens salons, si nous 
ne faisons erreur. 

Tout à coup, le bruit de la sirène frappe nos oreilles. On aperçoit des 
lumières. Cette fois, c’est bien le Querné. Il est près de onze heures. Les 
braves amis nous reçoivent avec une joie touchante. Très inquiets, ils nous 
croyaient perdus. Le Lan, eu qualité d’ancien médecin de marine, dirigeait 
les siguaux depuis plus de deux heures. La sirène mugissait sans trêve. 

Tout est bien qui finit bien ! 

Une soupe à l’oignon soignée et une bonne bouteille nous réchauffent. 
Le Querné parta l’aube, rasant de très près Tsieng Mui, d’où une bande 
de singes examine avec curiosité les délégués de la Presse. 



EN BAIE D’ALONG 


247 


Puis, laissons à droite l'île Verte et piquons sur le Chapeau danois. 
Jamais nom 11 e fut mieux donné. C’est bien le chapeau à larges bords, 
relevé en pointe. Sur le sommet de la montagne haute, une pagode se 
détache, nette. 

Tout près, les Mages qui ont laissé tomber les Grelots de leurs coursiers. 

Dans le fond, un rideau de montagnes desquelles émergent les Deux 
Mamelles, sujet de clinique, car l’une est infiniment plus volumineuse que 
l’autre. 

Revoici la baie de Faitsilong, la baie d’Along, avec leur semis de 
roches étranges, que les marins ont baptisées d’originale façon. 

D’abord le chapitre des chapeaux avec le Bonnet, le Képi , le Shako, 
la Toque — la section de l’arche de Noé qui présente la Puce, le Puceron, 
la Mouche, le Moucheron, le Moineau, la Fourmi, l'Aigle, l'Aiglon, le 
Vautour, le Lapin et le Lièvre, la Souris et le Chat — le rayon des vic¬ 
tuailles avec la Hure, le Pâté, le Gland , le Marron, la Poire et la Pom me, 
le Potiron, la Banane, l'Amande et la Noisette, le tout, prêt à entrer 
dans le Panier — les modèles d’architecture: Dôme , Coupole, Château- 
Fort, Tour, Tour Penchée, Obélisque, Aiguille, Castel , Donjon, Mosquée 
— les instruments qui servirent à les construire: Marteau, Hache, Pio¬ 
che et Truelle — la Cloche pour appeler les ouvriers au travail — le sur¬ 
veillant Nègre auprès de l’île du Cirque, contemplant d’un œil d’envie le 
noir de l’ Encrier — Polichinelle montrant du doigt l'As de Trèfle et 
soupirant à la vue de la Gourde que porte le Capucin. Il aime tant lever 
le Coude ! 

I e Sphinx et la Chimère restent rêveurs et le Factionnaire, éternel 
gardien de ce chaos, assiste impassible à l’assaut que la mer jalouse livre 
chaque jour à ces colosses de pierre. 

Visite au Tunnel de Camfa, l’une des bizarreries les plus impression¬ 
nantes de cette région. Nos quatre sampans glissent pendant plus d’une 
heure sous les voûtes féériques que les torches éclairent. A la sortie, les 
jeux de lumière sont une caresse pour l’œil. 

Nous voici maintenant au milieu de l’escadre. 

L’amiral Maréchal reçoit de la plus aimable façon le représentant des 
délégués. Mais il fait nuit : la visite du Bedoutable, du d'Entrecasteaux et 
du Bugeaud n’est plus possible à cette heure. Le Querné reprend sa route. 

L’on se sépare. Merci, camarades. Merci à vous tous dont la gaité, 
l’entrain, la bonne amitié resteront longtemps dans notre souvenir. 










Les Pavillons des Philippines et du Siam. —Le colo^Mi^iiiiilitânæ 























J* 


AUTOUR DES GALERIES ET PALAIS 


--X-- 

M. Jacquet, Directeur de l’Agriculture eu notre Colonie Tonkinoise, 
est un grand magicien. 

Il faut avoir vu ces mares chéries des moustiques, ces terres maréca¬ 
geuses transformées en massifs, en parterres, en plates bandes au bout de 
quelques mois pour comprendre que tout est possible dans ce pays de 
fourmilières. 

La terre prise sur le grand banc du Fleuve Rouge était amenée dans 
des centaines, peut-être des milliers de charrettes que traînaient avec 
une énergie admirable les courageuses petites congaïs tonkinoises. Elles 
n’en amenaient pas lourd, les pauvrettes, mais elles se suivaient, se 
succédaient sans cesse, telles îles fourmis en expédition, et les mares se 
comblaient à vue d’œil. 

Le grand Maître des Jardins veillait. Il préparait son matériel. Des 
plantes, soigneusement entretenues dans d’énormes caisses ou pots, furent, 
un beau jour, mises en terre avec leur enveloppe et nous nous trouvâmes 
comme par enchantement au milieu d’un bois Henri. 

Une vaste serre en forme de pagode donne maintenant abri aux plantes 
des pays tropicaux. Le célèbre Institut Botanique de Buitenzorg à Java 
a envoyé une collection intéressante et rare de plantes à gutta et à 
caoutchouc ; Madagascar, des orchidées dont beaucoup ont souffert du 
voyage. Une importante collection de plantes économiques, exposées par 
le Jardin Botanique de Saigon, se partage le reste de la serre avec les 
collections du Jardin de Hanoï. Parmi les curiosités, un aréquier à trois 
tètes attire la foule des badauds annamites tout comme les veaux polycé- 
phales font courir à la foire les paysans de nos campagnes. 

Tous les visiteurs de Hanoï connaissent le Mirador qui dresse sa 
silhouette pittoresque sur l’emplacement de l’ancienne citadelle en 
partie démantelée aujourd’hui. C’est le siège de la télégraphie militaire 
du Tonkin, dont le direction est confiée à M. le lieutenant Orliac. Là 
vivent, soignés, dorlotés comme de petites maîtresses, des centaines de 
couples de pigeons-voyageurs. 

Ils travaillent cependant, les jolis oiseaux, et sont soumis à un entrai¬ 
nement régulier autant que nécessaire, car ils sont appelés à se répandre 
dans les différents postes semés sur le territoire du Tonkin. 

Nous en retrouvons un détachement dans le coquet colombier 
démontable installé sur les bords du petit lac à l’Exposition. Là, sont 




250 


ENTRÉE GRATUITE 


les plus beaux sujets du Mirador. Deux fois par semaine, on leur rend la 
liberté et sérieux est le caquetage, je vous l’assure, lorsqu’ils retrouvent 
leurs camarades. Ils en ont tant à raconter. 

— « Ces mignonnes bêtes ont rendu de grands services pendant la con¬ 
quête, me disait M. Orliac, qui les aime connue ses enfants. Soyez certain 
qu’elles ne failliront pas à leur rôle, le jour venu. Leur entrainement 
permet de l’affirmer. » 

Sur le petit lac, des sampans. Dans les allées, des statues qui intéres¬ 
sent vivement les Annamites. Un peu partout des bars japonais, 
américains, philippins, annamites ; trop de bars, car il fait froid au 
Tonkin, l’hiver, et la soif n’est pas de rigueur pendant cette période. 

Birot, le maitre-queux hanoïen, a son hall où les banquets sont 
fréquents. Celui qu’il nous servit à l’occasion de la décoration du Com¬ 
missaire Général de l’Exposition est bien l’un des plus remarquables 
dont notre estomac ait conservé le souvenir. 

Un chalet d’élégant dessin a été élevé par les élèves de l’Ecole Profes¬ 
sionnelle eux-mêmes. 11 abrite leurs travaux : sculptures sur bois, fers, 
cuivres, étains ouvragés, laques, ébénisterie, incrustations, dessins. 
Beaucoup sont remarquables et font le plus grand honneur à M. Barbotin, 
directeur, et à Mlle Testant, l’un des professeurs de l’Ecole. 

En face, le pavillon de la Société (l’Enseignement Mutuel des Tonkinois, 
à laquelle M. le Conseiller Avril consacre tous ses loisirs. Fondée en 
1892 par quelques interprètes et instituteurs annamites qui, frappés de 
l’insuffisance de leur instruction et désireux de la compléter, se réunis¬ 
saient les uns chez les autres les jeudis et dimanches, la Société d’En- 
seignement Mutuel a maintenant une organisation, un comité de 
patronage. Elle possède des immeubles, touche des subventions pour 
ses dix-sept sections, ses trois écoles, ses onze cours gratuits. Les 
professeurs, tous annamites, y enseignent les éléments de la langue 
française, du calcul, de la grammaire, de la géographie et du système 
métrique. Les cahiers des élèves garnissent le pavillon avec des contes, 
des poésies, des traités de morale, d’hygiène ou de connaissances usuelles, 
en français, en annamite et en quoc-ngu. 

Terminons notre promenade par une visite au village philippin, où 
quelques Tagals dressent des coqs de combat, tandis que d’autres con¬ 
fectionnent des cigares, et partons dans les airs avec la Grande Roue 
tout comme à Paris. En nacelle ! Mesdames, en nacelle ! 




L’Ecole Professionnelle. — La Grande Roue. 




















LE PAVILLON DE LA PRESSE 


-X-- 

Une petite boutonnière, ce pavillon décoré par Viterbo qui s’est 
révélé bel artiste. 

Comme disposition, un grand salon central sur lequel donnent un bureau 
des postes et télégraphes, une salle de correspondance une autre de 
lecture, 1ers cabinets du Commissaire délégué et des représentants du Com¬ 
missariat Général de l’Exposition auprès des journalistes français et des 
journalistes étrangers, le bureau du secrétaire et un haut vestibule (tans 
lequel sont groupées les maquettes d’affiches de l’Exposition de Hanoï. 

Presque tous les journaux des Colonies, de nombreux journaux et 
revues de la métropole et de l’étranger sont lus chaque jour par un public 
qui vient aussi consulter les ouvrages relatifs à toutes les colonies françaises 
et étrangères garnissant deux vastes bibliothèques. Nous les devons à 
notre ami Vivien, Président du Syndicat de la Presse Coloniale, qui a réuni 
ces collections avec le précieux concours de M. Auricoste, directeur de 
l’Office Colonial, Chérouvrier, secrétaire de cette utile institution, et 
Charles Noufflard, secrétaire général des colonies. 

Du matin au soir, un défilé ininterrompu de visiteurs vient égayer le 
Pavillon. Vivien entre en coup de vent, une serviette sous le bras. Il s’en¬ 
ferme et bientôt une vigoureuse interjection suivie d’un « Ou ne peut pas 
travailler ici ! » fait résonner les vitres C’est le bon Lafrique qui est entré 
rapportant les dernières nouvelles du boulevard parisien, Lafrique, le 
plus jeune de nous tous, traversant l'existence avec cette inaltérable gaîté 
qui fait notre envie. Il est heureux, le brave, du succès de ce pavillon qu’il 
a fait sortir du sol. Voici des confrères, puis d’autres qui viennent chercher 
leur correspondance, envoyer des télégrammes ou demander des rensei¬ 
gnements soit à M. Landry, le plus obligeant des postiers, soit c à 1 auteur 
de ces lignes, tout joyeux de pouvoir mettre son expérience coloniale à la 
disposition des nouveaux débarqués. 

Puis, d’élégantes promeneuses qui veulent se reposer de leurs excur¬ 
sions à travers les galeries et les jardins. Profitons du moment pour 
prendre un intéressant cliché. 




252 


ENTRÉE GRATUITE 


Le Pavillon de la Presse eut ses jours de gloire. Tel celui de la fête 
olTerte aux délégués français et étrangers. Un concert unique en son genre 
fut le grand succès delà soirée au cours de laquelle on put successivement 
applaudir les chanteuses et danseuses philippines, les chanteurs malga¬ 
ches, ceux de Pékin, de Canton, les danseuses annamites de Hué, celles 
du Tonkin, les aveugles jouant du monocorde, les Laotiens tenant une 
cour d’amour et les Khas dans leurs danses de guerre. Plusieurs artistes 
du théâtre municipal et de celui de l’Exposition avaient bien voulu 
nous prêter leur concours. Nous devons une mention toute spéciale à 
l’obligeance de Mesdames Kenn et Dupuis. 

Sur les étagères, sur les murailles du Pavillon, une jolie collection d’œu¬ 
vres d’art. Une Poignée de roses délicatement traitées par Madame Lafrique 
Trois petits tableaux ravissants, dus au pinceau de Madame d’Esménard : 
l’un sur toile, Coucher de soleil au Cambodge , les autres sur verre, Pay¬ 
sages de Cochinchine. —- De (ins dessins à la plume de Liégeart. — Un 
José Silbert éclatant, la Main sanglante. — Des reproductions artistiques 
en faïence polychrome de P. Conzalès* Saint Jean- Baptiste, la Vierge à 
l’Enfant , la Nativité , la Vierge au Lys ; en bronze, la Vierge au capuchon, 
du Salon de 1902; en terre cuite imitant le bronze vert; un Narcisse et 
une Minerve — des imitations de faïences et de bois décorés de Carli, le 
distingué mouleur statuaire, et des bibelots par centaines. 

De chaque côté du Pavillon de la Presse, un élégant abri pour les Arts. 
Yollet, qui est presque devenu un colonial par son long séjour sous nos 
climats, remplit à lui seul une vaste salle de ses toiles tant recherchées. 
Le consciencieux artiste a saisi comme personne l’Annamite, la lumière 
dans laquelle il baigne, et ces intérieurs de pagode où la fumée bleutée des 
encens voltige et flirte avec les rais de soleil. Un portrait de M. Thomé, 
Commissaire Général de l’Exposition, vigoureusement brossé. 

Dans le Pavillon des Artistes Indo-Chinois, quelques jolies toiles : une 
petite femme man, ou du moins costumée en man, carie minois que 
Madame Plantié prit pour modèle nous semble bien parisien — une 
série d’aquarelles de Mademoiselle d’Abbadie dont quelques unes sont ex¬ 
quises: ce Marais sur la route de Doson est saisissant de vérité L’on se 
prend à rêver devant cette mélancolie douce des soirs d’été. Le Chemin de 
la Source, au même Doson, très hardi, avec sa lumière diffuse à travers 
les aréquiers. 

Mademoiselle Testard — c’est décidément le pavillon de la femme que 
çelui de nos artistes — excelle dans la ronde bosse et le modelage. Parmi 




Devant le Pavillon de la Presse 
















EN PAVILLON DE LA PRESSE 


253 


les médaillons de bronze exposés, celui <{ui nous plait devantage est ^ por¬ 
trait de M. X.., d’une vie intense et d’un fini d’exécution merveilleux. Don 
Balaguez, le grand écrivain espagnol ; un adolescent jouant du pipeau ; 
uneFlore, souple, harmonieuse de forme; un £ Diane chasseresse, sontautant 
de vigoureuses plaquettes de bronze. Quelques beaux plâtres, une tète de 
vieux mendiant annamite en aquarelle, un retour de pêche en gravure, 
l 'étang de Trivaux en pointe sèche, nous montrent sous des aspects variés 
le beau talent de Mademoiselle Testard. 

Des plans de M. Lichtenfelder garnissent une des murailles: plans du 
phare des des Norway, de l’Observatoire de Phulien, de la gare de Hanoï. 

Enfin, notons quelques portraits, parmi lesquels ceux de Mg 1 ' Mossard, de 
Saigon, exposés par les élèves des Frères, et qui dénotent tout au moins 
d’excellentes intentions. 



ï Vo r\Q 








La danse de guerre des Khas. 










AU TONKIN 


L’industrie, le commerce, l’agriculture du Tonkin sont largement 
représentés dans les galeries qu’il a fallu multiplier au dernier moment. 

Nous visitions l’autre jour la distillerie de Nam-Dinh ; voici l’exposition 
intéressante de la Société Française des Distilleries de VIndo-Chiné. Des 
fioles aux formes bizarres renferment une collection de cultures bactériolo¬ 
giques des divers ferments utilisés dans la fabrication de l’alcool. Dans 
les uns, au sein des liquides nutritifs, végètent, invisibles à l’œil nu, des 
“ saccnaromyces.” Dans les autres, des champs de “ mucédinées ” aux 
filaments aériens, blancs et tenus dont les extrémités portent des fructifi¬ 
cations noires, tapissent les parois du verre. 

Un tableau présente des diagrammes de fermentation, courbes curieuses 
de la marche des transformations subies par les éléments mis en œuvre. 

L’étude technique des moyens rudimentaires usités dans les distilleries 
de riz annamites et chinoises fut faite autrefois sur place par le savant 
Docteur Calmette, aujourd’hui Directeur de l’Institut Pasteur de Lille. Elle 
permit d’en déterminer le processus essentiel et d’en isoler l’agent actif. 
Le résultat de ces découvertes ingénieusement combiné avec les méthodes 
françaises par MM. Collette et Boidin, fait l’objet d’un brevet qui porte 
leur nom. Il donne la solution scientifique et élégante d’un problème 
industriel et marque aussi le plus grand progrès accompli à notre époque 
dans la fabrication de l’alcool. 

Dans la travée voisine, nous trouvons l’importante exposition de 
l’Entreprise Raoul Debeaux ou plus exactement de la Société Industrielle 
et Commerciale du Tonkin et du Nord-Annam. 

De l’une à l’autre compagnie le transition est naturelle puisque, depuis 
1901, la Société Française des Distilleries de l’Indo-Chine livre à M. Raoul 
Debeaux toute la production des distilleries de Nam-Dinh et Hanoi. 

Il nous faut nous étendre quelque peu sur cette colossale entreprise 
dont le succès actuel montre quels résultats peuvent obtenir l’Intelligence 
et la persévérante énergie. Elle nous permet aussi d’arrêter une page de 
l’histoire de la colonisation. 




256 


ENTRÉE GRATUITE 


M. Raoul Debeaux que nous rencontrons dans la galerie veut bien donner 
lui-mème tous les renseignements que l’interviewer avide lui demande.' 

De 1897 à 1899, M. Debeaux était fermier général îles alcools indigènes 
dans les sept plus importantes provinces du Tonkin. De cette dernière 
date à 1902, sous le régime libre de la vente et de la fabrication des 
alcools indigènes, il étendit son organisation à toutes les provinces 
du Tonkin et du Nord Annam. C’est alors qu’intervint la convention 
Fontaine. 

Notons que les deux usines de Hanoi et Nam-Dinb peuvent fournir 
800.000litres d’alcool indigène à 40°. 

Dans des vitrines, nous voyons ici des cotons lilés, des parasols, de 
l’horlogerie et maint objet de consommation courante chez les indigènes. 
Exposition rétrospective, pourrions-nous dire, car, lorsque le régime des 
alcools indigènes eut été modifié, c’est-à-dire à partir du l cl janvier 190.'3, 
tous ces articles disparurent des agences. Depuis cette date, M. Raoul 
Debeaux est chargé pour le compte de l’administration de la vente des 
alcools indigènes en bouteilles spéciales d’un modèle déposé. Il ne voulut 
pas (pie des maisons concurrentes pussent se plaindre de la situation 
privilégiée que lui conférait le monopole de la vente des alcools et il se 
consacre exclusivement aujourd’hui à la vente des produits de régie tels 
que l’alcool, le sel, le pétrole, les allumettes. 

J’avais réussi, nous dit M. Debeaux, à démontrer non seulement au 
Gouvernement mais aussi aux négociants du Tonkin que, contrairement à 
l’opinion généralement admise, le commerçant français peut parfaitement 
lutter contre le commerçant chinois; que l’intermédiaire de celui-ci est 
à la fois dangereux et inutile, même et surtout dans la perception des 
impôts indirects. Le consommateur indigène bénéficie avec cette organi¬ 
sation d’un abaissement sensible des prix de vente pour des produits qui 
lui sont d’une absolue nécessité Quant au gouvernement, il peut ainsi 
surveiller plus activement le rendement de ses impôts indirects car il 
possède des moyens d’action qui jusque-là lui avaient toujours fait défaut. 

Des tableaux, des graphiques, des instructions données aux agents sont 
ici exposés et nous permettent d’embrasser d’un coup d’œil l’organisation 
entière de la Société Industrielle et Commerciale. 

Chaque province du Tonkin et du Nord Anmam possède un et quelque¬ 
fois plusieurs établissements centraux servant d’agences, de bureaux, de 
logement pour les agents, d’entrepôts d’alcool, de sel, de pétrole, etc..., et 
de 10 à 25 comptoirs (débits de gros) où se fait concurremment la vente des 




Entreprise Raoul Debeaux. 
































































AU TONKIN 


257 


alcools indigènes, du sel, de l’opium, du pétrole, du papier timbré. C’est 
à ces comptoirs appelés « débits de gros » <pie viennent s’approvisionner 
les petits détaillants indigènes. 

L’établissement central est dirigé par un agent français seul ou ayant 
sous ses ordres un ou plusieurs autres agents français, ainsi que le nombre 
nécessaire d’interprètes, secrétaires, gardes-magasin et d’entrepôt, 
coolies etc... Les comptoirs, gérés par des secrétaires ou interprètes 
annamites, sont constamment surveillés et contrôlés par un agent européen. 
Des inspecteurs font en outre de fréquentes tournées dans les provinces. 

D’importantes installations centrales pour la mise en bouteilles des 
alcools indigènes, le bouchage, le capsulage de garantie sont actuellement 
en construction à Hanoi, Nam-Dinli, llaiduong, Thanh-Hoa et Vinh. 

Ces installations pourront journellement préparer plus de mille caisses 
de 50 bouteilles de 5 centilitres d’alcool indigène qui seront réparties 
journellement avec le matériel flottant et autre dont dispose l’Entreprise 
dans toutes ses agences et, de là, dans les comptoirs qu’elle a créés. 

Les caisses et bouteilles vides seront, parles mêmes moyens, rapportées 
aux installations centrales de mise en bouteilles pour être, après 
nettoyage, de nouveau remplies emballées et réexpédiées. 

Pour le sel, l’Entreprise U. Debeaux, outre les magasins et entrepôts de 
vente dans les provinces, possède une organisation spéciale sur les salines. 

Elle a créé sur toutes les salines de nombreux entrepôts pour loger 
cette marchandise. Un personnel spécial est employé aux achats et 
aux expéditions. 

Plus de trente jonques chinoises de mer jaugeant de 50 à 100 tonnes, 
et cent autres jonques de 10 à 20 tonnes font continuellement les transports 
de ces salines aux entrepôts de réserve de Tam-Toa (province de Nam- 
Diuh), de Nam-Dinh et de Haiphong pour ne parler que de ceux-là qui, à 
eux seuls, peuvent loger 20.000 tonnes de sel. 

Dans tous ses entrepôts, ceux des salines, les entrepôts de réserve, les 
entrepôts des provinces, l’Entreprise n’est pas loin de pouvoir loger plus 
de 50.000 tonnes de sel. 

Des essais de purification, de raffinage, de fabrication de blocs suivant le 
procédé Vincent sont mis à l’étude. Nous voyons ici des blocs de sel 
aggloméré dont la vente est tentée depuis quelque temps dans les hautes 
régions du Tonkin. Ces blocs sont appelés à rendre de grands services 
pour les transactions dans ces régions inaccessibles, où le sel en vrac 
parvenait difficilement et revenait à un prix exorbitant. 


17 



258 


ENTRÉE GRATUITE 


Terminons en disant que l’Entreprise occupe un personnel de 87 agents 
Européens ; 44 secrétaires-interprètes ou gérants d’entrepôts ou de 
magasins; 263 gérants de comptoirs et plus de 3.000 indigènes pour ses 
manipulations, manutentions, transports et autres. 

Son matériel flottant se compose de : 

6 chaloupes ou remorqueurs de divers tonnages , 14 chalands ou pon¬ 
tons de cent tonnes et 50 jonques chinoises ou annamites et variant 
de quinze à soixante-dix tonneaux. 

L’Entreprise possède également pour le déplacement de ses agents et 
la surveillance des comptoirs 40 voitures et 150 chevaux, outre les 
40 mulets ou bœufs de trait, les charrettes, les camions, les baquets 
nécessaires au transport dans les provinces. 

N’avions-nous pas raison de dire que semblable organisation marquait 
une étape dans la vie de notre colonie d’Indo-Chioc? 

Nous n’en sommes plus au temps où tout était à faire, où les colons 
de la première heure créant dans le pays des industries nouvelles mon¬ 
traient à l’indigène étonné le génie de nos races d’Occident, multipliant la 
production et diminuant l’effort par l’emploi des machines. 

M. Bourgoin-Meiffre, l’un des plus anciens colons du Tonkin, fut le créa¬ 
teur de l’industrie cotonnière au Tonkin. 

En 1894, il fonda à Hanoï même une filature de plus de lO.nOO broches 
et emploie un personnel de 400 ouvriers et ouvrières. 

Les cotons de l’Annam, de la Chine et de l'Inde lui permettent de ren¬ 
voyer sur le marché chinois des lilés n° 10 et de répandre sur celui du 
Tonkin le n’ 20 qu’affectionnent les indigènes. C’est ce que nous appren¬ 
nent les étiquettes jointes aux différents types exposés dans la section. 

Les graines de coton qui remplissent ces bols sont, destinées à être 
remises gratuitement aux indigènes assurés, dès lors, de vendre leur récolte. 

Au coton, M. Bourgoin-Meiffre a joint la filature de la soie et des ateliers 
de couture où sont confectionnés par des femmes les vêtements des 
tirailleurs et miliciens annamites. 

Plus encombrants sont les produits de MM. IL Meiffre et H. Bourgoin 
et C ie mais non moins utiles, car de toute première nécessité : briques 
simples et réfractaires, tuiles de tous modèles, conduites d’eau, etc... 

Nous visitions, l’autre jour, sur les bords du Grand Lac, le bel établisse¬ 
ment de MM. Meiffre et Bourgoin, où près de 700 indigènes travaillent les 




La fabrication des cigares chez MM. Lecacheux 8c O, à Hanoï- 






















terres extraites du lac ou amenées de l’intérieur. Vingt fours sont allumés. 
Dans des salles spéciales, sous l’œil de surveillants français, d'adroits 
Annamites modèlent la terre pour en former des statuettes, des vases et 
maint objet d’usage courant. 

D’autres émailient et glacent, dirigés par un spécialiste détaché des 
grandes manufactures françaises. Les produits ([ue nous voyons exposés 
/lans la section tonkinoise font le plus grand honneur aux hommes d ini¬ 
tiative qui implantèrent cette industrie dans le pays. 

M. Homme! y introduisit la fabrication de la bière Voici tantôt six ans, 
nous parcourions l’installation de M. Hominel avec un excellent homme, 
M Bi •ou, directeur général adjoint des Postes et Télégraphes, tout heureux 
de nous montrer comment la ténacité d’un Alsacien avait pu avoir raison 
de difficultés insurmontables en apparence. 

L’on ne saurait se faire idée, par exemple, des obstacles qui s’accumu¬ 
lèrent devant le colon assez audacieux pour vouloir creuser une éminence 
de terrain afin d’y installer ses caves Sa pioche troublait le repos du 
« Dragon » disaient les Annamites et il n’est de mauvais tour qu’ils ne 
lui jouassent, allant jusqu’à corrompre la bière, croyant ainsi faire admettre 
l’intervention du « Dragon ». 

Aujourd’hui, le farouche animal s’est calmé. Il porte même bonheur à 
la maison, car il lui a permis de trouver cette bière fameuse du « Coq 
d’Or », tout particulièrement goûtée pendant les journées de canicule. 

Des pyramides de cigares. On se croirait à la section des Philippines. 
C’est bien cependant un produit de l’industrie tonkinoise que nous devons 
à MM. Lecacheux et C ie , fondateurs de la Manufacture de Tabacs de 
l'Indo-Chine. 

L’ami Beneyton, de cette bonne Compagnie, nous prend dans son 
panier attelé d’un de ces chevaux que les jurys des concours hippiques ne 
se lassent point de primer et nous mène sur les bords du Fleuve Rouge. 

Là, dans de vastes bâtiments, des Philippins des deux sexes que 
M. Lecacheux ramena de Manille travaillent avec des gamins et gamines 
du pays qui ont eu vite fait de se mettre au couraut, adroits qu’ils sont 
comme des ouistitis. 

Un type, ce contre-maître espagnol, senor Escoda, nous présentant la 
Carmen, la Dolorès qui, « malgré leur drôle d’habillement et l’air coquin 
de petites gamines à demi-sauvages, font des cigares plus beaux que leur 



260 


ENTRÉE GRATUITE 


figure ou, du moins, plus gentiment finis que ces petits doigts oii ils ont 
été roulés » — y torneados - ajoute-t-il. 

Et Beneyton nous montre les tabacs de l’Annam, du Tonkin, du Laos, 
triés, classés, en fermentation, puis mélangés après avoir été traités chacun 
suivant ses qualités propres. Sous les doigts des gentilles ouvrières, les 
feuilles se roulent pour se transformer en cigares d’une irréprochable 
pureté de formes et pouvant lutter comme goût avec les cigares de Manille 
des qualités correspondantes. Nous en comptons vingt-deux catégories 
distinctes. 

Plus loin, ce sont les cigarettes faites à la machine ou à la main ; puis, 
le très intéressant atelier des tabacs indigènes râpés à la mode annamite 
et chinoise. 

MM. Lecacheux et O ne se contentent pas d’acheter les tabacs indi¬ 
gènes ; ils sont eux-mêmes leur principal fournisseur. Sur leur propriété 
du Con-Voï et leur concession de Kim-Xuyen, dans la vallée de la Rivière 
Claire, à quelques kilomèf es de la voie ferrée, une importante plantation 
de tabacs leur permet d’alimenter pour la plus grande partie leur 
manufacture de Hanoï. Ils continuent d’y exploiter les rizières et les riches 
cultures entreprises au début, telles que le manioc, l’arrowroot, l’abaca; 
ils y recueillent la laque et y élèvent bœufs et chevaux. 

Continuons notre promenade le long du Fleuve Rouge. Sur le terri¬ 
toire du village de Phu-Xa, nous trouvons, isolés des habitations, un 
ensemble de bâtiments mystérieux séparés les uns des autres èt surmontés 
de paratonnerres. Si l’on croyait se trouver en présence de poudrières, l’on 
ne se tromperait qu’à moitié, car là se fabriquent les nouveaux explosifs 
dits « cheddites » que le jury a trouvés tellement étonnants (ne pas craindre 
de faire la liaison à la lecture ; elle n’est pas dangereuse) qu’il leur a accor¬ 
dé, du premier coup, une médaille d’or. MM. Lachal et C i,; de Hanoï sont 
directeurs commerciaux de la Société Anonyme Française pour la fabrica¬ 
tion des Explosifs Cheddites » 

Encore une industrie importée dans le pays et que nous présente son 
fondateur, M, Fausseinagne, qui, dès 1887, ouvrit à Haiphong l 'Huilerie et 
la Savonnerie d'Extrême-Orient . Arriver à faire utiliser le savon par l’in¬ 
digène est l’un des principaux résultats de la civilisation en Indo-Chine. 
Il commence à y prendre goût, car la vente suit une marche progressive 
et continue. 




L’Exposition Viterbo. 


































AU TONKIN 


261 


Très complète est l’installation de M. Faussemagne qui lui parmet do 
fabriquer tous les savons et toutes les huiles exposées ici: savons blancs, 
marbrés, mous et potasse pour l’industrie et les navires — huiles, 
depuis celle de cuisine jusqu’aux huiles crues et cuites pour la peinture — 
graisses neutres spéciales pour wagons, mucilènes pour armes et canons 
— enfin une lessive parfumée pour le linge 

Dans l’un des coins de la salle, des marbres supérieurement travaillés 
proviennent des carrières qu’exploite ce même industriel. Une plaque de 
marbre noir mesurant deux mètres cinquante de haut sur un mètre qua¬ 
rante de large et quinze centimètres d’épaisseur, tenue droite dans une 
très artistique gaine de grès sculpté au dragon, attire tout particulière¬ 
ment les regards. 

Enfin, voici des bois, des beurres, des fromages, de la concession agricole 
et forestière de M. Faussemagne à Huong-Bi, dans la province de Quang-Yen. 

Dans une autre salle fort bien décorée, nous nous trouvons en face de 
Y Exposition Viterbo , large, soignée, superbe. 

L’autre jour, en face d’un plat de raviolis comme les maîtres-queux 
de Roubion ne savent pas en faire de meilleur, l’ami Viterbo nous nar¬ 
rait ses débuts dans la colonie. Sortant de l’artillerie, il vint chez nous en 
1885 et s’établit entrepreneur de Travaux Publics. Débuts pénibles. La 
main-d’œuvre existait bien, mais les procédés indigènes laissaient forte¬ 
ment à désirer. 

Le colon se mit avec ardeur à l’étude de la langue, puis il ouvrit des 
cours de trait et de dessin dans son petit atelier de la rue des Brodeurs, 
préparant sa leçon la nuit, car, durant le jour il fallait, suivant son expres¬ 
sion. gagner « la matérielle » . 

Peu à peu, il forma des charpentiers, des menuisiers, des peintres. Un 
jour, frappé de l’importance qu’avait prise à Hongkong le commerce des 
meubles, il créa chez nous l’industrie du mobilier européen. Les premiers 
meubles étaient certes peu élégants, mais voyez aujourd’hui le fini, le chic 
de cette salle à manger du plus pur style Renaissance, tout entière sortie 
de mains annamites, fabriquée avec le bois du pays et dites si elle ne peut 
rivaliser avec les plus remarquables travaux de la métropole, en notant 
cette différence toutefois qu’elle durera plus longtemps. 

M de Lanessan, qui tenait en ses mains les destinées de lTndo-Chiue, 
voulait encourager les industries naissantes. Admirant l’énergiedeM. Viter¬ 
bo, il lui conlia eu 1896 l’ameublement des Résidences et du Protectorat. 



ENTRÉE GRATUITE 


562 


C’est rie cette époque que datent les beaux meubles en gù que l’on peut 
admirer dans tous les bôtels des administrateurs de l’Annam et du Tonkin. 

L Exposition de 1889 le vit, à Paris, délégué de la colonie. Une médaille 
d’argent vint consacrer ses efforts. L’Exposition de 1900 lui valut deux 
médailles d’or et une d’argent (1). 

Aujourd’hui, nous pouvons voir de nouveaux progrès. Rien n’est plus 
délicat, en effet, que ce délicieux bureau en bois de rose, sur lequel il nous 
semble voir une de nos élégantes noircir du papier discrètement parfumé. 
Rien de plus vraiment beau que cette couronne de fleurs sculptées en 
plein bois de gù et créée pour les frontons des baies d’angle du Palais Cen¬ 
tral. On croit voir les pétales s’agiter au souffle de la brise. Elle vit, cette 
couronne. Et c’est un Annamite qui, sur les conseils et les dessins du 
inaitrc, lit ce petit chef-d’œuvre. Nous avons déjà signalé que toute la 
menuiserie en boisde fer du Palais Central sortait des ateliers Viterbo. Nous 
voulons lui dire encore une lois: Bravo! à lui et cà son dévoué collabora¬ 
teur Blomaert. 

Dans la même galerie, d’autres meubles non moins remarquables : 
salle à manger, salon ; des groupes de marbres sculptés, des statues et 
statuettes, que l’on croirait venus de nos maisons d’Europe les plus 
renommées et qui sortent des ateliers de MM. Godard et (X 

Tout se vend ; beaucoup se fait en cette maison qui peut rivaliser avec 
les plus importantes de toutes nos grandes villes de France, si npus en 
exceptons Paris. 

Elte date, elle aussi, de 1885 et son fondateur, M. Godard, qui fut depuis 
Président de la Chambre de Commerce de Hanoi, n’a cessé, avec le con¬ 
cours de son très actif collaborateur, M. Fisher, d’ajouter à son champ 
d’action. 

Comme dans les fameux magasins parisiens, un nègre à feuille de vigne 
et sa moitié non plus habillée pourraient sortir de chez Godard vêtus à la 
dernière mode, se garnir une maison coloniale, confortable jusqu’à l’excès 
et s’approvisionner de tout ce qui est nécessaire, utile ou agréable à 
l’existence d’un homme qui aime se conserver. 

Approvisionnement général, Commission, Exportation, Importation, 
nous dit la pancarte qui domine l’amoncellement des fournitures de toute 
espèce. 


(1) M. Viterho vient d’être fait chevalier de la Légion d’honneur. 11 est actuel¬ 
lement président p. i. de la Chambre de Commerce de Hanoï. 






La maison Godard et C i( ', à Hanoï. 







































AU TONKIN 


263 


Bornons-nous à signaler les travaux de couture: costumes civils et 
militaires, costumes de dame, les travaux de cordonnerie, de tapisserie, 
de sellerie et de harnachement, tous effectués par des indigènes, sous la 
surveillance de contre-maitres européens. 

Ils sont là 400 ouvriers encadrés par un personnel de 35 Européens. 

Récemment, la maison Godard et C iu , de concert avec la Compagnie 
Lyonnaise Indo-Chinoise et le Comptoir Français du Tonkin, a créé une 
entreprise de transports à vapeur par eau destinée à desservir surtout 
le Fleuve Rouge jusqu’à la frontière de Chine. Deux chaloupes,la Claire 
et la Thérèse , spécialement construits pour ces cours d’eau torrentueux, 
sont déjà devenues insuffisantes 

Enfin, de nouveaux projets sont à l’étude. Nous en parlerons dans 
notre édition prochaine. 

Nous venons de parler de la Société Lyonnaise Indo-Chinoise. Son 
nom évoque le souvenir de M. Ulysse Pila, son président, qui a marqué 
sa place d’une empreinte profonde dans tout l’Extrême-Erient. C’est 
devenu une terre de prédilection pour la famille que cette région d’Asie, 
où nous avons rencontré tour à tour à la tète des maisons de Shanghaï 
et de Yokohama le charmant camarade qu’était Georges Pila, à Pékin, 
son frère attaché d’ambassade, et, chez nous, à Hanoi, à Haiphong, à 
Nam-dinh, au Yunnan, son beau-frère Frachon-Pila. 

Le Yunnan ! C’est à sa conquête pacifique que marche la Compagnie 
Lyonnaise. La première elle a créé à Mongzé, dès avant la guerre de 
Chine, un comptoir inportant que dirige aujourd’hui le brave Quénu. 
Elle pousse ses succursales jusqu’à Yunnansen et Tonghaï. Les voyages 
de la mission lyonnaise n’ont pas laissé que de porter leurs fruits ; on 
le voit. 

La Compagnie, par ses trois agences tonkinoises, comme par son 
comptoir du \unnan, importe les pétroles et autres huiles minérales, les 
tissus et tous les articles pouvant faire l’objet d’un commerce de gros. 
Elle exporte les produits du Yunnan, du Laos et du Tonkin. 

Enfin, les mêmes Lyonnais sont intéressés dans deux importantes 
entreprises industrielles de Haiphong: la Société Cotonnière de l’Indo-Chine 
(filature de coton) et la Société des Ciments Portland artificiels de l’Indo- 
Chine, fabrique de ciments fondée dans ces dernières années. Tous les 
produits de ces deux usines sont vendus par la Compagnie Lyonnaise 
Indo-Chinoise. 



264 


ENTRÉE GRATUITE 


Le troisième « partner » des conquérants du Yunnan, le r omptoir Fran¬ 
çais du Ton km, est dirigé par deux hommes jeunes, intelligents et actifs, 
les frères Binet, qui ont réussi à faire de cette maison d’import et 
d’export l’une des plus importantes de l’Extrême-Orient. Tous les produits 
des forêts annamitiques, laotiennes, tonkinoises: le caoutchouc, le ben¬ 
join, les gommes, la laque, le cunao, les bois, font l’objet de son trafic. 
Nous en voyons de très beaux échantillons dans le rayon des exportations 
de la section tonkinoise. Connue importation, tout ce qui a rapport à 
la double industrie du fer el de la quincaillerie, tout, dans le sens le plus 
large, vous m’entendez bien, c’est-à-dire depuis les clous et les sommiers de 
fer jusqu’aux bicyclettes, aux automobiles aux appareils électriques les plus 
compliqués et aux machines les plus puissantes. Le Comptoir Français 
vous fournira même, pour peu que vous y teniez, un colossal rouleau 
compresseur semblable à celui qui lançait si vigoureusement son « teuf! 
teuf ! » dans les allées de l’Exposition et qui portait sur une plaque bril¬ 
lante cette firme connue de toute l’Indo-Chine aujourd’hui. 

De fer s’occupe aussi la maison. L. Lachal et C ie , que dirigent à Paris 
son fondateur, M. L. Lachal ; à Hanoï, MM. W. Laborde et G. Fabry. De 
fer et de beaucoup d’autres choses, car son exposition, très remarquée, 
nous montre à côté des coffres-fort Fichet, d’un bel assortiment de quin¬ 
caillerie, d’une tour Eiffel en bobines de la maison Fin'gs, les produits 
d’une vingtaine de maisons de premier choix : champagne Louis Rœderer, 
conserves Saupiquet, beurre Roussel-Dupont, courroies Ullmo, etc., dont 
elle fait la vente en gros et demi-gros. 

MM. Lachal et C ie sont aussi les agents généraux de la grande Com¬ 
pagnie d’assurance contre l’incendie « l’Urbaine». 

MM. Delignon et Paris de Qui-Nhon (Annam) ont abrité leur exposition 
dans le pavillon tonkinois et ils n’ont point à s’en repentir, car elle y est 
parfaitement mise en valeur. 

Lorsque la soie d’Annam attira leur attention, en mai 1898, l’industrie 
du crépon, qui avait fait pendant de si longues années la réputation de 
Quinhon, était en pleine décadence. Les mandarins réquisitionnaient pour 
eux et leurs amis les plus fins produits du travail indigène. 

Nos amis ont, peu à peu, rassemblé une centaine d’ouvriers à métier. 
Grâce à une patience de tous les jours, ils ont réussi à leur faire aug¬ 
menter le nombre des fils pour obtenir un tissu plus épais et, victoire 



AU TONKIN 


265 


importante, firent élargir les métiers annamites qui ne permettaient de 
produire autrefois que des pièces accusant quarante centimètres de largeur. 

MM. Delignon et Paris prennent les cocons, en font de la soie grège 
qu’ils filent et donnent à tisser, puis envoient à frapper à Lyon. Les résul¬ 
tats sont de tout premier ordre. 

Dernièrement, ces hardis novateurs ont inauguré tout un ensemble 
d’ateliers: magnaneries ; filature avec 6-4 bassines; salle de moulinage 
avec purgeur, banc de dévidage, moulin, ourdissoir et canetière ; tissage 
comprenant 24 métiers pour le crépon la mousseline et le crêpe de Chine. 
Ils occupent des bûcherons pour le bois de leur machine, des cultivateurs 
pour leurs mûriers, des éleveurs dans leurs magnaneries, des trieuses, 
des batteuses, des fileuses, des mueuses, des tisseurs qui tous ont été 
formés sur place par des maîtres ouvriers français. Consommation an¬ 
nuelle: 75.000 kilogs de cocons; production : 300.000 mètres de tissus. 

Ces colons d’Annam exposent des abat-jour et des robes délicieuses 
qu’ils ont fait confectionner pour montrer les applications possibles du 
crépon. Telle robe de « five o’clock », en crépon imprimé en deux cou¬ 
leurs, fait voltiger de douces pensées. 

Nous retombons dans la matière avec les riz, les poivres, les tabacs, 
les thés, les cafés, les sucres des plantations de MM. Delignon et Paris au 
Binh-Dinh. 

Nous voici en plein dans les produits du sol tonkinois, avec le chalet 
de dégustation pour les thés et les cafés du Syndicat des Planteurs du 
Tonkin et de l'Annam et la vitrine où cette Société a réuni les produits 
de ses sociétaires 

Les textiles sont nombreux : ramie, jute, fibres d’abaca, puis viennent 
les cafés nombreux d’aspect, d’âge, de forme et les thés que renferment 
des boites aux multiples formes. 

Fondé ou plutôt reconstitué en 1901 par un groupe de planteurs de 
Phu-Nho-Quan et de Chi-Mé, résidant tous sur leurs concessions, le 
Syndicat vit les adhésions affluer. Présidé par M. Lafeuille, l’un des colons 
les plus experts de la colonie tonkinoise, assisté de quatre conseilleurs, 
il compte aujourd’hui cinquante membres. 

Les syndicataires des provinces de Phuly, de Iloa-Binh et de Ninh-Binh 
se réunissent régulièrement tous les trois mois chez l’un d’entre eux à 
tour de rôle au nombre de 25 ou 30. Ils maintiennent ainsi entre eux 
des relations amicales et, en visitant les plantations, se communiquent 
les observations que l’expérience leur suggère. 



266 


ENTRÉE GRATUITE 


Tous les membres ont pris part à l’Exposition collective. Au chalet, 
l’on pouvait déguster les thés Lafeuille et Chalfanjon. Sous la vitrine, 
trouvons les boites élégantes en bambou des mêmes planteurs, puis les 
cales de MM. Guillaume frères, Lafeuille, Bernard, E. Borel, Roux et 
Scholler, Jung (qui vient de recevoir la nouvelle de l’attribution de deux 
médailles à ses cafés et ses fleurs de théexposés à Londres),Rémery,Moutte, 
de la Société Lyonnaise, Perrin frères, Lucien Lévy, Magnan, etc., etc. 

Le Syndicat des Planteurs publie tous les mois un Bulletin donnant, 
dans la mesure de ses moyens, les renseignements qui peuvent intéresser 
les agriculteurs de la région. 

Non loin de là, les expositions de MM Gobert et C‘ c , qui possèdent à 
Phu-Da-Phuc une concession de 11 .tlOO hectares, dont 3.000 en rizières. 
Ils y ont des pieds de café, de thé, des bancouliers, un troupeau de 
plusieurs milliers de tètes de bétail parmi lesquels des moutons et plusieurs 
centaines de chevaux. Leur ferme des Rapides, ainsi que celle de 
MM. Raynaud, Blanc et de Rémusat, à Song-Cot, fournissent Hanoï de 
lait, de beurre et de fromage. 

Dans des boites de fer-blanc, le tlié de M. de Commailles (pie nous 
trouvons, à notre humble avis, absolument remarquable. Est-ce parce 
(pie nous avons vu sur place avec quels soins méticuleux il est préparé 
par les petites femmes thos du domaine de Dong-Bom à Thai-Nguyen. 

Qui ne connaît en Indo-Chine Elle de Commailles , un type à la 
Feminore Cooper, vrai trappeur de l’Arkansas ou coureur de pampas à 
qui il faut la brousse, les grands raids à cheval, la vie en plein air ? 
C’est bien ainsi que devaient être nos Normands des temps .jadis, quand 
ils allèrent planter les profondes racines de leur race féconde sur d’autres 
continents 

Du mamelon où se dresse son castel solide, mais simple et colonial, il 
domine les 3.600 hectares dans lesquels 260.000 francs ont été employés 
en bâtisses, en défrichement, en plantations et dont la mise en valeur 
est en partie arrêtée par l’hésitation à y mettre de nouveaux capitaux 
sans voir un rendement immédiat suffisant. Espérons pour tous que, 
sous peu, ce beau domaine verra reprendre plus activement (pie jamais 
les plantations de thé qui paraissent plus que toutes autres lui convenir. 

Un autre type de colon, Rémery , de Tuycn-Quang, venu dès 1884 en 
ce Tonkin qu’il n’a pas quitté depuis. Il tente alors une exploitation de bois 
sur la Rivière Claire et le Song-Chaï ; en 1889, il installe une ferme à Phu- 



AU TONKIN 


267 


Daï, cherchant avec son jeune frère à reconstituer les anciens villages dont 
les h abitants avaient fui. Le 19 avril de l’année suivante, en son absence, 
sa ferme est pillée, incendiée, son frère assassiné par les hordes de 
Luong-Tam-Ky. Force fut au malheureux d’abandonner cette concession 
où tant d’efforts et d’argent n’avaient abouti qu’à une catastrophe. 

En 1891. M. Rémery obtenait une nouvelle concession dans les envi¬ 
rons de Tuyen-Quang. 

A cette époque, l’Administration n’était pas généreuse. Préoccupée 
d’ailleurs par d’autres sacrifices, elle se désintéressait peut-être involon¬ 
tairement des rares colons qui peinaient. M. Rémery se vit seul, avec des 
ressources très limitées mais qui étaient siennes, et, durant plusieurs 
années dut lutter, toujours avec désavantage, ayant à supporter, sans la 
perspective de la moindre indemnité, inondations et épizooties, pertes 
de récoltes, de produits et d’animaux. 

Cette ténacité, en dépit de toutes les déceptions, eut enfin sa récompense. 
Sans être riche, M. Rémery possède aujourd’hui une plantation de 12 à 
15.000 caféiers en plein rendement, développe 80.000 pieds d’abaca 
(chanvre de Manille), a organisé des fermiers indigènes en métayage, 
pour la culture de terrains en rizières, et possède un superbe troupeau 
de 200 têtes de vaches et veaux. 

A la fin de l’Exposition, M. Rémery fit partie de la mission envoyée aux 
îles Philippines par M. le Gouverneur Général pour étudier diverses 
questions agricoles et surtout celle del’abaca dont l’introduction au Tonkin 
paraissait possible. M. Rémery rapporta des documents précis à ce sujet. 
L’intérêt que présente l’abaca pour notre colonie n’est plus discutable, et 
d’ores et déjà, l’on considère ce produit comme plein d’avenir à cause 
de sa grande valeur économique. Nous saluons en Rémery l’un des plus 
énergiques pioniers de la colonisation au Tonkin. 

Poursuivant notre excursion dans les galeries tonkinoises, où l’ordre ne 
règne pas en maître, nous trouvons les fécules et les tapiocas de manioc, 
d’arrow-root et de patate de l’usine fondée à Luc-Nam, près du domaine 
de la Croix-Cuvelier par MM. Tliomé et de Fenoyl, — les produits 
agricoles de la grande exploitation de MM. Chesnay et de Boimdam 
qui introduisent en ce moment au Tonkin une industrie nouvelle, celle 
de la verrerie - les flacons multicolores de M. Morice , de Sontay, lui 
aussi un colon de la première heure qui, tout en soignant ses 50.000 
caféiers de Hung-Hoa et de Sontay, parmi les plus beaux que nous 



ENTRÉE GRATUITE 


2fi8 


ayons vus, ses 10.000 pieds de thés, ses 10.000 arbres à huile et à laque, 
s’est adonné avec passion à la distillation des parfums 

Au premier rang, il faut plaçai’la verveine, le lemon-grass des Anglais 
que M. Morice, à la suite d’un voyage aux Indes et à Java, réussit à 
distiller comme chez nos fabricants de suavités les plus fameux. Puis le 
santal dont sont ici quatre échantillons différents et qu’il obtient avec 
les graines d’un arbre de la forêt appelé par les Annamites bang-tang et 
par les Muong von-ru ; l’ylang-ylang dont il entretient environ 1 "J00 arbres 
petits et grands ; la menthe de France qui réussit très bien sous nos 
climats; le vetiver ; la bruyère à fleurettes blanches, etc., et vingt autres 
essences qui feraient les délices d’un petit maître. 

Passons au sous-sol tonkinois C’est la S. F. C. T. ( Société Française 
des Charbonnages du Tonkin qui y porta le premier coup de pioche en 
vue d’une exploitation industrielle 

Nous avons parcouru ses puits et ses galeries, visité ses usines, lors 
de l’excursion des délégués de la Presse en baie d’Along. Nous n’y revien¬ 
drons pas. 

Disons seulement qu’en 1902, cette Société n’a pas extrait moins de 
316.618 tonnes de charbon, représentant une valeur d'environ trois 
millions de francs. 

Ce sont les chiffres que nous donnent les rapports exposés à côté de 
très belles photographies de l’exploitation à ciel ouvert, de blocs colos¬ 
saux et d’empreintes fossiles très admirées des féaux de l’Histoire naturelle. 

D’un très réel intérêt les produits des mines d’étain et d’or de MM. J. 
Duverger frères à Tinh-Tuc (province de Caobang). 

Le minerai traité est la cassitérite qui donne à la fonte 56 % d’étain 
pur. Il obtint la cote de parité des étains réputés de Banca et de Billeton 
et révèle à l’analyse 99.750 % d’étain pur tandis (pie, nous disent 
MM. Morin frères, essayeurs de la Banque de France, et MM. Duverger, 
les minerais du Yunnan atteignent à peine 82 %• 

On rencontre aussi de l’or en pépites, dont quelques-unes atteignent 
parfois quatre à cinq grammes. Le rendement moyen est de six décigram- 
mcs par litre. 

Les recherches ont permis de constater que la couche stannifèrc à 
exploiter est considérable. Nous n’osons pas citer de chiffres. 




Les Galeries de l'aile gauche — Un coin du lac. 






































AU TONKIN 


269 


L’on exploite par tranchées dont la principale n’a pas moins actuelle¬ 
ment de 45 mètres de profondeur. Les nombreuses cascades de la 
montagne sont utilisées comme force motrice et permettent un lavage facile 
des terres. Mais Caobang est un pays perdu, sans moyens de communica¬ 
tion, pour ainsi dire, avec le reste du pays. 

C’est cependant dans cette région au climat tempéré que gisent les 
richesses exploitables ; là que repose l’avenir industriel de la colonie 
tonkinoise. MM. Duverger frères pourront plus tard revendiquer la gloire 
d’avoir été les premiers à la peine, dans des conditions particulièrement 
difficiles. Le succès a déjà récompensé leur initiative hardie ; espérons 
que la fortune ne s’arrêtera pas pour eux en si bon chemin et qu’elle élira 
domicile en la vallée précieuse. Exempta trahunt, aurait dit mon profes¬ 
seur de quatrième. 

Ces étains ont été imposés à la cote par la maison Denis Frères, de 
Bordeaux, la plus ancienne maison française de l’Indo-Chine, établie par 
M. Emile Denis à Saigon dès 180:2, puis à Ilaïphong et Hanoi, eu 1884. 
Rien de ce qui touche à l’importation et à l’exportation ne lui reste 
étranger. La Compagnie Nationale de Navigation de Marseille, la Hongkong 
and Shanghaï Banking Corporation, la Compagnie de navires Gellatty de 
Londres, la société Decauville et plusieurs Compagnies d’assurances tant 
françaises qu’étrangères ont élu domicile en ses bureaux. 

C’est un colonial estimé de tous, M. Gage, qui dirige au Tonkin cette 
excellente maison. 


Et comme nous achevons de prendre nos notes, le compère Renoud- 
Lyat nous guette de l’un des coins de sa magnifique vitrine à six pans. 

— Un verre de Viré doux, Monsieur Raquez. 

— Dame, compère, ce n’est pas de refus. Cette poussière, ce charbon, 
quatre heures de promenade en vos galeries, tout cela donne soif. 

— A votre santé! Quel dommage que je ne puisse vous faire goûter de 
toutes ces bonnes bouteilles. On dit que vous êtes un tin bec et vous 
pourriez écrire la vérité en connaissance de cause. Croyez-vous que tous 
ces flacons ne sont pas aussi intéressants que vos morceaux de charbon 
de tout-à-l’heure?' 

— N’ajoutez rien, tentateur ! 

Tenez, goûtez-moi donc ce cassis d’Henri Martin. Vous connaissez 
Henri Martin, de Pont-de-Vaux ? 



270 


ENTRÉE GRATUITE 


— .le n’ai pas cet honneur. 

— Eh bien ! vous allez le connaître et l’apprécier. Henri Martin est le 
roi de la Bourgogne avec ses Chambertin, ses Corton, ses Pommard, ses 
Volnay, ses Flaurie et son fameux marc. Tenez, rien qu’une larme. Je vous 
réponds que si nous en avions eu de semblable alors que je faisais colonne 
en 1882 comme soldat contre ces diables jaunes, nous aurions été vite 
remis d’aplomb après nos promenades dans la boue des rizières. Oui, "je 
suis ici depuis 1882, Monsieur Raquez, comme soldat et depuis 1884 comme 
colon. Vingt ans de colonie Bon pied, bon œil. Le Tonkin est un bon pays. 

— Et la Bourgogne, mon cher ! 

— Ah ! la Bourgogne ! J’allais oublier de vous faire apprécier le 
triomphe de la maison Martin, la Prunelle Bressane, incomparable, la 
seule, la vraie. 

— Cette fois, impossible, camarade ! 

-• Je ne puis cependant pas vous laisser partir ainsi, vous la goûterez 
chez vous. 

— Mais c’est de la corruption. Et mon austère dignité ! 

— Vous la mettrez au vestiaire et vous ne direz de ma liqueur que ce 
que vous voudrez. 

Et je dois dire que la Prunelle Bressane est en réalité merveilleuse 
J’attends sans crainte un démenti. 







LA SECTION LYONNAISE 


Un éblouissement ! Une féerie ! 

C’est là que se réunissent les élégantes blanches et jaunes ; celles-ci plus 
encore, car personne au monde peut-être n’aime et n’apprécie la soie 
comme la femme annamite. 

L’œil n’a que l’embarras du choix pour se reposer sur d’affriolants 
tissus. 

Chez Permezel, de larges bouquets de chrysantèmes sur satin blanc, 
broché velours ; des soies gaufrées et imprimées moiré rose ; du satin 
duchesse uni cerise — chez Escoffier de merveilleux draps d’or — 
chez Béraud et C io des impressions sur chaîne ; des soies broché rose 
lamé argent sur fond royal ; des surahs twill rouges à fleurs blanches — 
chez Bachelard et C ie de la moire antique jaune ; des satins du Bengale 
imprimé et des chrysantèmes noirs en soie brochée sur fond rose et décor 
de feuillage blanc ; exposition particulièrement réussie — chez Protêt et 
Raque, des brochés spéciaux correspondant bien au goût du pays avec 
leur teintes violet, vert, jaune — chez Plein et Gourdon, des gazes brochées 
— chez Bruna-Lecomte, des gazes imprimées — chez Forest et C‘ e , des 
rubans Loïe Fuller, des satins duchesse — chez Albert Belinac des rubans 
brochés genre broderie au plumet ; une collection de rubans unis et 
fantaisie, faille, satin et moire, spéciaux pour la Chine où leur vente est 
courante — chez Rombrot frères, des soies lamées brochées, lamées or et 
argent ainsi que des taffetas changeants — chezBompiat, Brasseur et les 
frères Pelletier des soieries gaufrées, des soies et coton mélangés pour 
doublures -- chez J. Penet et C' e , des foulards et mouchoirs de soie — 
chez Reboulet et Brunet, une robe en gaze et mousseline de soie brodées ; 
du crêpe de Chine incrusté ; des incrustations sur tulle de soie. 

N’allons pas plus loin. Toute l’industrie de Lyon et de Saint-Etienne 
vient de faire défiler sous nos yeux les plus beaux spécimens des merveilles 
qui justifient la réputation mondiale de leurs spécialités artistiques. 




y OTA — 1*1 usieuvs )netnb)'es de ce yruupe nous sont absolu niPiit inconnus. Xoiis n'orons pa pareenir à découvrir 
Irar nom bien (jap ho as nous soyons adressés à plusieurs membres du Jury. 






















V 


LK .1 U H Y 


Graves, ils déambulent, Messieurs les Membres du Jury. Beaucoup ont 
leur serviette bourrée de papiers. Les dossiers ! ! 

— Mon cher ! J’ai passé toute la nuit à préparer le rapport de la classe 
25 du groupe 4. Non, vrai ! J’en ai assez. On n’est pas aidé ! 

Ils entrent dans les sous-sols du Palais Central, où des salles de 
commission ont été aménagées. Une activité fiévreuse y règne. On travaille! 
Bientôt, les discussions s’engagent. Parfois, l’on se croirait à la Chambre 
des Députés. Ils sont au reste plus de deux cents et quelques-uns (je ne 
veux pas les nommer) ont des organes à faire pâlir d’envie la Savoyarde 
elle-même. 

Mais le calme se fait bientôt. Les présidents sont tous gens d’esprit, 
d’expérience et de tact. On ne pouvait mieux choisir. 

La présidence honoraire, par une attention délicate, est donnée à 
l’explorateur hardi, au rude pionnier, à celui qui nous vaut le Tonkin, Jean 
Dupuis, souvent trop oublié. 

Le très sympathique Directeur général de la Compagnie Française des 
chemins de fer de l’Indo-Chine et du Yunnau est porté à la présidence 
active du jury. Ce ne devait pas être une sinécure. Tous ceux qui ont vu 
à l’œuvre M Getten l’ont admiré et je suis une fois de plus leur interprète 
en le remerciant d’avoir consenti à assumer cette lourde charge, malgré 
les travaux accablants que lui valait la période d’organisation de nos 
lignes de chemin de fer. 

Près de lui, deux hommes bien à leur place. M. Getten était un Ton¬ 
kinois de fait; il convenait que les vice-présidences fussent attribuées à la 
Cochinchine, notre sœur ainée, et à la Métropole. 


18 



ENTREE GRATUITE 


Les suffrages presque unanimes se portèrent sur M. Claude, depuis de 
longues années conseiller colonial, premier adjoint an Maire de Saigon, 
colon des premiers jours, qui fonda en cette ville une maison devenue l’une 
des plus importantes de l’Indo-Chine — ce volume en est la preuve — 
modeste, actif comme pas un et auquel, bien qu’il soit éditeur de ces pages, 
je dénie le droit de m’empêcher de dire ce que je pense. 

L’honorable doyen de la Faculté des lettres d’Aix-Marseille, M. GaffareL 
délégué de l’Institut Colonial de la grande cité phocéenne, fut tout naturel¬ 
lement choisi pour occuper le fauteuil métropolitain. Par la plume, par 
la parole, M. Gaffarel est l’un des plus ardents défenseursde notre domaine 
colonial. 

Comme présidents de groupe, M. Jully, architecte principal de Madagas¬ 
car, qui dirigea les travaux de son groupe important comme s’il avait pris 
en main l’une de ces œuvres qu'il a coutume de mener à bonne fin dans la 
grande île africaine. Il était secondé par deux hommes rompus aux 
questions qu’ils avaient à débattre, M. F.-H. Schneider, à qui je suisattaché 
par trop de liens d’affection pour pouvoir faire ici son éloge; les suffrages 
de tous sont plus éloquents que mes paroles — et M. Masson, l’actif 
représentant de la maison Hachette. 

Au second groupe, M. le Docteur Bois, du Muséum d’Histoire Naturelle, 
aide de MM. Bourgoin-Meiffre et Guioneaud, Tonkinois depuis toujours, et 
dont la compétence en commerce et en industrie n’est plus soumise à 
discussion. 

Enfin, au groupe du génie civil, de la mécanique, de l’électricité, M. Flic 
Berthet, le très sympathique inspecteur général des Ponts et Chaussées, avec 
ce pauvre Dardenne que nous devions enterrer quelques semaines plus 
tard, et le très aimé M. Domange. Créateur de la célèbre maison des 
courroies Scellos, n’ayant pas hésité à quitter ses enfants et petits-enfants 
pour lier connaissance avec ce Tonkin dont Ton avait tant parlé, M. 
Domange était le plus jeune de nous tous, le plus gai Aucune fètesans lui. 
Le Tonkin lui fut souriant et nous sommes convaincu que la colonie d’Indo- 
Cliine n’aura pas de plus chaud partisan. 

Au secrétariat du jury, MM. Pierron, Lelorrain, Rouquier, Klein, qui 
ne savent plus où donner de la tète, noyés dans un déluge de paperasses. 
Ils travaillent ! 

Vous présenter tous les jurés est une tâche au-dessus de mes forces et 
l’intérêt pourrait ne pas être égal pour tous les lecteurs de ces chroniques 
sans prétention. 



LE JURY 


275 


li en fut choisi en Indo-Chine et il en vint de France. 

Bizarre, semble-t-il, cette idée de faire parcourir la moitié du monde 
à de gros négociants, à de riches industriels pour leur demander d’appré¬ 
cier les produits d’une exposition. 

Féconde, au contraire, la trouverai-je, car il fallait faire connaître à cette 
elile du monde des affaires l’Indo-Chine que l'on connaît si peu dans notre 
pays de France, dissiper des préjugés, montrer le chemin parcouru ici dans 
la voie de la colonisation et faire comprendre à ceux qui détiennent cette 
grande force des capitaux qu’ils trouveront en notre péninsule un place¬ 
ment à la fois utile et rémunérateur. Leur visite sera fructueuse pour 
l’avenir de l’Indo-Chine. Nous en avons la ferme espérance. 








La Galerie des machines. 
















LA GALERIE DES MACHINES 


-. x .-. 

Vaste hall élevé par les soins de M. l’ingénieur Dussaix, le local 
réservé aux machines lut, presque dès le début, trop étroit. L’on se vit 
obligé de multiplier les annexes qui, bien vite, se remplirent d’appareils 
et d’engins. Exposition sérieuse et ulile, car chacun de ses visiteurs peut 
en tirer prolit. 

Dans une grande salle sont réunis tous les appareils d’éclairage. 

La Société anonyme Weyher et Bichemond (Pantin) a fait installer 
nue machine horizontale de 120 chevaux d’un modèle des plus modernes 
et quia parfaitement fonctionné pendant toute la durée de l’Exposition. 

Elle actionne deux dynamos de 364 ampères et 110 volts de tension 
qui appartiennent à la Compagnie Générale d'Electricité de Creil, Daydé 
et Pillé. 

Une machine à pilon de 140 chevaux de H. Brulé et O, de Paris, agit 
sur deux autres dynamos de 636 ampères et 110 volts. Elle n’a pu mar¬ 
cher pendant toute la durée de l’Exposition. 

L’électricité fournie par les quatre dynamos se rend au tableau Davdè 
el Pillé pour être distribuée dans l'Exposition à la multitude des lampes 
à arc et à incandescence qui donnent, le soir, un aspect féérique au Palais 
Central et à l’immense parc (pie les ailes des galeries enserrent. 

Sur les hautes murailles, les plans de l’Exposition, chantier par chantier, 
11. Poirson, A. Poirson, Couturier, Guérin. 

De splendides agrandissements photographiques donnent une place 
hors de pair à la maison Daydé et Pillé qui a marqué en Indo-Chine 
sa puissance industrielle d’une si vigoureuse empreinte. 

C’est, à elle que nous devons le Pont Doumer, cette masse gigantesque 
et néanmoins élégante qui réunit, par les 1.682 mètres de sa ferraille, les 
deux rives du Eleuve Rouge. 

Souvent des retards se produisent dans la livraison des grands travaux 
de ce genre. Le Pont Doumer fut achevé un an avant l’expiration du 




278 


ENTRÉE GRATUITE 


délai prévu par le cahier des charges et notre ancien Gouverneur 
général put, à sa grande satisfaction, y passer avec le premier train de 
voyageurs, le 28 février 1902, avant de quitter l’Indo-Chine. 

Nulle œuvre plus que celle-là n’a frappé l’imagination des indigènes 
et ne leur a donné une idée de notre puissance. En voyant procéder à 
la construction des piles, les vieux Annamites s’ébaudissaient, narquois. 

— Ces Français ! Ils ne doutent de rien. Leurs pierres seront enlevées 
comme une touffe de bambou par la première crue de ce fleuve que 
personne n’a jamais pu dompter. 

— Maintenant, je crois que vous pouvez faire tout ce que vous voulez, 
me disait le jour de l'inauguration un vieux mandarin, colonne de l’Em¬ 
pire d’Annam. Je ne le croyais pas jusqu’ici ! 

D’autres agrandissements photographiques montrent divers travaux 
importants, eux aussi, tels l’appontement de la Docca à l’anama, dans 
le Pacifique avec plus de 300 mètres de front. Deux voies de chemin de fer 
courent sous sa toiture métallique. Des grues à vapeur spéciales brevetées 
et créées par MM. Daydé et Pillé, roulantes et basculantes, permettent 
d’effectuer le déchargement des navires à l’intérieur des quais et d’éviter 
les piliers de la charpente lors de leur déplacement — l’appontement de 
Pauillac sur la Gironde, lui, présente deux fronts d’accostage de 860 
mètres de long. Les navires y accostent, s’y amarrent et les trains de 
voyageurs ou de marchandises y circulent sur cinq voies — une grue 
Titan équilibrée de quarante tonnes pour le port de Constanza - enfin 
le grand hall de la gare à voyageurs de Bordeaux- Sain t-Jean qui couvre dix- 
sept mille mètres carrés et compte certainement, avec les 57 mètres de 
portée de ses fermes, parmi les plus vastes et les plus légères à la fois de 
nos gares françaises. 

Dans la salle des chaudjères, la Société iNidausse triomphe. 

L’arsenal de Haïphong expose une chaudière horizontale, cylindrique, 
à retour de flamme, de la force de 75 chevaux, faite en cinq mois par des 
indigènes. 11 a aussi envoyé une très élégante baleinière en teck, une hélice 
en bronze, une chaudière pour canot porte-torpilles, de la force de 18 
chevaux, le tout de main-d’œuvre annamite. 

Une petite machine à glace très pratique de Henri Kouart et G i(i 
à Montluçon, qui peut produire 6 kilogr. à l’heure. Une autre plus impor¬ 
tante de Fiscari, attelée à un moteur à gaz Otte et qui peut donner 45 
kilogr. pendant le même laps de temps. 




Le Pont Doumer sur le Fleuve Rouge à Hanoï 




































LA GALERIE DES MACHINES 


279 


En Iîico, Ins compleurs à eaux et les compteurs électriques de la 
Compagnie pour la fabrication des compteurs, du boulevard de Vaugirard, 
employés dans notre ville de Hanoï. 

A’i centre, dominant de leurs pyramides tous les appareils d’alentour : 
les fameuses courroies Scellos, dont la réputation n’est plus à faire, car 
(die a traversé les océans avec le nom de A. Domange et Fils qui les 
propagent Elles sont ici de toutes dimensions, d’espèces nombreuses 
aussi : courroies Scellos en cuir ; courroies en tissu A. D. F. (A. Domange 
et Fils) ; courroies en poil de chameau. Mais ce qui frappe plus parti¬ 
culièrement les profanes de mon espèce et que je n’aurais certes pas 
remarqué sans l’intervention de l’obligeant ingénieur qui m’accompagne 
dans ma tournée, ce sont des engrenages en scellosine, produit spécial 
à la maison, qui sont arrivés à remplacer avec avantage les engrenages 
en bronze et ont une durée double de ceux fabriqués en cuir vert 
ordinaire. Le lot de Hanoï montre une série d’applications de la scello¬ 
sine aux galets, aux pignons, aux engrenages, qui font le plus grand hon¬ 
neur à l’industrie française. 

Une très intéressante installation: celle de la Magnanerie modèle, de 
Nam-Dinh, dirigée par M. Ernest Dadre, fdateur en soie. 

De jeunes Annamites sont au travail.Les métiers marchent sous nos yeux. 
Nous prenons une leçon de choses. Ces petites çongaïs ont appris à dévider 
les cocons d’après les procédés européens et la méthode de travail 
employée dans les grandes usines de France. L’on est arrivé de la sorte 
à produire avec des cocons indigènes ordinaires des soies de qualité au 
moins égale aux premières soies de Canton. Ces soies annamites, filées à 
l’européenne, ont déjà reçu le meilleur accueil sur le marché français. 

Les appareils mécaniques furent construits par M. J. Iîerthaud fils, de 
Lyon, qui a su réunir dans ce modèle tous les perfectionnements de 
l’outillage moderne. A coté, nous voyons un appareil annamite à dévider 
les cocons qui fait ressortir les progrès immenses que réalisent les procédés 
européens. Le travail desfileuscs intéresse vivement les indigènes visiteurs 
qui s’arrêtent, discutent et cherchent à se donner les uns aux autres des 
explications. 

Près des métiers, voici des graines de vers à soie sélectionnées et conser¬ 
vées en hivernage artificiel, des cocons jaunes et blancs, de race annamite 
et de race européenne — des cocons provenant de divers croisements — 
des soies grèges annamites natives — des soies grèges provenant de 
cocons annamites filés à l’européenne — divers déchets de soie. 



280 


ENTRÉE GRATUITE 


La magnanerie modèle de Nam-Dinh fut créée en 1900 par M. Doumer, 
sur la proposition de M. Dadre, que les Ministères des Colonies et du 
Commerce avaient envoyé en Indo-Chine pour étudier les moyens de 
développer l’industrie de la soie, si florissante chez nos voisins de Canton. 

Cet établissement séricicole comprend, à l’heure actuelle, un champ 
d’expérience pour la culture du mûrier — une magnanerie modèle pour 
l'élevage des vers à soie, le grainage et la sélection microscopique, 
système Pasteur -- un frigorifique pour l’hivernage artificiel des graines 
de vers à soie — une petite filature à vapeur à l’européenne. 

Les produits ont obtenu à l’Exposition Universelle de Paris, en I9U0, 
une médaille d’or et ce fut justice comme on dit au Palais. 

Les ardoisières d’Angers, Larivière et f>, sont connues de tous. Les 
dalles, les ardoises pour toitures et pour revêtement de cabinets de 
réflexion, pour tables de billards, cuisines, éviers, lavabos, se montrent 
ici à côté des modèles d’appareils spéciaux pour le sciage et le travail du 
schiste. Certains d’entre eux pourraient être utilement utilisés pour les 
gisements du Haut-Tonkin. 

Utilisables aussi chez nous les moules, les filières, les cylindres broyeurs, 
les malaxeurs, les manèges, les machines à étrier de M. Joly , de Blois, 
qui s’est fait une spécialité de l’outillage pour la tuilerie et la briqueterie. 
Cette presse rabatteuse à bielles et à levier, permettant de fabriquer par 
jour 5.000 briques, tuiles ou carreaux, est très remarquée. 

M. Weitz, de Lyon, n’a plus besoin de se faire connaître au Tonkin. 
C’est lui qui lit l’installation de la Société Française des Charbonnages de 
Uongay, celle des Docks de Haiphong, ainsi que de la Société des Docks 
et Houillères de Tourane. 

Dans ses immenses ateliers de La Guillotière, se fabriquent des chariots, 
brouettes, wagonnets, wagons de tout type et de tout calibre, des forges 
portatitives à ventilateur ; en un mot, tout le matériel des mines et 
carrières, ainsi que celui des travaux publics. 

Les Tonkinois planteurs de café s’arrêtent devant l’exposition de 
M. Adrien Senel, de Paris, vice-président de la Chambre syndicale des 
Constructeurs français, qui présente un nouveau décortiqueur de café en 
cerises vertes très simple et fort économique, des sécheurs de légumes et 
de fruits tels que les bananes, des presses, des passe-manioc et une série 
d’appareils d’utilisation pratique aux colonies. 

Jusqu’ici, la machine Lemaire n’évoquait à notre esprit que la silhouette 
d’un élégant petit appareil acheté par nous jadis sur les boulevards et 




Appontement de la Bocca (sur l’Océan Pacifique) près de Panama. 

























Appontement de Pauillac sur la Gironde. 














Gare de Bordeaux — Saint-Jean. 









































Grue Titan équilibrée de quarante tonnes pour le port 
de Constanza sur la mer Noire. 
























LA GALERIE DES MACHINES 


281 


qui nous servait à préparer comme en nous jouant la provision quoti¬ 
dienne de nos cigarettes. 

Le même ingénieur est plus sérieusement représenté à Hanoi. 11 nous 
montre, en effet, une pompe noria que tous les colons voudront posséder, 
ce nous semble. 

Portative, ne nécessitant aucun entretien, pouvant puiser même l’eau 
d’une nappe n’excédant pas cinq centimètres, la pompe Lemaire se 
compose d’une roue sur laquelle s’engrène une chaîne à godets suspendus 
et fort ingénieusement articulés. Un buffle peut actionner la roue qu’un 
homme mettra, lui aussi, en mouvement, de manière à obtenir par heure 
un débit de 12.000 litres enlevés d’une nappe sise à (i ou 8 mètres plus 
bas. Très remarquée, la pompe Lemaire 

L’industrie du tannage des cuirs ne nous parait pas avoir pris en Indo- 
Chiné l'extension qu’elle devrait avoir dans un pays où les peaux abon¬ 
dent et où l’on peut facilement trouver les ingrédients nécessaires à ce 
travail. 

Le dressage de la main-d’œuvre a, sans doute, fait reculer jusqu’ici ceux 
qui auraient été tentés de faire l’expérience. Avec la machine à tanner de 
M. Roy Henri , la difficulté disparaît. 

Toujours dans la galerie des machines, les instruments agricoles de 
M. Bajac : trieuses, batteuses et autres solides appareils, simples, écono¬ 
miques, facilement réparables, conditions particulièrement appréciables 
aux colonies. 

Mildé, le grand électricien, nous a gâtés par un luxe d’appareils 
d’éclairage aussi élégants que variés de formes. 

Plus sévère, M. Duval-Pihet, à qui le jury est redevable d’une grande 
partie de la préparation de ses dossiers, expose de nouveaux modèles do 
moteurs. Nous lisions, l’autre jour, sa firme appréciée sur l’affût d’un 
canon colossal qui arme un navire de notre division d’Extrême-Orient. 

La Compagnie des Compteurs Michel et Frager. de Vaugirard, est chez 
elle au Tonkin. Compteurs à eau, ou à électricité ; compteurs à piston, à 
valve oscillante ; tous modèles présentés ici et mis en usage presque dans 
toutes les villes de notre colonie. Le compteur dont M Frager est l’inven¬ 
teur jouit, au surplus, d’une réputation universelle et méritée. 

M. F. Dehaitre , son voisin, constructeur mécanicien, conseiller dn 
Commerce extérieur, a la spécialité des grandes installations de réservoirs, 



ENTREE GRATUITE 


'282 


de buanderies à vapeur, li a effectué dans ce genre d’importants travaux 
dans nos colonies françaises et à l’étranger. 

Sous le hangar qui abrite le matériel des chemins de 1er, MM. Carel 
cl Fouché ont installé des voitures de chemin de 1er. De leurs ateliers 
sortent la plupart de celles, très soignées, qui roulent sur nos voies ferrées 
du Tonkin. Cette même maison a fourni le matériel des tramvays méca¬ 
niques des environs de Paris. 

Près d’eux, les meubles de MM. Muller fils , qui ont presque le monopole 
de fait de la grande ébénisterie pour le mobilier des chemins de fer et des 
administrations de l’Etat. 

Le dessin d’une très ingénieuse voiture automotrice électrique à quatre 
moteurs de M. Elie Berthet. 

Sous un dernier hangar élevé à la hâte, MM. Letourneau et C ie ont 
mis (m évidence les résultats obtenus par les sociétés coopératives de 
production, au développement desquelles ils se sont voués dans l’agglo¬ 
mération parisienne. Nous .regrettons que le cadre du présent travail ne 
nous permette pas de nous étendre sur ces institutions si pleines d’intérêt. 
Le lecteur de ces pages pourra trouver dans la Revue Indo-Chinoise une 
consciencieuse étude des sociétés coopératives de production. 






LES GALERIES MÉTROPOLITAINES 


On sc croirait dans les annexes élevées à la liàle d'une de nos grandes 
expositions continentales. 

Des vitrines partout, à perte de vue. Tous ou presque tous les produits 
de nos industries européennes sont ici envoyés par plus d’un millier 
d’exposants. Il s’y trouve même des rotins et des objets en rotin qui font 
s’esclaffer les Khas du Bas-Laos. Eux, les al tistes dans le travail des lianes, 
des rotins, des bambous, ils trouvent grotesque et mal tressé ce que nous 
leur présentons comme des chefs-d’œuvre. Ils ont raison. 

Et tandis que je me demande comment ont fait, pour envoyer ici leurs 
produits, ces commerçants, ces industriels, dont les lirines rappellent 
toutes nos villes de France, mes yeux s’arrêtent sur des étiquettes 
souventes fois répétées : -- Pour tous renseignements, s’adresser à M. X. » 

Le mécanisme des expositions m’apparaît. Bien rares sont les exposants 
qui accompagnent leurs vitrines. De nombreuses maisons françaises 
ont déjà leurs représentants à Hanoï, grâce à des syndicats qui se sont très 
heureusement fondés depuis quelques années: la Compagnie Française 
d’Extrême-Orient, l’Alliance Commerciale, l’Exportation Française, qui 
ont à leur tète MM. Oct. Dupuy, J. Rouget, Spork, Pierron. Les 
autres se sont adressés à des professionnels, si je puis ainsi dire, 
comme MM. Cheminais, Chevalié fils, Michel, de l’Office Colonial, qui 
prennent en charge les objets à exposer, les placent dans des vitrines, 
leur propriété, les présentent au jury sous ies couleurs les plus favora¬ 
bles, réemballent et réexpédient pour recommencer sous d’autres latitudes. 
Ce n’est pas une sinécure, vous pouvez en croire celui qui vit à l’œuvre. 
M. Cheminais, le colosse énergique chez qui tout indique la volonté opiniâtre 
de ne céder devant aucune résistance; M. Chevalié fils, l’organisateur de 
l’Exposition de Moscou, contraste du premier, en apparence tout au moins, 
aimable, souple, diplomate. Tous deux, les meilleurs amis du monde, 


284 


ENTRÉE GRATUITE 


jurivnnt au moire résultat, le succès par des moyens différents. Puis AI. 
Michel, de Marseille, té Marins! toujours en mouvement, en éveil, ancien 
confrère et partant familier du Pavillon de la Presse. 

Les Directeurs des Syndicats Hanoïenssont tous d’excellents camarades. 

Sporck joint à son flair de commerçant un fin talent d’aquarelliste. Il 
représente VAlliance Commerciale Française, que dirige avec une grande 
autorité M. Maurice de Montebello, son fondateur et propriétaire. 

Dans d’excellentes brochures, M. de Montebello, plusieurs fois chargé 
de mission en Extrême-Orient, a fait ressortir les causes d’infériorité du 
commerce français en cette partie du monde. Laissons-lui la parole : 

Les Anglais sont des maîtres commerçants. En réalité, ils disposent surtout de 
grands moyens d’action pour tenir la première place commerciale, que pendant 
longtemps on ne leur a guère disputée: une industrie ancienne et prospère, des 
colonies immenses, une marine formidable, des familles nombreuses; mais il 
semble qu’aujoiird’hui ces avantages ne soient plus suffisants et que leur prépon¬ 
dérance soit menacée par une concurrence mieux constituée. Les Allemands,qui 
n'avaient pas tant de moyens, ont donné pour base à leur expansion commerciale 
une organisation supérieure par sa rigoureuse méthode : ils ont commencé par 
étudier scientifiquement la théorie et la pratique du commerce et se sont lancés 
avec tant de prudence et d’audace, tant d'énergie, de souplesse et de patience à 
la fois, qu’ils sont parvenus rapidement à un développement extraordinaire Les 
Nord-Américains ont aussi fait de grands efforts et de grands progrès et s'étendent 
chaque jour davantage par des procédés excellents. Les Italiens méritent une 
mention spéciale: ils n'avaient ni industrie, ni capitaux, ni marine, mais il se sont 
inspirés des meilleurs exemples pour remédier à leur infériorité et corriger leurs 
défauts pas d’ingénieuses combinaisons; ils ont fait des tentatives heureuses et 
dignes d’être imitées.Les Autrichiens ont montré moins d’initiative, mais,stimulés 
cl organisés par leur Gouvernement, ils semblent entrer dans une voie nouvelle. 

Il est donc nécessaire et urgent de réagir et d’organiser sur des bases nouvelles 
et appropriées le commerce extérieur français. 

C’est alors que M. de Montebello fonda l’Alliance Commerciale Française 
sur des bases très ingénieuses, avec agences à Calculta, Bangkok, Batavia 
et Hanoï. 

Oct. Dupuy , le boute-en-train de toutes les fêtes, celui qui connaît 
comme personne cette Indo-Chine parcourue par lui en tous sens. Avec 
MM. Bozet, Combarieu et quelques autres hommes d’initiative, il fonda l’an 
dernier la Compagnie Française de VExtrême-Orient, dont le but était 
de créer des comptoirs dans les principales places de ces régions lointaines. 
Dès le début, la Compagnie réussit à grouper un nombre important de 
maisons de premier ordre dans tous les articles d’exportation. En plus des 
renseignements qu’elle fournit aux industriels et commerçants nouveaux 



LES GALERIES MÉTROPOLITAINES 


285 


venus sur les marchés asiatiques, elle offre le ducroire de ses placements 
et le règlement à Paris. Très remarqué le pavillon monté avec chic par 
l’ami Dupuy. Des rosaces de Saint-Gobain en verre orné et de couleur 
tamisent la lumière sur les élégantes vitrines en laque blanche et or. Un 
grand vélum domine le tout. 

Pierron, comme Dupuy, de la grande famille de l’X, a pour domaine 
la galerie des machines. Demandez-lui tout ce qui est du domaine de 
l’ingénieur, il ne sera jamais à court. 

Enfin, /’ Exportât ion Française, fondée en Extrême-Orient depuis 18ü.">. 

Ce fut une joie pour nous que de retrouver à l’Exposition de Hanoï 
l’ami Rouget, fondateur et directeur de cette Société. Nous l’avons ren¬ 
contré partout au cours de ces dernières années, à Singapour, à Rangkok, 
à Hongkong, à Shanghaï, s’ingéniant à découvrir les besoins des Asiatiques 
que pourraient satisfaire nos industriels et nos négociants français. 

11 nous disait ses peines, le peu d’écho qu’il rencontrait chez beaucoup, 
alors qu’il voulait faire abondonner à certains fabricants leur routine 
obstinée, sa tristesse de voir l’Allemand, plus pratique, envahir le marché 
d’Asie. 

Bien que Bordelais, il a la ténacité de l’homme du Nord et sa persévé¬ 
rance vint à bout de bien des résistances. Aujourd’hui, près de deux cents 
maisons sérieuses et de premier ordre lui permettent d’approvisionner de 
produits français ses agences de Bangkok, Hanoï et Shanghaï, ses comptoirs 
de Port-Arthur et Tientsin, comme aussi de fournir à ses représentants de 
Singapour, Batavia, Saigon et Vladivostock tous les échantillonnages 
qu’ils peuvent désirer. 

Des voyageurs de l’Exportation Française parcourent les Indes anglaises 
et néerlandaises, les Philippines et même l’Australie, la Tasmanie et la 
Nouvelle-Zélande. 

C’est un grand courant que M. Rouget a créé au profit de nos produc¬ 
teurs français. Modeste comme la plupart de ceux qui travaillent utilement, 
il m’en voudra de ces éloges. J’ai fait plus que lui payer h* tribut de 
l'amitié, j’ai fait œuvre de justice. 

En France, il est de bon ton aujourd’hui de se dire partisan de 
l’expansion coloniale. Telle n’était pas la mode, il y a quelques années. 
Jules Ferry s’entendait jeter comme une injure l’épithète de Tonkinois, 
devenue son plus beau titre de gloire. Les entreprises coloniales, ainsi 
qu’on les appelait, servaient de plateforme électorale, entretenant dans la 



“286 


ENTRÉE GRATUITE 


Presse et le Parlement les pires divisions, encourageant au Tonkin la 
résistance des bandes pirates et rebelles, très renseignées et escomptant 
l’évacuation du pays. 

Nul ne saura le nombre d’officiers, de soldats à qui cette politique 
néfaste coûta la vie, le chiffre de millions engloutis par centaines. 

Aussi l’historien de l’intervention française au Tonkin s’arrète-t-il avec 
complaisance devant ces hommes trop rares, énergiques et clairvoyants 
<|iii, dès le début, surent distinguer ce que le Tonkin laissait entrevoir 
d’espérances et ne craignirent pas de s’y engager. 

Nous avons parlé de M. Ulysse Pila. 

Nous trouvons ici dès nos premiers pas dans la galerie métropolitaine 
la très belle exposition de la maison Saint Frères qui nous incite à ces 
souvenirs historiques. 

Esprit ouvert à toutes les initiatives, M. Charles Saint, officier de la 
Légion d’honneur, député de la Somme, chef de cette maison, encourageait 
de toutes ses forces notre action coloniale- 

Sa grande expérience, fruit d’un demi-siècle de pratique des grandes 
affaires industrielles et commerciales, lui montrait la possibilité de mettre 
lin à l’agitation politique que le Tonkin entretenait dans la métropole et 
aux sacrilices pécuniaires qu’il entraînait, — le tout au détriment de son 
crédit — en orientant ce pays vers la production agricole et industrielle. 

Dès 1891, M. Charles Saint s’intéressait à la fondation de la première 
filature de coton du Tonkin et devenait président de cette Société. Au 
point de vue agricole, son intervention pratique devait se manifester 
avec beaucoup plus d’ampleur. 

La maison Saint Frères doit une partie de sa puissance à l’utilisation 
d’un textile du Bengale, le jute, qu’elle introduisit en France en 1841. 
Ce fut elle, également qui, eu 185(1, après de longues et coûteuses 
recherches, créa les machines et métiers pour le tissage mécanique des 
toiles de jute. 

Les belles usines de Flixécourt, Haroudel, Saint-Ouen, Moulins, Biens, 
Cont-Rémy, tous établissements modèles, situés dans la Somme, dans un 
rayon de quelques kilomètres, traitent annuellement plus de trente mil¬ 
lions (30.00u.000) de kilogrammes de jute, sur 85 millions que la métro¬ 
pole importe. 

Tout vient du Bengale, seul pays qui, principalement à cause des difli- 
eultésdela mise au rouissage et de la décortication, ait été, jusqu’ici, produc- 




Dans les Galeries Métropolitaines. 









































Dans les Galeries Métropolitaines 






























LES GALERIES METROPOLITAINES 


287 


teurdes fibres telles que les utilisent les usines de monde entier pour 
la fabrication des sacs, toiles d’emballage, cordeaux, ficelles, étoffes 
d’ameublement, etc. 

Chaque année, le marché de Calcutta enregistre le passage de treize cent 
millions de kilos de jute, environ, dans ses bazars ; la moitié est utilisée 
par les usines locales ; l’autre moitié est distribuée entre l’ancien et le 
nouveau monde. Plus de trente mille ouvriers français vivent de l’indus¬ 
trie du jute, qui exige, en outre, un matériel spécial considérable. 

Rechercher si le Tonkin et l’Annam pourraient être vivifiés à l'aide du 
lourd tribut annuel que la France paye au Bengale fut la première décision 
de la maison Saint Frères. 

Dès 1892, son agent à Calcutta, M Guyon, reçut mission d’aller se rendre 
compte sur place si les conditions climatériques et économiques de l’An- 
nam-Tonkin pouvaient être comparées à celles du Bengale. Les résultats 
de cette enquête furent nettement favorables. La mort de M Guyon, peu 
après son retour à Calcutta, retarda jusqu’en 1894 l’exécution des projets 
conçus par MM. Saint Frères. 

Entrepris en 1894 et 1895 - suspendus en 1896 — repris en 1900, 
les essais se poursuivent au Tonkin sur des bases nouvelles, tant au 
point de vue de la culture qu’à celui de la préparation des fibres, sous 
la direction de M. Duchemin, I infatigable président de la Chambre 
d’Agriculture, qui n’épargne ni son temps ni sa peine, et montre dans la 
poursuite des résultats à atteindre une énergie que tous admirent. 

Dans cet ordre d'idées, il semble, dès maintenant, possible d’affirmer 
que sous le rapport des méthodes de production, l’intervention de MM. 
Saint Frères, dans la culture du jute, produira des résultats non moins 
importants que ceux qu'ils ont fait réaliser à cette industrie en créant, en 
1856, les appareils de tissage mécaniques de ces fibres. 

Toutes les dépenses: voyages, études, graines, presses, indiens classeurs, 
primes, traitements des agents, etc., le tout représentant plusieurs cen¬ 
taines de mille francs, ont été supportées par MM. Saint Frères. 

L’exposition et la maison Saint-Frères présentée ici avec un goût exquis, 
ainsi que nos lecteurs peuvent en juger comprenait : des graines, des 
tiges vertes et rouies, de la filasse et des balles pressées de jute, ainsi que 
des fibres d’abaca provenant de leur domaine de Phu-doan. Quelques 
échantillons des magnifiques produits obtenus dans leurs usines : tissus 
d’ameublement en lin et jute. — Bâches goudronnées et ordinaires, toiles 
a voile, toiles pour store et autres cordages, cordeaux, ficelles, etc. 



288 


ENTRÉE GRàTUIjTE 


Hors concours et présidant la classe des textiles à l’Exposition de 1900, 
la maison Saint Frères était naturellement hors concours à l’Exposition 
de Hanoi. 

Nous avons donc vu MM. Saint Frères et Duchemin propageant chez 
nous la culture du jute, M. Remery s’adonnant plus spécialement à 
l’abacca ou chanvre de Manille, voici MM. P. Favier et C io , de Ville- 
franche, avec M. Simonet, notre concitoyen, développant de toutes leurs 
forces la ramie ou ortiede Chine dans les terres du Tonkin et de l’Annam. 

Dès 1880, M. I*. Favier publiait une brochure dans le but de vulga¬ 
riser la ramie, montrant quelle importance ce textile pouvait et devait 
prendre dans la fabrication des tissus. Ces faits commencent à justifier 
ses prévisions. La superbe collection des tissus de ramie que l’on put 
admirer et trouver plus beaux ([lie les tissus de soie dans la section 
chinoise ont fortement impressionné les visiteurs. 

L’obstacle longtemps invincible était la possibilité d’une bonne décor- 
licatiou. M. 1*. Favier a trouvé la décortiqueuse.qui convient à la tige. 
Aussi a-t-il donné le branle. 

Son établissement de Villefranche occupe 250 ouvriers et, depuis qu’il 
fonctionne, des établissements similaires ont été créés en Angleterre, eu 
France, en Allemagne, en Autriche, en Suisse eu Belgique. 

Si la matière première était plus abondante, des usines apparaîtraient 
un peu partout. Un ami m’écrivait récemment de France pour me deman¬ 
der de lui faire envoyer des quantités importantes de libres. Je m’adressai 
aux planteurs. Impossible de satisfaire à la demande. 11 n’y a pas de ramie 
en dehors des cultures qu’entretiennent les industriels eux-mêmes. Tous 
devront en arriver à ce mode d’approvisionnement. 

MM. Favier et C ie l’ont si bien compris qu'en ce moment même, ils 
sollicitent en Cochinchine, dans la province de Baria, une concession de 
d.000 hectares pour y cultiver le précieux textile. 

La vitrine de MM. Favier et O nous montre les applications multiples 
de la ramie qui s’insinue dans la fabrication de la toile, du linge de table, 
des peluches, des étoffes pour ameublement, des dentelles, des guipures, 
coutils, cordages, couvertures, manchons d’incandescence, dans la bro¬ 
derie, la passementerie, les lacets, les rubans et jusque dans les billets de 
banque. Mélangée avec la laine, la ramie est utilisée dans les étoffes pour 
robes de dames, la draperie, la bonneterie, les courroies, etc. Nous avons 
foi en son avenir et saluons en M. P. Favier un précurseur. 




Dans les Galeries Métropolitaines. 






















Delmas graveur Bordeaux 

Dans les Galeries Métropolitaines- 

(Il sr avk Hkiimikim iA O 




























LES GALERIES METROPOLITAINES 


2K!> 


Dans l'industrie des textiles qui nous préoccupe, les Syndicats Normands 
de In Filature, du Tissayede coton et des indiennes ont une des vitrines les 
pins importantes et les plus complètes. Les produits qui y sont exposés 
donnent aux indigènes une idée de la perfection que nos grandes manu¬ 
factures françaises ont pu atteindre. 

Chacune des maisons qui composent le Syndicat opère indépendam¬ 
ment des autres. Toutes ensemble, elles font travailler plus de vingt mille 
ouvriers. 

Les indien nés surtout, avec leurs dessins éclatants et d’un fini délicat, nous 
ont paru frapper les Annamites tout particulièrement. Si la vente en 
était intelligemment poussée, nous croyons que les indiennes de Normandie 
pourraient enlever aux imprimés de Calcutta et de Bombay, ainsi qu’aux 
articles allemands, la place qu’ils ont prise en Indo-Chine. 

C’est ce qu'ont compris MM. Fleury , Martel et Guérin — Comptoir 
de. Vindustrie linière, qui, depuis de longues années, recherchent le mar¬ 
ché colonial sur lequel ils remportent de sérieux succès. La maison exposa 
déjà à Hanoi voici tantôt douze ans, nous disait un membre du jury et 
l’un des prédécesseurs, M. Magnier, obtint même à cette occasion la croix 
du Dragon d’Annam. 

Aujourd’hui, MM. Fleury, Martel et Guérin présentent un très coquet 
échantillonnage de toiles de tout genre de leurs tissages et filatures de 
Cambrai, Abbeville, Frévent et Le Breil. On s’arrête chez eux. C’est un succès. 

Nous devons en dire autant de MM. Gustave Bernheim et C ie qui 
triomphent avec les tissus de laine, de laine et coton, de laine, coton et 
soie avec impression sur chaîne. Ils offrent aux suffrages des visiteurs des 
tissus pour robes et manteaux spéciaux aux colonies. L’industrie picarde, 
violemment attaquée par la concurrence anglaise, menaçait de disparaître. 
MM. Bernheim et C 1 " furent à la tête de ceux qui menèrent le bon combat. 
A force de persévérance et d’énergie, ils firent triompher le goût français, 
grâce à la richesse de leurs tissus. Vitrine fort élégamment garnie. 

Rivalisant avec les plus anciennes maisons des Vosges, de Normandie, 
de Saint-Quentin et d’Amiens, les fils d'Alfred Motte ont introduit à 
Roubaix leurs articles. Chez eux se filent les cotons qui s’y teignent aussi 
et s’y tissent. 

Leurs draperies fantaisie pour pantalons et costumes complets imitent 
les lainages, les satins et les satinettes dites de Chine. Ici, nous voyons 
des tissus teints en pièces, certains mercerisés et organsinés, d’autres à 
impressions métalliques. Toutes ces étoffes, destinées aux pays chauds, 



290 


ENTRÉE GRATUITE 


se vendent largement aux colonies, en Algérie, en Tunisie et dans l’Amé¬ 
rique du Sud. 

La maison est une filiale dos Etablissements Albert et Eugène Motte, 
qui occupent dans l’ensemble de leurs usines 6.800 ouvriers, auxquels ils 
distribuent chaque année sept millions et demi de salaires. 

Une autre importante maison, de Roubaix, Molte-Bossut fils, joint à la 
filature et au tissage du coton la filature et le tissage de la laine, ainsi que 
la fabrication du velours d’Amiens. 

Grand fournisseur de cretonnes aux ministères de la guerre, des colonies et 
de la marine, M. Motte-Bossut fils approvisionne le magasin central de Hanoi. 

A côté de ces cretonnes, sont exposés des croisés bien et écru pour 
paletots du ministère des colonies, des draps blancs sans couture de 2 m 40 
de large, des kakis et de la flanelle marine pour l’habillement des troupes 
coloniales, des croisés doubles, des croisés filtre et vingt autres spécimens 
d’usage colonial. 

MM. Esnault-Pelterie, Barbet Massin et C ie , avec une conscience à 
laquelle il nous faut rendre hommage, n’exposent rien de spécialement 
préparé pour l’Exposition de Hanoi, mais leurs cartes courantes d’échan¬ 
tillonnage pour 1903. Là sont les toiles lisses, croisées, les salins trame 
et chaîne, les armures, les jacquards en différentes laizes et surtout les 
cotons mercerisés. Les Annamites admirent ces tissus de différentes couleurs, 
auxquels le mercerisé donne le brillant et les tons de la soie. Nul doute 
que ces produits ne réussissent dans le pays. 

Très répandue aux colonies, la maison Esnault-Pelterie, Barbet-Massin 
et C ie s’est depuis plus de vingt ans attachée soit à créer des articles neufs, 
soit à produire en France ceux de l’étranger. Autrefois, l’industrie des tissus 
pour la reliure était l’apanage de l’Angleterre ; depuis 1889, nos compa¬ 
triotes ont réussi à arracher ce monopole aux Anglais et à leur faire en 
ce genre une concurrence sérieuse. Ce soûl des vaillants. 

Les tissus d’ameublement s’étalent somptueux dans la galerie. MM. 
Combé et Delaforge , en envoyant des soies dans ces régions soyeuses 
d’Extrème-Orient, ont voulu montrer ce que Ton peut obtenir avec les 
matières premières qu’elles produisent. La collection exposée ne comprend 
pas moins de i .81)0 articles et résume toutes les difficultés du tissage. 
Elle a exigé plus de cent montages différents. Les Japonais y prenaient un 
tout particulier intérêt. Nous les avons vus étudiant de très près un 
merveilleux lampas sur fond vert tramé de soie or de 3 m 50 de haut sur 
pu q:, ,i,; 1-u ge et qui, sur tissage, disait une fiche, n’avait pas exigé moins 



LES GALERIES MÉTROPOLITAINES 


201 


de 80.000 cartons. Ces lampas, ces damas de soie, ces brocatelles, ces 
velours de Gènes font le plus grand honneur à l’habileté des ouvriers de 
MM. Combe et Delaforge, dont l’usine, qui compte deux cents métiers 
montés en grande lisse et cent en petite, lance sur le marché des étoffes 
variant comme prix de sept à deux cents francs le mètre. 

M Louis Blondet, du faubourg Poissonnière, (pii possède un tissage 
mécanique à Monveaux, n’a envoyé à Hanoi (pie quelques types de pan¬ 
neaux décoratifs à sujets. Sans espoir d’affaires, il voulut seulement, nous 
dit un de ses amis, faire preuve de bonne volonté vis-à-vis du Comité des 
exposants, dont il fait partie à litre de membre de la Commission de 
Contrôle. M. Blondet a eu tort, car ses tissus à suje's sont remarquables. 
Indépendamment des grands hôtels et cafés qui se multiplient en Extrême- 
Orient, les Chinois et les Annamites apprécient grandement ces scènes que 
nos artistes de tissage font vivre sour leurs yeux. 

M. Léon Châtiée en sait quelque chose, lui, dont nous retrouvions dans 
un de nos hôtels officiels le grand panneau de la Chasse à courre, genre 
tapisserie de Bruges. D’autres panneaux décoratifs, imitation des Gobelins, 
nous paraissent vraiment intéressants pour 1rs colonies. M. Chanée répand 
le bon renom de l’industrie française par ses agences de Londres, de 
Bruxelles, d’Amsterdam, de Madrid, de Berlin, de Vienne, de Turin et 
d’Alger. 

Le roi des décorateurs, Jansen, exposeà côté d’eux. Certes, ce n’est qu'une 
vague réminiscence de ses riches salons de la rue Royale, que tous les 
Parisiens ont visités, l’un où trône l’art ancien, l’autre, en face, délicieux, 
séjour de l’art moderne, et desquels les mobiliers somptueux s’échappent 
pour orner les principaux hôtels particuliers de Londres, d’Amsterdam, 
d’Anvers, de Pétersbourg. M. Jansen est encore un de ceux qui font 
triompher à travers le monde ce goût exquis, resté l’apanage de notre art 
parisien. 

C’est léger, léger, léger, léger, léger ! ! 

Du tulle! De la dentelle! De la plume ! Des fleurs! 

Toutes choses mignon nettes, faites pour plaire comme la femme est faite 
pour être aimée 

Articles d’exportation par excellence, le tulle et la dentelle, dans ce pays 
où, par les accablements de l’été, tout ce qui pèse est une souffrance. 

M. Bellan Léopold est le maitre du tulle, le maître incontesté ! Ses 
robes pailletées avec applications de mousseline simples, légères, sont 
douces à l’œil, ainsi qu’une joue de pucelle. 



ENTRÉE GRATUITE 


29:2 


Pour la dentelle, quatre fabricants se disputent la palme et je veux les 
classer par ordre alphabétique, tant j’admire leurs trois vitrines et je reste 
indécis. 

Ces robes et corsages brodés, cette robe mousseline avec application de 
tulipes, légères vraiment comme des mousses, et que nous offre M. Jacques 
Banès séduiraient les plus difficiles ; cette robe du soir de M. Henri Héquel , 
président delà Chambre syndicale des dentelles et des broderies, est un 
délicat poème, alors que cette capiteuse robe satin blanc à gerbes de 
roseaux brodés or séduisît à ce point une de nos plus élégantes mondaines 
que nous la lui vîmes porter au dernier bal de l’Exposition; ces dentelles 
de style ancien, modèles créés pour les couturières et les lingères, par M. 
LéonLéré, feraient tomber en arrêt tous les amants du beau ; — quant à ces 
cols artistiques en guipure et dentelles, à cette robe en dentelle et tulle 
pailleté pour bal et soirée, ils montrent une constante recherche delà haute 
nouveauté. M .Paul Marescot a introduit dans les départements des Vosges 
et de la Haute-Saône la fabrication des guipures d’Irlande, jusqu’à ce 
jour exclusivement produites par l’Angleterre. Ses articles ont vente 
large aux colonies. Si j’étais riche, bien riche, je prendrais délicatement les 
merveilles des Marescot, des Banès, des Léré, des Bellan, pour les offrir à 
ma mie... 

M. Albert Lolliot recueille les plumes et les duvets. Les indigènes 
s’arrêtent devant son exposition, la plus belle du genre, car ils y retrouvent 
des plumages connus. Voici des écharpes en marabout des Indes gris, un 
fichu Charlotte marabout blanc, un oiseau de paradis, un groupe d’oiseaux 
minutas, un oiseau manucod, un foliotocol, un éventail en autruche sur 
écaille jaspée, un autre nacre oriental, or et plumes d’autruches, une série 
de boas en plumes d’autruche rouge bordé noir, mauve et blanc, damier 
blanc et noir, vert bordé blanc, chèvrefeuille, turquoise el blanc, el vingt 
autres bibelots qui sont autant de bijoux. 

La section du vêtement. 

Bûcher , président de la Chambre syndicale des Fournisseurs militaires 
de France depuis 189J est toujours digne de sa réputation. Ses uniformes 
ont une légèreté, une souplesse, un fini qui les font reconnaître entre 
tous. La vitrine de Hanoi abrite l’uniforme du général prince Fushimi, du 
Japon ; dolman à brandebourgs et aiguillettes, broderies. Puis, ce sont 
des costumes de télégraphistes coloniaux, un uniforme de cavalier hongrois, 
d’un général de l’Empire, d’autres costumes de fantaisie, riches, très riches. 



LES GALERIES MÉTROPOLITAINES 


200 


Los Etablissements Haleinbourg et Akar réunis, dans leurs usines 
de Paris, d’issoudun, de Flines, confectionnent, pour hommes et jeunes 
gens, à des prix d’un bon marché invraisemblable, d’excellents vêtements, 
dont quelques modèles sont destinés aux colonies. 

Les magasins de la Samaritaine — F. Cognacq - sont les mieux fournis 
des glandes maisons de nouveautés! Des complets en flanelle de Chine et 
d’autres en toile kaki ont remporté ici eu réel succès, que revendiquaient 
aussi les costumes, les corsages et les chapeaux pour dames. Lorsqu’on 
mit en vente les objets exposés, les amateurs se battirent littéralement 
pour entrer en possession des objets convoités. Certains peignoirs, certains 
corsages eu soie à sept francs, excitaient les désirs des visiteuses. Chaque 
modèle eût certainement été vendu plus d’une centaine de fois. C’est de 
la vraie confection coloniale. 

En face, les bustes et mannequins de Slochman frères, destinés à l’Ecole 
Professionnelle de Hanoi. D'une forme élégante, ces mannequins d’hommes 
sont aussi solides que les bustes de femme séduisants. On a dit, du reste, 
des Stockman que leurs bustes étaient le plus parfait modèle de la jolie 
femme. C’est à eux que M. Pavie fit confectionner les mannequins destinés 
au musée ethnographique et pour l’établissement desquels les Stockman 
n’avaient que des croquis et des épreuves photographiques. Les manne¬ 
quins sont frappants de vérité. 

MM. Etais Mousseron et L. Villeminot ont créé l’industrie du jersey 
dans leurs usines de Corbie et leurs ateliers parisiens. Ils n’ont pas de 
concurrent sérieux pour cet article et non plus que pour le tissu des 
Pyrénées. Les bénélices sont distribués au personnel dans de larges pro¬ 
portions. 

L’exposition de la Collectivité des Bonnetiers de Troyes soutient 
dignement la vieille réputation de la courageuse Compagnie. Parmi ses 
membres, citons M Louis Bonbon fils, qui implante à Troyes l’industrie 
de la bonneterie et dont les procédés et les machines ont souvent servi de 
guides à ceux (pii suivirent son exemple. Créateur de la bonneterie coupée 
qui a pris, depuis, une grande importance, M. Bonbon tils tient une large 
place dans l’exposition collective. Tous ses articles, sans exception, sont 
de premier choix. De hautes récompenses ont déjà été obtenues à l’étranger 
par l'honorable industriel qui s’est vu médailler à Melbourne et Chicago. 

Coquillot, le grand bottier parisien, fournisseur de l’Etat-Major, a en¬ 
voyé des chaussures de luxe et des bottes d’équitation, dernier mot d e 
l’élégance et des qualités solides. 



294 


ENTRÉE GRATUITE 


Avant de quitter cette section, admirons les Blanchisserie et Teinturerie 
de Thaon (Vosges)- Cette Société anonyme, considérable comme importance, 
a des clients dans la France entière. Elle fait, en tous cas, la teinture, le 
blanchiment et l’impression de tous les fabricants des Vosges. 

En effet, le blanchiment, la teinture, l’impression et tous les genres 
d’apprêt et de finissage se font dans ses ateliers sur tous tissus de coton : 
unis, croisés, satins et façonnés de tout genre. Comme exposition, des 
lissus de coton blanchis, teints, imprimés et apprêtés qui représentent ce 
qu’il est possible de faire de plus parlait, Ils égalent et surpassent même 
les anciennes exportations de l’Angleterre et des autres nations étrangères 
dans nos colonies. 

Très dans le mouvement, la Blanchisserie et Teinturerie de Thaon n’a 
pas hésité à immobiliser des capitaux considérables en créant des établis¬ 
sements nouveaux, spécialement deslinés à la préparation des articles 
exportables. Elle voulait ainsi aider à la création de nouveaux débouchés 
pour l’industrie française et arracher notre marché à l’industrie étrangère. 
Les efforts de la Société furent sur plusieurs points couronnés de succès. 
La persévérance leur donnera bientôt la complète victoire. 

11 y a de tout dans cette Exposition et je me plais à voir ce qui attire 
plus particulièrement les indigènes. Un groupe de congaïs échange des 
observations qui les font s’esclaffer devant une vitrine de... papier à 
cigarettes. L a Bloc Persan les attire non parce que M ,ne V ve J. llatterer 
est, nous dit une pancarte, fournisseur brevetée de la maison impériale 
île Sa Majesté le Schah de Perse, mais à cause d’une série vraiment 
amusante de réclames illustrées. Une jolie femme allume sa cigarette à 
celle d’un coquet sous-officier de chasseurs à cheval et les congaïs 
s’amusent comme de petites folles. Elles discutent d’autre part l’infinie 
multitude des papiers gommés, non gommés, à bout doré, que sais-je 
encore, discussions de connaisseurs pour elles qui, toute la journée, font 
alterner la cigarette avec la chique de bétel. 

Suivons-les. Devant les lits et fauteuils mécaniques de A. Dupont , de Paris, 
les langues vont leur train. Qu’il ferait bon s’allonger pour la sieste sur cette 
chaise longue articulée, se balancer dans ce lit suspendu au lieu de l’in¬ 
commode hamac, s’asseoir dans ce fauteuil dont chaque pièce, grâce à un 
ressort habilement dissimulé, peut prendre une position que la fantaisie ins¬ 
pire. Ce serait le comble du confort dans la voluptueuse jouissance des 
longues rêveries. Quant à cette table médicale, un geste, un mot de la plus 
hardie et toute la bande, honteuse, de fuir en gourmandant la trop bavarde 



LES GALERIES MÉTROPOLITAINES 


205 


Chez Delellrez, le roi des parfumeurs, c’est bien autre chose. Les 
minutes si 1 succèdent et nos perruches ne se lassent pas de jacasser Elles 
découvrent mainte forme de coffret, de sachet, de flacon jusque-là incon¬ 
nue. Les seigneurs et maîtres de ces dames sauront évidemment ce qu’il 
en coûte de leur laisser visiter l’Exposition. Rien ne sera plus assez beau 
pour elles et l’ami Serra devra multiplier ses approvisionnements s’il veut 
satisfaire les désirs de ces petites coquettes. La vitrine de Delettrcz est 
certainement la mieux réussie de toutes celles des parfumeurs parisiens 
et elles sont nombreuses. Tels sachets aux iris moussus, tels écrins à 
fleurs rouge et or sur satin blanc, tels coffrets modem style sont des 
bibelots exquis et, se dégageant de cet amoncellement de suavités, un 
parfum troublant, d’une infinie douceur, qui fait venir le sang plus vif à 
fleur de peau, alanguit les regards de nos belles. 

Revoilà les images avec Y Imprimerie Artistique de l'Est ou Phototypie 
d'art .4. Bergeret et C ic , qui expose une série de travaux dans le goût 
moderne absolument remarquables et des collections variées de cartes 
postales qui atteignent, semble-t-il, la perfection du genre. Nos gamines 
y retrouvent une foule de types d’Extrême-Orient qui les intéressent et 
les amusent. Pendant ce temps, nous lisons sur un tableau-notice que les 
ateliers de A. Bergeret et O, de Nancy, qui possèdent aussi une maison 
à Zurich, sont cotés comme les plus importants d’Europe pour le procédé 
phototypique, occupent 150 ouvriers, 27 grandes presses et une dizaine 
de machines-outils qui répandent par an sur le marché plus de 70 millions 
de cartes postales. 

Les écailles sont aimées des Annamites. Aussi lesproduits deM. G. Latou- 
<he Jeune font-ils leur admiration. Ils valurent au chef de la maison, en 
1000, une médaille d’or avec félicitations du jury. Une glace en écaille 
sculptée, d’un»! valeur de dix mille francs, est un bijou royal tout autant 
que ces deux peignes également sculptés et représentant chacun cent 
louis. Les déchets (T’écailles sont utilisés pour la fabrication d’articles 
moins riches < onnus sous le nom d’écaille moulée. 

Des garnitui es de couteaux, des nécessaires de toilette, des modèles 
extrêmement variés de peignes et d’épingles à cheveux font écarquiller, 
autant que faire se peut, le yeux bridés des belles minettes. 

Voici des plumes, des porte-plumes et des œillets métalliques de la 
Manufacture Française de G. Bac, dont les usines fument à Boulogne-sur- 
Mer et Vitry-sur-Seine. Des plumes de diverses couleurs forment d’origi¬ 
naux écussons: les unes dorées ou bronzées, d’autres blanches. Elles sont 



mêlées à des porte-mines,des étuis, des bois de porte-plumes eu bambou, 
en celluloïd, en métal — les fameuses encres Antoine, de Henri 
Plisson et O, qui battent en réalité les encres étrangères à renommée 
bruyante — le papier fabriqué avec de la libre de maïs cannelée par 
Henri Chauvin , de la Papeterie de Paillard à Poncé (Sarthe) — une très 
ancienne et très sérieuse maison, fondée en 1763 par Elie Savatier ; 
spécialité du papier à la Salamandre — des épées du premier fabricant 
de France, le Parisien L. Lacroisé : épéesd’otïiciers de toutes armes, épées 
de combat,lattes, etc.,des coupe-papiers du modèle exact, bien que 
réduit du sabre de cavalerie, ne sont pas en assez grand nombre. Tous 
seraient enlevés comme les brioches fraîches de la Pâtisserie de la Lune 

Un magasin de jouets d’enfants, celui de J. du Serre, de la rue des 
Ilaudriettes. Avec beaucoup de mes contemporains je supposais que 
l’Allemagne et le Japon détenaient presque sans conteste le marché des 
bazars. Je m’endurcissais dans une erreur profonde. Les ateliers de M. du 
Serre fournissent les grands bazars parisiens et plus de leurs exportations 
vers Singapour et l’Extrême-Orient, dépassent chaque année cinq millions de 
francs. Le fabricant parisien est arrivé à pouvoir livrer des articles très 
soignés à des prix fabuleux de bon marché ; voici une panoplie de turco 
avec sac garni, chéchia, fusil, guêtres, baïonnette, ceinturon, cartouchière, 
etc., le tout pour un gamin d’une douzaine d’années et ne valant (pie dix 
francs ; vingt un autre uniforme avec casque et cuirasse ; une poupée 
bavarde avec robe de soie brodée, une panoplie de général en chef., etc., 
etc. Mes congaïs annamites s’attardent et s’amuseraient bellement si la 
vitrine pouvait leur être ouverte. 

Devant la voisine, même station. M. E. Carrière, du boulevard 
Richard Lenoir, a conquis le marché étranger avec sa miroiterie. Les 
miroirs à cadres estampés, c’est-à-dire repoussés au balancier peuvent 
se vendre de 8 francs 50 à 14 francs la grosse et ils sont tout à fait établis 
dans le goût des Chinois. Les produits de l’industrie allemande ne sont 
pas comparables comme fini et comme élégance à ceux dont M. Carrière 
fait les dessins lui-même. C’est clinquant, étincelant; cela « a de l’œil » 
et se trouve en même temps fini comme il convient. 

Les articles de réclame pour grands magasins : éphémérides avec 
baromètre, les chromos encadrés, et autres bibelots sont aussi, parmi les 
spécialités de la maison Fort, intéressants au point de vue du développe¬ 
ment de notre industrie nationale. 



LES GALERIES METROPOLITAINES 


207 


Voici encore la vitrine de la tant célèbre orfèvrerie Ch ristofle, pratique 
comme aucune autre au monde en Extrême-Orient, où elle jouit au reste 
d’une réputation bien méritée. Très riche, cette grande vitrine renferme 
des surtouts, des candélabres, des garnitures de cheminées d’un 
dessin exquis et d’un art très pur. 

Près de là les pianos de Staub , spécialement construits pour les 
colonies et les meilleurs que nous connaissions pour ces climats — les 
articles en caoutchouc de Fayaud — les ustensiles de campement de la 
maison Henry que tous ceux prêts à partir pour les colonies devraient 
aller visiter avant de quitter la France — les glacières pratiques au 
premier chef de Bordier et Navet — les instruments chirurgicaux de 
Vaast , aux bons offices duquel espérons ne pas devoir recourir — et les 
pharmacies coloniales fort bien comprises de Rousin. — L’alcool de 
menthe Clonet a garni une coquette vitrine. Très soigneusement préparé, 
ce cordial est préféré par beaucoup de médecins nos amis à d’autres 
marques connues. 

Avec la maison J. Delmas, de Bordeaux, à qui nous avons confié l’il¬ 
lustration de cet ouvrage, la grande imprimerie nancééenne mène très 
certainement le train du peloton des imprimeurs du monde entier qui 
se sont fait une spécialité de la carte postale illustrée dont l’usage s’est 
partout répandu. Tous deux, après leurs succès à Paris, en 1900, ont 
obtenu à Hanoi un grand prix. 

Décidément, les petites congaïs que nous liions avec persévérance 
cherchent à s’instruire. Parmi les nombreux volumes illustrés que la 
Librairie Larousse présente au public, deux attirent particulièrement les 
regards des visiteurs de notre Exposition. Les Colonies Françaises que 
possèdent déjà tous ceux qui prennent intérêt aux choses coloniales. 
Véritable encyclopédie, ce recueil très complet devrait être consulté par 
qui veut parler des colonies françaises ou écrire à leur sujet. Nous 
verrions ainsi beaucoup moins de notions fausses répandues dans le public. 
Parmi beaucoup d’autres, les noms d’Henri Lorin, Baudriilart, de 
Milloué, Cordier, Demorgny sont un garant de la valeur du texte. Quant 
aux gravures, irréprochables d’exécution, elles n’ont point la banalité 
ordinaire des illustrations de ce genre. 

Nous ignorions l'Atlas Colonial Illustré , l’une des dernières nouveautés 
de la librairie Larousse. 11 vient bien à son heure et contribuera pour une 
large part à vulgariser ce que doit savoir tout Français sur nos diverses 



ENTRÉE GRATUITE 


298 


dépendances, à en évoquer en une profusion de photographies prises 
sur le vif, la physionomie réelle et pittoresque, ainsi qu'à fixer par des 
cartes très nettes les idées du lecteur. 

Une carte d’ensemble des colonies françaises, puis une carte en couleur 
hors texte pour chaque possession importante et un très grand nombre 
île cartes noires remarquablement précises et faciles à lire. Des renseigne¬ 
ments sur la nature du sol, le climat, la population, la production, la 
situation économique, l’histoire et même l’administration de la colonie. 
Huit cenls photographies de paysages et cités, de costumes et types 
humains, d’animaux, de scènes de mœurs avec les portraits de ceux qui, 
soldats ou administrateurs, ont fait la « plus grande France ». 

Depuis le fameux dictionnaire dont la nouvelle édition illustrée en sept 
volumes a déjà été répandue à 147.000 exemplaires, nous dit une notice, 
la réputation de la maison Larousse n’était plus à faire dans le monde. 
Par le développement que MM Hollier Larousse, Claude Augé et leurs 
collaborateurs ont donné à la vulgarisation des questions coloniales, ils 
avaient droit à l’expression spéciale de notre gratitude. 

Nous ne sortirons pas de la section. Les visiteuses sont en arrêt devant 
la vitrine de la Fonderie Deberny et C' c . Approchons-nous. Toute une 
série d’impressions en caractères quoc-ngu détaille des sentences que 
chacune répète et commente. Voici d’autres caractères Klnnêr Chrieng 
el Klnnêr Mul adoptés par l’Imprimerie Officielle du Protectorat du 
Cambodge. Deberny triomphe dans cet art de la fabrication des caractères 
extrême-orientaux. Il fut, croyons-nous, le premier à les répandre et il 
est resté le maître. 

C’est grâce aux fontes Deberny que la maison F.-IL Schneider, son repré¬ 
sentant au Tonkin, a vulgarisé les belles éditions annamites, quoc-ngu, 
chinoises et sanscrites. Notons en passant une observation originale. La fon¬ 
derie Deberny voit fonctionner chez elle depuis 1848 une caisse d’atelier 
qui sert de base à la participation du travail aux bénéfices... et aux pertes. 
Le cas s’est présenté une fois, dit la pancarte, au cours des cinquante- 
cinq exercices écoulés depuis sa fondation. C’était en 1852. Depuis cette 
époque lointaine, la colonne des bénéfices et des participations actives 
n’a fait que s’accroître à la grande joie de tous. 

Un groupe d’hommes graves discute autour d’une vitrine circulaire, où 
des fioles et des boites de toute forme laissent voir des huiles et des 
graisses variées. G. Borrel et fils, nous dit l’enseigne, usines à Bagnolet 



LKS GALERIES MÉTROPOLITAINES 


291) 


près Paris, succursale à Roubaix. Le jury <!e la section discute en ce 
moment les produits et les titres de l’exposant. C’est la plus importante 
maison de France pour les colles, les graisses et les huiles, dit un des 
jurés, et l’une des plus anciennes, car elle date de 1840. Colles de nerfs, 
gélatines, collettes : G.500.000 kilogs par an, Messieurs ! (Juo de colles ! 
Élue de colles ! Graisses pour la savonnerie, huiles industrielles, huiles 
de pieds de bœuf et de mouton. Huiles minérales La maison G. Rond 
et fils est concessionnaire de tous les abattoirs de la Ville de Paris, des 
principales villes de France et de l’étranger. 8 grands prix ; 15 
médailles d’or et d’argent. Evidemment, Hanoï ne peut offrir qu’un 
quatrième grand prix à ce digne représentant de la grande industrie 
française. 

Nos gamines annamites n’ont pas compris grand chose à ces questions 
de colles et de gélatines. Elles se jettent sur une vitrine oii s’étalent 
d’innombrables modèles de couteaux. La maison Thinet en expose de 
solides et de délicats : manches en nacre, en corne, en ivoire, en ébène ; 
garnitures en argent ciselé ; lames droites évidées, incurvées. Il est des 
couteaux soignés comme de petits objets d’art. Une des congaïs sort de 
la boite incrustée qu’elle tient sous le bras un très beau couteau à bétel, 
afin de le comparer aux truelles et aux pelles à glace exposées par 
Thinet. Une grimace significative. Le couteau annamite est trouvé tout 
à fait inférieur. Signalons cet élément d’exportation au fabricant parisien. 
Un riche modèle à la mode du pays pourrait avoir grand succès dans 
toute la péninsule indo-chinoise. 

B. Sirven, de Toulouse, triomphe avec ses calendriers en chromolitho¬ 
graphie, ses calendriers de poche très pratiques, ses menus élégants 

Le jury s’est arrêté cette fois devant l’exposition de carreaux cérami¬ 
ques de Léon de Smet el C ie , de Canteleu-la-Lille, intéressante au 
plus haut point pour nos coloniaux d’Indo-Chine, au moment où les 
hôpitaux comme ceux de Saigon sont reconnus absolument défectueux 
au point de vue hygiénique. MM. de Smet et C ie exposent des modèles 
de revêtements, de gorges-pieds, de poteaux et de pièces diverses exécutés 
par eux suivant les plans et indications des docteurs et de M. Florentin 
Martin, architecte de l’Institut Pasteur de Paris. Les principaux hôpitaux 
de France, les maternités, le nouvel hôpital Pasteur et le nouvel Institut 
biologique Pasteur leur ont fait exécuter tous leurs travaux de carrelage, 



300 


ENTRÉE GRATUITE 


de revêtements, de céramiques, de mosaïque artistique de grès, industrie 
créée eu France par cette maison. Une collection de médailles d’or et de 
diplômes d’honneur récoltés dans tous les pays du monde, à Liverpool, 
à Délit, la patrie des céramistes, à Amsterdam à Anvers, à Melbourne, 
Adélaïde et Calcutta disent assez le succès de la maison de Smet, que nous 
pouvons considérer comme un triomphe de l’industrie française en 
apprenant que nos compatriotes viennent d’être chargés de l’installation 
d’un hôpital en Amérique. Bravo ! (1) 

Nous nous sommes attardé. Nos petites compagnes ont fui les carreaux 
céramiques. C’est un gros chagrin, mais il ne saurait nous faire oublier 
nos devoirs de chroniqueur, alors surtout que nous entrons dans la travée 
de la photographie. Grave question pour tout colonial, pour tout écrivain 
d’aujourd’hui. Quel appareil emporter. 

A notre avis après une longue expérience, nous mettons deux maisons 
hors de pair. 

Depuis dix ans, nous utilisons le Vérascope Richard. Notre appareil, 
promené sous toutes les latitudes pendant ses sept années de colonie, a 
pris un bain d’une heure dans un rapide du Mékong. Il n’est point rentré 
en France et plusieurs photogravures du présent ouvrage proviennent de 
ses objectifs Zeiss. Voilà qui me dispenscde plus longs arguments. Plus de 
3.000 positifs sur verre, obtenus avec des plaques Guilleminot, nous 
permettent de refaire de temps à autre nos voyages et de retrouver les 
sensations vécues autrefois. 

MM. üemaria Frères ont, de leur côté, apporté tous leurs soins à la fabri¬ 
cation d’un matériel colonial où nous devons remarquer la jumelle « Capsa » 
stéréoscopique, à décentrement et à transformation panoramique automa¬ 
tique — le « Cabb », appareil à main pliant, 0X12, avec châssis qui se 
chargent en plein jour, tout en teck vissé et en cuivre oxydé— et surtout 
le détective « Marquise », supérieur suivant nous à tous les détectives. Tout 
en bois de teck poli et verni avec ses parties assemblées et consolidées 
sans collage avec des vis en cüivre, la « Marquise» se chargeant en plein jour, 
est un appareil 9X12 de tout premier ordre pour les climats tropicaux. 

MM. Demaria frères exposent aussi de très nombreux accessoires : 
chambres et piedsspéciaux pour les colonies appareils d’agrandissements, 
lanternes à projection, etc., etc. 


G) L’exposition de Smet et O a été offerte au Musée Commercial de Hanoï. 






Delmas graveur Bordeaux 

Dans les Galeries Métropolitaines 

Vn.MoKivA.Mimn \ — .M.AGGl 











































LES GALERIES MÉTROPOLITAINES 


301 


Voici la vitrine de R. Guilleminot, Rœspflug et C' c dont nous parlions 
tout à l’heure. Leurs plaques ont des fanatiques dont nous sommes. Les 
opalines inventées par M Guilleminot donnent, en positif, des reliefs 
merveilleux. 

Un dôme supporté par d’élégantes colonnettes. Sous le dôme, des 
flacons garnis d’étiquettes à fond jaune Près du tout, un jeune Annamite, 
au turban correctement plissé, sérieux comme une grue antigone ou un 
membre de la Haute-Cour Nous sommes en face de F Exposition Maggi 
et nous lui devons un témoignage de reconnaissance, ainsi qu’à son repré¬ 
sentant au Tonkin, la maison Debmux Frères, qui ne manque jamais, dans 
nos approvisionnements de broussailleux, de joindre à ses conserves, les 
premières de France et de I étranger, ces petits flacons, ces petites boites 
si pratiques pour le voyageur, avec lesquels notre bep cl) annamite 
confectionnait en quelques minutes un réconfortant potage sous les ombrages 
touffus des grandes forêts laotiennes. 

Signalons en passant la très complète exposition de la maison Debeaux 
Frères, que nous avions omise dans notre visite aux galeries tonkinoises et 
bien involontairement, car MM Honoré et Alfred Debeaux, fondateurs de 
cette Société au capital de 600.000 francs, propriétaires de l’Hôtel du 
Commerce à llaiphong, où tout le Tonkin a passé, passe ou passera; les 
frères Debeaux comptent bien parmi les plus sympathiques et les plus 
courageux de nos colons. Ils font construire en ce moment au centre de 
Hanoi un vaste immeuble avec galeries destinées aux articles « nou¬ 
veautés pour dames » genre Louvre et Bon Marché. Leurs maisons d’achats 
à Marseille et Paris leur permettent d’alimenter sans peine ce qu’ils ont 
bien appelé leurs Magasins Généraux d’Haiphong et de Hanoi. 

Nous parlions de forêt et comme fond de tableau, nous voyons la très 
belle exposition de MM. Vilmorin-4ndrieux, avec ses graines d’arbres 
et de plantes économiques spécialement recommandées pour les colonies : 
caféiers de Libéria, de Java, de Guatemala, Bourbon et autres lieux, 
cacaoyers, canelliers de Ceylan, caoutchoucs de Geara, du Para, lianes 
landolphias, abacas, cocas, kolas, poivriers, arbres à thé d’Annam, 
vanille, que sais-je encore ? Tout est installé dans de superbes panneaux 
en bois de teck (piigarnissent une muraille de la section ; chaque lot retenu 
par un verre convexe cerclé de cuivre donne un aspect original à cette 
exposition. Avec des graines potagères, fourragères et industrielles pour 


(1) Cuisinier. 




fîO') 


ENTRÉE GRATUITE 


les colonies à climat chaud, MM. Vilmorin-Andrieux et C ie offrent une 
série de notices qui renferment d’utiles et pratiques renseignements pour 
toutes ces cultures. Les coloniaux leur doivent un témoignage de recon ■ 
naissance. L’ensemble prendra place dans notre Musée Commercial. 

Une bienfaitrice de l’humanité ! La Société du Traitement des Quin¬ 
quinas Pelletier, Delondre et Levaillant, propriétaires de l’antique et 
fameuse marque du sulfate de quinine des 3 cachets. 

C’est en 1828 que M. Armet de Lisle père fonda l’usine de Nogent-sur- 
Marne, et, quelques années plus tard, y réunit les trois fabriques de 
MM. Pelletier, Delondre cl Levaillant, d’où l’origine du sulfate de 3 cachets. 
Peu à peu, l’usine s’agrandit pour arriver avec la Société nouvelle, fondée 
en 1882, à occuper plus de cent ouvriers experts dans ses ateliers de 
broyage des écorces, d’extraction et de cristallisation et de purification 
des sels de quinine. L’usine, dit la notice, occupe une superficie de 
20.000 mètres carrés. 

Dans la vitrine, on peut suivre la production du quinquina dans toutes 
ses phases jusqu’au produit pur : la quinine. Là sont, eu effet, de belles 
écorces de quinquinas, îles coupes transversales d’arbres qui permettent 
de se rendre compte du développement de l’arbre de six en six mois. 
Des écorces moussues ; des réductions des séchoirs de Java où sont placées 
les écorces fraîches enlevées de l’arbre au moyen de couperets spéciaux 
(Ini sont sous nos yeux. Enfin, les diverses préparations que suivent les 
écorces jusqu’à la quinine pure, préparée avec ce soin méticuleux qui 
donne toute confiance au broussailleux suant la fièvre et lui rend l’éner¬ 
gie avec la santé. 

L’alimentation ! 

Des sucres raffinés en pains, en grains, concassés, granulés, pilés, en 
poudre, en morceaux, que serrent des boites de carton, de zinc, de fer- 
blanc, des bâtardes ou cassonnades blanches et blondes, des mélasses 
brutes ou raffinées, de quoi donner mal au cœur à tous les élèves de nos 
écoles hanoïennes ! 

La Société nouvelle des Raffineries de sucre de Saint-Louis à Marseille, 
qui fait cet envoi, s’est donnée la peine de préparer pour l’Exposition de 
Hanoi une très élégante brochure qui fait les délices de nos Annamites. 
Un lion du plus bel or, marque delà maison, dresse fièrement sa tète 
chevelue au milieu d’une chaîne de pains de sucre éblouissants de blan¬ 
cheur. Nous y lisons que cet important établissement, qui remporta der- 



LES GALERIES MÉTROPOLITAINES 


300 


uièrernent à Paris deux grands prix pour l’exportation et la consomma¬ 
tion, avait sa place bien marquée, car il fournit à lui seul près de la moitié 
des quantités totales de sucre raffiné que la France expédie au dehors. 

Le Maroc et le Golfe Persique sont plus spécialement son domaine avec 
notre Tonkin, où le lion marseillais est très en honneur, car la pureté 
des sucres qu’il abrite, leur blancheur, leur parfaite siccité, leur permet 
de voyager sous les climats les plus chauds. Il voyage aussi non seulement 
à travers l’Algérie, la Corse, la Tunisie, la Syrie, la Turquie, le Caucase, 
mais encore sur la cote occidentale d’Afrique, à Madagascar, dans les 
Indes et jusqu’en Australie. C’est donc une industrie nationale qu’il nous 
appartenait de signaler, puisqu’elle fait honneur au bon renom de notre 
patrie. 

Mouton et C"'. — La Truffe , Société en commandite, qui siège à Péri- 
gueux, naturellement. Nous sommes en présence d’une « éprouvette 
gastronomique », ainsi que parlait Brillat-Savarin, c’est-à-dire un de ces 
mets au seul aspect desquels toutes nos papilles dégustatives entrent en 
titillation C’est qu’il est ici des truites, de vraies truffes, monstrueuses, 
qui pèsent jusqu’à 530 grammes, et des pâtés et notamment des foies 
gras auxquels le précieux tubercule communique son exquis fumet. Nul 
n’égale les Bouton pour la truffe ; chacun sait cela au Périgord, car c’est 
l’aïeul Edouard Bouton qui fut l’un des premiers exploiteurs de la truffe 
commerciale et parmi ceux qui se livrèrent aux premiers essais pour la 
conservation des produits alimentaires. La voie tracée, nombreux vinrent 
s’y engager, mais Bouton et la Truffe ont tenu à honneur de conserver 
leur vieille et solide réputation. Des croquis nous donnent une idée des 
vastes ateliers de brossage et pelage des truffes, des machines inventées 
par un des propriétaires de la maison, des ateliers de bouillerie, de fer¬ 
blanterie et autres. Mors concours, cela va sans dire. 

MM. Godard et C io , représentants de la Truffe, nous ont permis, au 
cours de nos nombreux banquets d’Exposition, de déguster les excellents 
produits de l’industrie périgourdine. 

Fromage ! Poésie ! 

Le refrain du bon chansonnier Meusy nous revenait à la mémoire, tandis 
que nous examinions les boites et les notices de la Société des Caves et des 
Producteurs Réunis de Roquefort. Nous nous reportions par la pensée à 
ce coin pittoresque de l’Aveyron, où nous visitâmes jadis, en plein éboule- 
mentdu rocher calcaire qui les protège, les caves naturelles traversées par 
des courants continus d’air frais et humide. 



ENTRÉE GRATUITE 


301 


Cent cinquante mille litres de lait pur de brebis traité chaque jour par 
les Caves et Producteurs Réunis pour arriver à lancer à travers le monde, 
chaque année,le chiffre colossal de cinq millions de kilogrammes de fromage. 

« Un dessert sans fromage de Roquefort est une belle à qui il manque 
un œil », disait notre maître Rrillat-Savariu. 

Grâce aux soins particuliers pris par les grands Producteurs pour 
l’envoi aux colonies, nous sommes, assurés de trouver ici sous leur marque 
la finesse de pâte et la richesse de goût qui font du roquefort le Roi des 
Fromages. 

Combien semblent exquis les vins avec une tranche de roquefort parfumé ! 

Il me semble entendre les A. de Luze et fils protester de toute leur 
énergie. Le bouquet de leurs vins se suffit à lui-méme. Et ils ont raison. 
Lorsqu’aux jours de fête, les Gruaud-Larose, les Chàteau-Rauzan, les 
Léoville-Poyferré portant la bonne étiquette sortaient de la cave paternelle, 
nous étions pris d’un religieux respect. 

Ayez toujours confiance en la maison de Luze, nous disait notre père ; 
elle n'a jamais trompé et connaît le goût de ses clients, comme un maître 
de chapelle le timbre de ses enfants de chœur. 

A merveille, ses vins supportent le climat d’Indo-Chine. Tous ont pu s’en 
convaincre l’autre jour au banquet du jury servi par l’Hôtel Métropole : un 
certain Saint-Julien 1895 que les connaisseurs dégustèrent avec une 
voluptueuse onction. 

Rirot, le lendemain, qui nous avait préparé par un verre de cordial au 
vin de Portugal de Legouey et Delbergue, nous faisait lentement descendre 
les délicats mélanges de ses préparations savantes par l’absorption du 
cherry-brandy, de la liqueur de cerises Montmorency, du curaçao triple 
sec, de la trappistine et de l’eau-de-vie de marc, coteau des Vergclesses 
dont la même excellente (inné a fait ses spécialités, quelques fruits à l'eau- 
de-vie des mêmes distillateurs cerises,mirabelles, prunes, verjus faisaient 
les délices des plus difficiles en attendant le fameux Punch Grassot, dont 
Legouey et Delbergue monopolisent la recette. 

Les amis des doux breuvages sirotaient à petites lampées un Cassis 
Rouvière, non comparable avec tous les autres cassis, quels qu’ils soient. 

Les rudes, et ils sont nombreux, avaient commencé les hostilités par un 
verre d’absinthe supérieure oxygénée Premier Fils, Charles Henri et C' e , 
dont les alcools extra-fins, traités à Romans par l’oxygène et l’ozone, se 
combinent avec les plantes et les fleurs aromatiques des Alpes. Trois 
millions de litres par an, nous dit la notice! 




Boulevard 


LEGENDE 


A Philippines 
B Siam, 

C D an 'Agriculture 
D Villes de. llndo - Chine. 
E Tonkiro 
F Section, Française 
G Madagascar 
H Machines 
I Chine, 


J Japon 

K Pavillon de, Lyon 
L Galerie des Beaucc-Arts 
M Pavillons des Artistes Indo ■ Chinois 
N Pavillon de La Presse 
0 Salle des Fêtes 
P Agriculture, cochlnchlne, 

Q Burecuue Commissariat Générât. 


Plan de l’Exposition. 

















































































































































































































LES GALERIES MÉTROPOLITAINES 


.‘i05 


Et maintenant, après nos longues et fatigantes excursions à travers les 
galeries et palais, faisons sauter le bouchon du vin joyeux qui réconforte. 

Deux vieilles marques nous sont envoyées par de lins gourmets: l’une 
de I8 U 25, comme date de fondation et jamais sortie de la famille française 
dos Alloïnd-Hesmud ; ici, le champagne est de la marque Bessaud ; 
l’autre, Duminy et C ie , bien française elle aussi et créée en 1811 par 
M. Taverne Richard, grand propriétaire de vignobles à Ay, en plein pays 
champenois, et grand-père d’Anatole Duminy, le chef actuel de la firme. 

Regardons pétiller ce vin français par excellence, ce champagne dont les 
belle tilles aux joues empourprées ont cueilli les raisins pendant les jours 
gais entre tous des vendanges, ce vin qui chasse la tristesse; joignons dans 
un même toast cette lndo-Chine qui enlace peu à peu de son charme ceux 
qui savent la comprendre et cette patrie lointaine que nous aimons de 
toute notre à me. 

Vive l'Indo-Chine française ! 

Vive la France ! 



20 






/ 



Médaille commémorative de l’Exposition. 


Les photogravures 

de cet ouvrage proviennent de clichés 
obligeamment communiqués par 

MM. ANTONIO, de Bangkok, OBSCUR, lieutenant ORLIAC, MOREAU 

ou proviennent d’épreuves prises par l’auteur. 


TABLE DES MATIÈRES 


08 S- 


Pages. 


Préface. 

Introduction. 

L’arrivée des Philippins. 

Avant l’ouverture. 

L’inauguration. 

Le salon de Hanoï. 

Le Palais Central. 

Au Cambodge. 

Au Siam. 

Aux Indes. 

A Madagascar. 

Aux Iles Philippines. 

Chez les sauvages des Iles Philippines. 

Lu Cochinchine. 

L’anthropométrie en Indo-Chine. 

a Cholon. 

Au Laos. 

Lu Chine. 

Au Japon. 

Lang-Son — La Porte de Chine — Excursion des Délégués de 

la Presse. 

L’inauguration de la ligne Hanoï-Nam-Dinh — L’industrie fran¬ 
çaise à Nam-Dinh. 

Direction Générale de l’Agriculture, des Forêts et du Commerce. 

Le pavillon des forêts. 

Le service géologique. 

Le service vétérinaire, zootechnique et des épizooties. 

En Annam. 


III 

Vil 

1 

5 

11 

13 


33 

CI 


73 

83 

90 

111 

119 

127 

139 

143 

151 

101 

199 


203 


209 

217 

221 

223 

225 

227 





























308 


ENTRÉE GRATUITE 


En Tunisie. 

A la Réunion. 

En Baie d’Along — Excursion des Délégués de la Presse 

Autour des galeries et palais. 

Le pavillon de la Presse. 

Au Tonkin. 

La Section Lyonnaise. 

Le Jury. 

La Galerie des Machines.. 

Les Galeries Métropolitaines . 


Pages 

229 

m 

233 

249 

251 

255 

271 

273 

277 

281 


âmmgk' 

(jv; c . } 














TABLE DES GRAVURES 


-s&e- 


M Doumergue, Ministre des Colonies. 

M. Trouillot, Ministre du Commerce. 

M. Paul Doumer, ancien Gouverneur General de l’Indo-Chine, 

Créateur de l'Exposition de Hanoï. 

M. Oelonrle, Député de la Cochinchine. 

Panorama Général de l’Exposition. 

.M. Paul Dean, Gouverneur Général de l’IiKO-Chinp. 

M. Houlloche. Secrétaire Général de l’Indo-Chine. 

M. Charles Ilardouin, Chef de Cabinet du Gouverneur Général. 

M. le Docteur Cognacq, Chef-Adjoint du Cabinet. 

Devant les grilles. 

L’inauguration - la 1 Gouverneur Général sortant du Pavillon 

de la Presse. 

M. Capus, Haut Directeur de l’Exposition. 

M Tliomé, Commissaire Général de l’Exposition. 

Les Chefs de services de l’Exposition. 

'L’Architecte et les Entrepreneurs. 

Pagode annamite (la pagode dite des Dames). 

Le Palais Central. 

Palais Central — Art annamite. 

Quelques instantanés. 

1/Ecole Française d’Extrème-Oricnt. 

La déesse Quan An, du panthéon bouddhique. 

L’Exposition de la Corée. 

Mans-Tien ou Mans à la sapèque (Haut-Tonkin). 

Sous la colonnade du Palais Central.. 

L’Exposition du Cambodge. 


Jeune tille cambodgienne 


Pages. 

1 

J 


III 

1 

I 

1 

1 

1 

10 

12 

16 

20 

24 

20 

00 

32 

30 

40 

44 

40 

48 

50 

58 

02 

66 

70 





























310 


ENTRÉE GRATUITE 


Pages. 

L’Exposition du Siam. 74 

.loune fille siamoise. 78 

1/Exposition des Indes Néerlandaises. 84 

Devant la statue — Le Pavillon de Madagascar.. 00 

Femmes de Madagascar. 08 

Interprètes et tirailleurs malgaches. 100 

L’Exposition des iles Philippines. 110 

Lescigarièrosphilippines - Don Lnisde Loma - M. Lelorrain. 112 

Le village des Philippins et des Negritos à l'Exposition. 110 

Negritos — Monsieur, Madame et Bébé. 122 

Les Negritos tirant à l’arc. 124 

L’Exposition de Coclnnchine. 132 

L’Exposition de Cholon. 144 

Les éléphants laotiens. 150 

L’Exposition du Laos. 152 

Laotienne du Nord. 154 

Femme de la tribu des Lus (Haut-Laos). 150 

Khas du Bas-Laos. 158 

Elias djaraïs. 100 

L’Exposition de Chine. 102 

Défense d'éléphant sculptée. 174 

L’Institution Industrielle de Pékin — Fabrication des cloi¬ 
sonnés. 130 

Montagnardes du Yunnan. 188 

Une étagère de l’Exposition japonaise. 198 

Femmes de la campagne annamite... 202 

Nam-Quan — La porte de Chine. 204 

Société Cotonnière du Tonkin à Nam-Dinh — Vue générale ... 210 

— — L’atelier. 212 

— — Le repas des ouvrières. 214 
Société française des distilleries de l’Indo-Chine — Csinc de 

Nam-Dinh. 210 

Le Pavillon des Forêts (Extérieur). 218 

L’Exposition des Forêts (Intérieur). 220 

_ . oo 2 

Le Çomat de la Cour d’Annam. 228 



































TABLE DES GRAVURES 


311 


Pages. 

L’Exposition de l’Annam.,. 220 

— (costumes de mandarins). 228 

— . 228 

L’Exposition de la Côte des Somalis. 232 

Un groupe de membres de la Presse. 238 

Le Pavillon de la Presse. 242 

Les pavillons des Philippines et du Siam — Le colombier 

militaire. 248 

L’Ecole Professionnelle — La Grande Roue. 250 

Devant le pavillon de la Presse. 252 

La danse de guerre des Khas. 254 

Entreprise Itaoul Debcaux — Agence principale de Haïpliong. 250 
La fabrication des cigares chez MM. Lecacheux et G ie à Hanoï. 258 

L’Exposition Viterbo. 200 

La maison Godard et C iu à Hanoï. 202 

Les galeries de l’aile gauche. — Un coin du lac. 208 

Un groupe de membres du Jury. 272 

La Galerie des Machines. 270 

Le Pont Doumer sur le Fleuve Rouge à Hanoï. 278 

Appontement de la Rocca sur l’Océan Pacifique près de 

Panama. 280 

Appontement de Pauillac sur la Gironde. 280 

Grue Titan de Constanza. 280 

Gare de Bordeaux Saint Jean. 280 

Dans les Galeries Métropolitaines — Saint Frères. 280 

— Les Syndicats Normands. 280 

— Fleury, Martel et Guérin. 288 

— Gustave Bernheim et C ie . 288 

— Maggi—Vilmorin-Andrieux.. 300 

Plan de l’Exposition. 304 

Médaille commémorative de l’Exposition. 300 
















































TA H LE DES \0\IS 


♦ VTS. 


-A. Pages 

Abbadie (M lle d’)... 252 

Abel (commandant) 95 

Abos. 135 

Adler. 29 

Albert. 174 

Algué (Le P.). 116 

Alloënd Bessaud... 305 

Antoine. 158 

Antonio. 81 

Arcillon. 136 

Arevalo. H 4 

Armeudsen. 90 

Armet de Lisle- 302 

Aubertin (P. T.). • • 50 

Auburtin. 27 

Augé (Claude). 298 

Auricoste. 251 

Averland (lient.)... 245 

Avril. 250 


Bachelard et C'« ... 271 

Baille. H 

Bajac. 281 

Balliste. 8-231 

Baltet. 53 

Banès(Jacques)... 292 

Ban-Guan. 149 

Ban-Soon-An. 149 

Ba n-Taick-Guam... 149 

Barbotin. 250 

Barillot. 16 

Bartholomé. 15 

Barvau. 23 

Bastiani. 95 

Bauche. 226 


Baudrillard. 

Pages 

297 

Bavier-Cbaull'our.. 

237 

Bayle (amiral)... . 

11-39 

Beau. 11-1 

3-21-30-210-212 

Beaudoin . 

51 

Beauverie . 

52 

Bel. 

53 

Belinac (Albert)... 

271 

Bellan (Léopold).. 

291 

Beneyton. 

259-260 

Benoit. 

233-240-242 

Béquel (Henri).... 

292 

Bérard (de). 

114-116 

Béraud et C'«. 

271 

Bergeret <“t C> e . 

295 

Bernard. 

266 

Bernheim (G' e ) etC> u 

289 

Berruyer . 

167 

Bert (Paul). 

127 

Berlhaud fils. 

279 

Berthelot. 

205 

Berthet Elie. 

274-282 

Bertillon. 

140 

Besnard . 

27 

Bettannier. 

13 

Binet. 

264 

Birot. 

210-250-304 

Blais, Mousseron et Yilleminot 

293 

Blazeix . 

33 

Blein et Gourdon.. 

271 

Blomaert. 

262 

Blondet (Louis)... 

291 

Boidin. 

255 

Bois (L) r ). 

274 

Boissart (la Bcllet (de) ... 

234 

Bompiat. 

271 

Bonade et C ie . 

130 




















































314 


ENTRÉE GRATUITE 


Pages 

Bonaparte Wyse... 93 

Bonbon (Louisfils). 293 

Bonneau. 242 

Bonnet. 133-136 

Bordier et Navet .. 297 

liorel. 266 

Bornet. 70 

Borrel et lils. 298 

Boulenger. 52 

Boulloche. 11 

Bourgeois (lieut.).. 58 

Bourgoin-Meiffre .. 8-258-274 

Bourgoin (H.). 258 

Bouton et C ie . 303 

Brand . 175 

Brasseur. 271 

Brelish. 183 

Brémon d’Ars (de). 65 

Brenier. 217 

Brennertz and Co.. 196 

Breymann. 8-229-230 

Bridge. 53 

Brière de Lisle.... 203 

Broni. 11 

Brook (James). 92 

Brooke (Charles)... 92 

Brou. 259 

Brulé et C'e. 8-277 

Bruna Lecomte.... 271 

Brunet. 52 

Brunet (capitaine). 205 

BrunnerMoud and C° 196 

Bulaud. 26 

Bussy. 8-33 

Buteau. 52 

G 

Gaillard. 67 

Calard-Bayard. 52 

Calmette (Dr). 255 

Cameron. 99 

Camin (lieutenant). 205 

Cao-van-An. 132 

Capus. 217 

Carabin. 24 

Carel et Fouché... 282 

Carie. 69 

Carli. 252 


Pages 

Carlisle. 74 

Carolus. 31 

Caron. 227 

Carrière. 29 

Carrière (E.). 296 

Carry. 51 

Cassier. 9-62-70 

Cassier (capitaine). 204 

Cazelles. 9 

Çhaffanjon. 266 

Chalin. 52 

Chanée(Léon). 291 

Chasseriau. 94 

Chateauneuf. 54 

Chauvin (Henri)... 296 

Cheffard . 230 

Cheminais. 283 

Cherouvrier. 251 

Cliesnay et de Boisadam... 267 

Chevalié lils. 283 

Cliigot. 246 

Chollot. 197 

Christofle. 297 

Chulalongkorn (S. M). 76 

Claine (J.). 40-41 

Claude et C'e . 131-132-274 

Clémencet. 48 

Clouet. 297 

Clouet et C ie . 95 

Cœur. 52 

Cognacq (E.). 293 

Colette. 255 

Colin (Armand).... 58 

Collin de Plancy... 48 

Colomb (lieut. de). 206 

Colson. 231 

Combe et de la Forge. 290 

Combarieu. 284 

Commailles (de)... 111-115-266 

Coquillot. 293 

Corat. 13 

Cordier. 158-297 

Coronat (général).. Il 

Correa. 9 

Costa (Mme da). 80 

Cotter (capitaine) . 205-206 

Cottet. 15 

Cousin. 156 






































































TABLE DES NOMS 


315 



Pages 

Coimilloii. 

224-225 

Courbet (amiral)... 

236 

Courtois. 

23 

Couturier. 

277 

Crémazy. 

48 

Crevost. 

218 

D 


Dadre. 

279-280 

Bagnan-üouveret . 

23 

Bagnaux. 

23 

Daguin. 

238 

Da!nis and Son ... 

94 

Dambeza. 

23 

Damoye. 

2 2 

Dang-nliuan-Sanli.. 

143 

Dao-huong-Mai.. . 

37 

Dapt . 

26 

Dardenne. 

274 

Daubigny... 

19 

Dauchery. 

27 

Dauphinol. 

9-73-74 

Daydé et Pillé. 

213-277-278 

Dayrolles. 

54 

Dbiratjal-Nutvarlal and Co. 

90 

Debeaux (Alfred).. 

301 

Debeaux (Honoré). 

301 

Debeaux (Raoul).. 

255-250-257 

Debeaux frères_ 

301 

Deberny et C ie _ 

298 

Degay.. 

244 

Débattre. 

281 

Delettrez. 

295 

Delignon et Paris. 

264-265 

Delmas. 

228-297 

Demaria frères_ 

300 

Demorgny. 

297 

Denis frères. 

269 

Dépassé. 

9 

Desbois. 

20-29 

Desmoulins. 

21-30 

Dick de Lonlay_ 

207 

Diep-Hong. 

147 

Diep-Taï. 

147 

Diep-Trach. 

145 

Doang-ngoc-Toan.. 

38 

Domange et fils.... 

274-279 

Domingo. 

2 


Dominicains (de Manille).. 

Pages 

116 

Douarche. 

220 

Douiner. 44- 

■45-47-245-277-280 

Dowdell & C'°. 

109 

Drouelle. 

52 

Drouet. 

150 

Ditcamp lit.). 

223 

Duearre (capitaine) 

9-97-107 

Duchemin. 

218-287 

Ducher . 

292 

Dufeu (M ], e). 

10 

Dufour. 

19 

Dulfaud. 

20 

Dujardin et C ie ... 

213 

Dumarest. 

212 

Duminy et C ie . 

305 

Duininy (Anatole).. 

305 

Dumoutier. 

47-224 

Dupire et C ie . 

95 

Dupont (A.). 

294 

Dupré. 

212-213 

Dupuis. 

28 

Dupuis (Jean). 

273 

Dupuis i M me ). 

252 

Dupuy. 

03-64 

Dupuy (Oct.). 

283-284-285 

Duran Carolus. 

22 

Dussaix. 

12-277 

Duval-Pihet. 

281 

Duveau. 

157 

Duvent. 

9-17-20-31 

Duverger frères... 

223-268-269 

E 

Elie Berthet. 

274-282 

Escarré. 

237-239 

Escoda. 

259 

Escoffier. 

271 

Esménard (M me d 1 ). 

252 

Esnault-Pcllcterie, Barbe;- 

Massin et C ie . 

290 

Evans. 

53 

F 

Fabry (G.). 

264 

Fage. 

239 

Faussemagne. 

260-261 

Favier et C>e. 

288 





































































316 


ENTRÉE GRATUITE 



Pages 

Fayaud. 

297 

Fenoyl (de). 

267 

Ferry (Jules). 

30-283 

Fiche!. 

264 

Filippecki. 

53 

Fings. 

264 

Finol. 

78 

Fiscari. 

278 

Fisher. 

262 

Flayelle. 

244 

Fleury,Martel et Guérin.. 

289 

Fontaine (R). 

213-214-219-255-256 

Foot-Long. 

78 

Forest et C ie . 

271 

Fornoni. 

77 

Fourié. 

20-31 

Fournereau. 

21 

Fournier (amiral). 

235 

Frachon-Pila. 

263 

Frager. 

108-283 

Frémiet. 

28 

G 


Gatïarel. 

274 

Gage. 

269 

Gaillard Lucien... 

51 

Galiieni (général). 

97 

Gambard . 

52 

(larcin. 

212 

Gardet. 

19-29 

Garguet. 

18 

Gérard . 

242 

Géraud . 

53 

Gérini (colonel)... 

81 

Getten. 

215-273 

Gilbert. 

218 

Giong-ong-To. 

145 

Glandut. 

230 

Gobert et G ie . 

266 

Godard et C ie . 

262-263-303 

Grandidier. 

103 

Gonzales. 

252 

Grandgeorge. 

212 

Grandpierre (P.). • 

245 

Grell (capitaine)... 

233 

Grosgeorges (Mg 1 '). 

130 

Grosjean (Ad. ) — 

171 

Gross-Langoulant. 

52 


Pages 

Guernier. 186 

Guérin. 277 

Guérin (R>). 233-234 

Guéry. 135 

Guesde. 67 

Guesdon (Père) ... 63 

Gugliardini. 22 

Guichard (Mgr).... 188 

Guignard. 19 

Guigné (de). 86 

Guiguet. 13 

Guillaume Frères.. 266 

Guilleniinot. 300 

Guilleminot Ru'spdug ut (Je 301 

Guillemoto. 210 

Guillermin (capit.). 58 

Guimiei'. 14-13 

Guioneaud../■. 274 

Guy on (M" e ) . 24 

Guyon. 287 

Giiyot (le Salins i, (Joint).. 213-244 

H 

Hachelle. 58 

llack Ueong. 95 

Ha-Dien. 147 

llalVner. 136 

lla-Kiet. 146 

llaleiihourgel Akar 293 

Hall'. 8 

Hansen. 102 

Harduuin. 94 

Mari (Sir Robert,... 161 

Ha-Tang. 116-149 

Hatterer (V ve )- 294 

Hauser. 210 

Hauser (Mme). 215 

Hay-Ram . . 39 

llelleu. 16 

Henri. 20 

Henry. 297 

Herbinger. 207-208 

Hertrich. 66 

lleutz (G» 1 von).... 84 

Hoac-Tieu-Tong ... 147 

Hoa ng-Khao-Kaï... 35 

Hoang-trong-Pliu .. 38 

Ho-Ho. 95 





































































TABLE DES NOMS 


317 


Pages 

Hollier-Larousse. 298 

Hommelle. 259 

Ilooward et Bullough. 213 

Ho-sang-Min. 48 

Hose (Ch.). 92 

llouang-choung-IIouci. Ili 1-185-187 

Doucher ilieut.). 58 

Mourant . 83-84-90-91-91 

Howard. 184 

Huyn-van-Hung. 148 


«X 

Jacquet . 0-249 

Jamet. 26 

Jansen. 291 

Jésuites de Manille (P. P.)_ 116 

Jésuites de Zikawei (P. I'.).... 197 

Joly.•. 280 

Jourdan. 75 

Jully. 8-97-98-274 

Jung. 206 

K 

Kapferer. 85 

Kenii (M.). 252 

Kiang-hong-Seng .... 149 

Kim-seng-Lee. 78 

Klein. 274 

Kossnetyoff. 108 

h’uyng-Ho. 145 

L 

Laborde. 99 

Laborde(W). 264 

Labussière. 95 

l.aehal O. 260-204 

l.acroisé (L.). 296 

Lafeuille. 265-266 

Lafourie (M.-A.). 21 

Lafri([ue. 251 

Lafrique ('M"'®). 252 

Lalique. 26 

Lamothe (de;. 39 

Landau. 95 

Landolf. 148 

Landrieu. 193 


Pages 

Landry. 251 

Lanessan (de). 211-201 

Lao-kai-Fook. 197 

Laporte-Blaisy. 24 

Larguet. 69 

Larivière et G' 1 . 280 

Larousse.. 297 

Latouche Jeune. 295 

Laurent. 19 

Leblanc. 06 

Lebourg. 28 

Lecacheux. 188-259-200 

Le Coy île la Marche. 9 

Le-dien-Than. 59 

Leduc. 29 

Legouey et Dclberguc. 304 

Le Lan. 39-246 

Lel orrai il. 2-8-9-12-111-119-124-212-274 

Lemaire. 280-281 

Lemaître. 52 


Lemière. 

Le Myrc de Vilcrs. 

Lenz Robert. 

Lepinte. 

Léré. 

Lescoubie (dej. 

Lé Than. 

Letourneau et C ie ... 

Levecque. 

Lévy (Lucien). 

Lhéry.. 

Lichtenfelder. 

Liégeart. 

Little. 

Liuu-Minh.... 

Loiseau-Rousseau... 

Lolliot (Alfred). 

Loma (de). 

Long-Cheat and C°. 

Lorin (Henri). 

Loti (Pierre). 

Lourme. 

Low-Ngec-Siang_ 

Lubin. 

Luc. 

Lucy-Fossarieu (de). 

Luong Trac. 

Luze (A. de)et fils,. 
Lyaudet. 


195 
100 

81 

225-226 

292 

231 

56 

282 

8 

266 

242 

39-253 

252 

196 
132 

25 

292 

9-111-112 

94 

297 

177 

219 

94 

239 

237 

54 

147 

304 

241 


















































































318 


ENTRÉE GRATUITE 


JVï 

Pages 


Pages 

Macey. 


15(1 

Mossard (Mgr.)_ 

253 

Macro Poulo. 


96 

Moite (les (ils d’Alfred).. 

289 

Maggi. 


QO1 

Motte-Bossut lils 

oon 

Magnan . 


266 

Mougeot (D'-;. 

1J\J 

131 

Magnier. 


289 

Moujon Gamin (M m e).. 

22 

Mailan (capitaine).. 


155 

Moutte. 

266 

Mailhat (capitaine) . 


205 

Mulhenstekh.... 

48 

Mansuy. 


224-225 

Muller lils. 

282 

Marcoux. 


64 

Muntz et Rousseau 

106 

Maréchal. 


1 18 

Mu tel. 

134 

Maréchal (amiral).. 


53-194-247 



Marescot (Paul)... 


292 

INT 


Marquet. 


18 

Nam liée Emile et C iu ... 

65 

Marsac. 


25 

Nam tiimr 


Martel. 


48 

Négrier (G«i de)... 

14 y 

203-204-205 

Martin. 


19-54 

Nguyen-cong-Linh . 

227 

Martin (Henri;. 


269-270 

— ngoc-Son... 

133 

Marty frères. 


191 

— thi-Hué. 

146 

Marty et d’Abbadie. 


59 

— — Tain... 

146 

Marty (Raphaël)... 


174-178-182 

— —Chinh.. 

128 

Maspéro. 


45 

— van-Nam ... 

142 

Masson. 


274 

— — Phuoc.. 

135 

Maury. 


9-195-197 

— Hoa_ 

132 

Max (Mme). 


209 

— - Thi. 

36 

Meiffre (H,). 


258 

— — Thiet... 

132 

Mellanville. 


24 

— — Tue_ 

39 

Ménard. 


15-16-32-131 

— — Tung... 

36 

Meyer (Samuel).... 


29-55 

Niclausse. 

8-278 

Meyer (Jules;. 


29 

Normand ( lieut. >.. 

205 

Michel (G.). 


283-284 

Norodom(S. M.).. 

61-68 

Michel (M.). 


8 

Noufflard. 

251 

Michel et Frager... 


281 



Mildé. 


281 

O 


Milhe. 

9-187-183-1X0.1011-191 

Obscur.... 


Millet. 


25 

Olivier et de Langenhagen. 

loi 

196 

Milloué (de). 


297 

Orliac (lieut.)_ 

249-250 

Min-Goon-Myn.... 


40 



Mi-Thanh. 


56 

F* 


Molchanoff. 


168 

Pallier. 

69 

Molotkoff. 


168 

Parmentier. 

45 

Monod. 


224-225 

Passerat de la Chapelle.. 

143-144-146-149 

Montano. 


120 

Pasteur. 

299 

Montebello (de)... 


284 

Paturel. 

196 

Morange. 


136 

Pavie. 

293 

Moreau et Taahle. 


129 

Pelletier frères.. 

271 

Morice. 


267-268 

Pelliot. 

43 

Morin. 


156 

Penet (J.) et C> e . 

271 

Morisset. 


15 

Péralle. 

131 





























































TABLE DES NOMS 


319 


Percebois. 

Pages 

9-161 

3 

Racine cl Ackerinann... 

Permezel. 

271 

Radisson (capit.).. 

Perret (Aimé)_ 

25 

Raffaelli. 

Perret. 

233-234 

Raould (lieut.)_ 

Perrin frères. 

266 

Ratant. 

Perroi. 

130 

Raynaud Blanc et 

Perruchot. 

66 

de Rémusat.... 

Petchanoff. 

168 

Raynaud (Major).. 

Petit-Jean. 

89 

Réalier Dumas... 

Phan-dinli-Bach.. 

58 

Reau. 

— tang-San... 

194 

Rebouletet Brunet 

Pham-van-An_ 

35 

Redon. 

— Khoan.. 

35 

Reed. 

— —Khoé.... 

37 

Rémery. 

— —Quyen.. 

148 

Rengel. 

Pliuong (Eugénie). 

148 

Renoud-Lyat. 

Pierron. 

274-283-285 

Bécpiillard. 

Pila (Georges)_ 

263 

Ricau. 

Pila (Ulysse). 

263-286 

Richard (.1.). 

Piot. 

214 

Ricliy. ,... 

Piry. 

161 

Rivière. 

Plantié. 

252 

Rivière (Th.). 

Planus. 

13 3 

Rixens . 

Plaît and C°. 

212 

Rocher (Em.). 

Plisson (H. et O) 

296 

Roclietti. 

Plon et Nourrit... 

63 

Bodin. 

Plumet. 

52 

Roll. 

Poincignon. 

238 

Romhrot frères... 

Pointelin. 

29 

Roques (colonel).. 

Poirson. 

277 

Rouart (H), et C ie . 

Poncept . 

238 

Roucli. 

Postal. 

144 

Rouget. 

Potier. 

145 

Rouquier. 

Pottecher. 

9-139-140-141-142 

Rousin. 

Poymirau. 

8-12 

Rousseau (J.-J.) .. 

Praire. 

65 

Rouvière fils. 

Premier fils. 

304 

Roux et Scholler.. 

Prêtre. 

57 

Roy Henri. 

Prinet. 

19 

Royé et C ie . 

Prinsen Geerligs. 

88 

Royer. 

Protêt et Raque.. 

271 

Rozel. 

Prudhomme. 

106 

Rnffier. 

Pusch . 

132 

£ 

Q 

Quenu. 

263 

Saint-Fort Mortier. 

Saint Frères. 

Sandor. 

Quost. 

23 

Sarazin. 


Pages 

196 

‘205 

26 

206 

195 


266 
205 
H-15 
47 
271 
19 
119 

266- r . 67-268-288 
30 
269 
8 

156 

300 

52 

21 

30 

22 

190 

237 

20-29 

23-28 

271 

99 

278 

55 

283 
111-275 

298 

9-25-31 

304 

266 

281 

52 

18 

284 
131 


233 

286-287-288 

15 

30-39 



































































320 


ENTRÉE GRATUITE 



Pages 

Schein. 

226 

Schenk . 

55 

Schneider (F.-H.). 

58-90-274-298 

Scholler. 

266 

Semilio. 

2 

Senet. 

280 

Sergent. 

24 

Serre (.1. du). 

296 

Setna. 

96 

Séverine (Mme) . .. 

3 

Shène-Kno\. 

175 

Silbert (José). 

252 

Simart. 

132 

Simon (L.). 

14-15 

Si monet. 

288 

Simoni . 

218 

Sirven. 

299 

Smet (Léon de)... 

299 

Smith. 

16 

Soler. 

230 

Soldé. 

55 

Spire ;D>'). 

219 

Sporck. 

•283-284 

Stauli. 

297 

Steck. 

17 

Stockman (Pierre). 

293 

Sui-Li. 

179 

T 


Ta-Cam. 

14 6 

T averne-Richard. 

305 

Tenré . 

14 

Testant (Mlle). 

•250-252-253 

Teutsch. 

78-79-80 

Thebault (lieut.).. 

205 

Thinet. 

299 

Thomas. 

18 

Tliomé. 

8-12-252-267 

Tliureau. 

36-53 

Tiersonnier. 

66 

TiIlot (René). 

196 

Tinh-van-Minh ... 

37 

Tokmakoff. 

168 

Tokouso-Otsouka . 

199 

Tong-Doe de Choloii.... 

144 

Trân-huu-Loc_ 

146 



Pages 

Tran-huu-Thai ... 

146-148 

Tran-thi-Tu. 

147 

Tran-van-Qué_ 

58 

Trieu-Tang. 

146 

Trieu-Vinh. 

145 

Troncy. 

21 

Truchet. 

20 

Trung-van-Phat.. 

144 

Tung-Hoa et O .. 

144 

V 


Vaast. 

297 

Vaclet. 

51 

Vallot (le P.). 

39 

Vally (Mme). 

145 

Van Epen . 

94 

Van Laer . 

87 

Veber (Jean). 

30 

Ventre (Marius)... 

229 

Vernet (le P.) ... 

128 

Vernîtes. 

25 

Vezin. 

237 

Viallon. 

54 

Villennoy. 

52 

Vilmorin (de)_ 

215 

Vilmorin-Andrieux 

301-302 

Vincent. 

257 

Vinh-Duc. 

57 

Viterbo. 

33-37-261-262 

Vivien. 

231-251 

Vollet. 

20-33-252 

Vrard et O. 

183 

Vuong-Hanh. 

147 

Vuong-huu-Binh. 

54 

w 


VVallet. 

22 

Wartelle. 

9-155-156 

Weitz. 

280 

Weyher et Riehcmond... 

8-277 

Windsor and C°.. 

78 

Worcester. 

119-120-122 

Y 


Yann. 

59 

Ye Cheong Yam.. 

145 

Yung Chên. 

187