Henri Bosco au Maroc

En mai-juin 1947, se tient à Paris à la Galerie de l’Orfèvrerie Christofle, une exposition de « Bijoux berbères du Maroc » sélectionnés par le collectionneur et ami d’Henri Bosco, Jean Besancenot. Henri Bosco écrit la préface du catalogue d’exposition :

 « « Maroc », un mot prestigieux. Sa puissance est encore saisissante. Il éclate comme un appel. En l’entendant le désir du départ chauffe le cœur et l’on pare aussitôt l’horizon du voyage de ces séductions que l’image et le récit mettent en nous. Tableaux conventionnels sans doute, mais dont la couleur exotique attire d’autant plus. Hélas ! à cet attrait, de nos jours, faute de moyens, on ne répond plus guère. Les départs sont difficiles. Le Maroc est loin… »

Le Maroc loin, mais puissant et une étape essentielle de la vie d’Henri Bosco. A partir de 1931, Henri Bosco est mis à la disposition du Ministère des Affaires Etrangères pour enseigner au lycée Gouraud de Rabat (futur lycée Hassan II). Il y reste jusqu’à sa retraite anticipée en 1946, après le prix Renaudot reçu pour Le Mas Theotime. Il quitte le Maroc définitivement en janvier 1955. Auparavant, il avait été enseignant au lycée de Philippeville en Algérie, en 1913-1914 et à nouveau après sa démobilisation en septembre 1919.

 

26 ans en Afrique du Nord, 24 ans au Maroc, de 43 à 67 ans, qui bouleversent sa vision du monde et sa spiritualité. Bien après leur retour en France, Henri et Madeleine Bosco continuent de vivre entourés de souvenirs rapportés de Rabat : un tapis, des tableaux, des bijoux, des instruments de musique meublent la Maison rose de Nice car « Ce sont des souvenirs du Maroc auxquels nous tenons beaucoup, parce que nous avons aimé le Maroc et nous continuons à l'aimer. »[1] et ils vivent « comme de vieux Marocains… »[2]

C’est au Maroc qu’il vit la grande révélation des forces invisibles, de la sève vitale, cosmique et tellurique, à l’œuvre dans le monde : l’Afrique est le lieu où ses personnages comme M. Cyprien dans le cycle de Hyacinthe, sont initiés au « Don », ce pouvoir de participer à la vie des choses, de voir « non la chose mais ce qu’elle suggère » (Des sables à la mer, Gallimard, 1950, p. 55).[3]

Les amitiés du Maroc

Henri Bosco, à l’inverse des voyageurs orientalistes du XIXe siècle, vit le Maroc et s’initie aux hommes du Maroc au travers des amitiés : Edy-Legrand, Jules Roy, Jean Amrouche, Louis Riou, Jean-Charles Mardrus, …

Et surtout c’est au Maroc qu’il forme avec François Bonjean, son élève Ahmed Sefrioui, et Gabriel Germain, la « bande des quatres »[4], dits aussi « les quatre mousquetaires » ou les « compagnons d’âme ».[5]

Comme le raconte Ahmed Sefrioui, « Henri Bosco était un homme réservé. Il s'épanouissait au milieu d'un cercle limité d'amis triés sur le volet et qui tous étaient touchés par la grâce de l'Art. Ils étaient peintres, graveurs, poètes, essayistes, professeurs de haut niveau, écrivains. Il leur ouvrait sa maison et son cœur. Il m'est difficile d'évoquer pour vous l'atmosphère intellectuelle, les propos enrichissants qui baignaient ces rencontres qui se tenaient au 14, rue de Marrakech. »[6]

Les amis se retrouvent pour des « conversations sous le figuier », dans le jardin de la villa qu’Henri Bosco a faite construite, au 14, avenue de Marrakech, à Rabat. A partir de Rabat, Henri Bosco part en randonnée, le couple Bosco découvre également Fès, Azrou, Marrakech, le Moyen-Atlas notamment le lac d’Aguelmane de Sidi-Ali, où il séjourne avec les Bonjean en 1940[7], Amizmiz à Noël 1950 et en mai 1951, chez le contrôleur civil Gérard Robert[8], El Kbab chez l’officier des Affaires Indigènes, Pierre Gilbain, à deux reprises en 1945[9], le Haut-Atlas en 1952…

Les amitiés marocaines dans les années de recherche et d’affirmation spirituelle d’Henri Bosco lui ont apporté de nombreuses sources : par François Bonjean, René Guénon et l’ésotérisme soufi, même si ni l’un ni l’autre n’ont été initiés, par Gabriel Germain, les mystiques de l’Inde[10].

En 1941, commentant son article « François Bonjean, confident de l’Islam », Henri Bosco lui écrit : « Les critiques m’ont paru s’en être tenus à la Shariya (base éxotérique). J’ai essayé de prendre la Tarîqah (la Voie et ses moyens) pour atteindre la Haqîqah (le but ou le résultat final) ». Ces termes utilisés montrent le chemin parcouru par Henri Bosco dans la mystique musulmane grâce à François Bonjean. Pour un grand helléniste comme Henri Bosco, le « Connais-toi toi-même, car ainsi tu connaîtras le Seigneur qui t’habite » de la mystique musulmane, ne pouvait que lui rappeler le « Connais-toi toi-même » de Socrate [11].

Le Maroc, une terre d’influence de René Guénon[12]

Par son ami François Bonjean, Henri Bosco découvre au Maroc René Guénon, converti à l’islam soufi, philosophe de l’Initiation, dont la Doctrine se retrouve dans la mystique d’Henri Bosco.

Le Maroc, inscrit dans l’empire colonial français, a été le lieu d’installation de nombreux Européens cherchant à fuir l’Occident et retrouver une civilisation traditionnelle, reflet de la Tradition universelle de Guénon, un reflet plus islamique et soufi. Parmi ceux-ci, Pierre Georges allait jouer une grande influence dans la constitution d’un milieu guénonien propre au Maroc dont font partie Henri Bosco et son ami François Bonjean : ingénieur, à la lecture de Guénon, il voulut se retirer de la société matérialiste occidentale et s’installer à Tahiti. Après son échec à Tahiti en 1935-1936, il avait été adressé par Guénon à Titus Burckhardt à Fez. Il entre dans une confrérie musulmane, se marie à une Marocaine et suit l’enseignement soufi. Au moment de la guerre, il trouve un emploi au musée du Batha, où il rencontre Ahmed Sefrioui, puis devient directeur des Arts Indigènes à Meknès. Avec Ahmed Sefrioui, déjà initié aux livres de René Guénon par son professeur François Bonjean, il engage une forte relation intellectuelle, les deux hommes passant des journées à parler de soufisme et d’Ibn Arabi. Et Ahmed Sefrioui avertit François Bonjean et Henri Bosco de cette rencontre : « J’ai fait la connaissance d’un disciple de Guénon, mais un disciple pratiquant la voie de la réalisation métaphysique. C’est le seul Européen à ma connaissance qui soit en contact étroit avec les organisations initiatiques musulmanes » (Lettre d’Ahmed Sefrioui à François Bonjean 22 octobre 1943)[13].

Si Abdallah était une figure importante de ce que Bosco appelait le « petit monde mystique [de Fez] — petit par le nombre, profond par la foi » (Lettre à Jules Roy 21 septembre 1944). Bosco le décrit comme « un homme d’aspect ascétique, et toujours vêtu avec soin. Causeur étincelant, il était d’une distinction exquise, et l’aisance même. Arabisant et sanskritisant studieux, il accédait directement aux textes. Cependant, chez lui, aucun pédantisme, et encore moins de prosélytisme. Il entourait la foi la plus aiguë de la plus avenante modestie. »[14] Leur rencontre et la pensée guénonienne confirme son ressenti sur la réalité cachée derrière les apparences [15] : par ses contacts avec les soufis et les guénoniens, Henri Bosco renforce sa propension au mystère, qui s’exprimait déjà dans son intérêt pour l’orphisme, la révélation, et la recherche du paradis terrestre.[16] L’influence guénonienne reçue au Maroc se retrouve en particulier dans Le Mas Théotime, publié en 1945 par l’éditeur Charlot à Alger.

Les cercles littéraires et intellectuels d’Afrique du Nord

Inscrit dans le milieu intellectuel et culturel français au Maroc, en 1935, Henri Bosco crée chez lui, à Rabat, une « Société des Amis des Lettres et des Arts », dont le but est de « mettre en contact avec le vrai Maroc, pays et gens »[17]. Il invite ainsi pour des conférences des écrivains, François Bonjean, Joseph Peyré, Pierre Benoît, Jean Amrouche, Louis Riou, Joseph-Charles Mardrus, le traducteur du Livre des « Milles et une nuits », et des Parisiens, Georges Duhamel, Jules Romains, André Maurois, …, des peintres et des artistes. La Société édite également sa revue, Aguedal, entreprise qui rayonne sur toute l’Afrique du Nord.

 

La revue Aguedal

 

Dans le même esprit, une fois à la retraite, au début 1946 et jusqu’en 1952, il exerce la Présidence de l’Alliance française au Maroc, chargée de la promotion de la culture française, pour créer les comités et centres culturels locaux au Maroc, et organiser là aussi des conférences d’écrivains, savants, médecins[18]. Il participe également à Radio-Maroc pour des chroniques littéraires.

Cette grande activité s’appuie encore sur des amitiés et par ses contacts avec Gabriel Audisio et Jules Roy en Algérie, Armand Guibert et Jean Amrouche en Tunisie. Henri Bosco participe au Maroc à faire vivre au dehors du territoire français une communauté intellectuelle ouverte et attentive au monde africain, arabe et musulman, que ce soit par le réseau des Cahiers du Sud et de Jean Ballard, ou par ses amitiés avec ceux de l’« école d’Alger », autour du libraire et éditeur Edmond Charlot. Il collabore et publie dans les revues littéraires d’Afrique du Nord : La Tunisie française littéraire —où il fait paraître en février et mars 1941 « Communautés de poésie » : « Il faut faire église, non point par petites chapelles isolées mais en créant un peu partout des communautés de poésie [...]. Créons donc des églises, c'est-à-dire des assemblées de fidèles, des lieux de religion où entretenir notre piété. Plus tard de grands monastères de poésie, une Sainte Montagne [...]. Mais qu'ils soient tous unis par la même foi »[19] — et Quatre-Vents à Tunis, Fontaine à Alger, Jeunesses au Maroc, Poésie 41[20].

Dans les recensions d’ouvrages que Bosco écrit dans sa revue Aguedal, notamment dans un article consacré à l’ouvrage de René Guillot — qui enseigne à Dakar —, Ras el Gua, Poste du Sud, dans le numéro 4 d’Aguedal, il promeut l’idée d’un mouvement littéraire africain : « Nous participons à ce beau mouvement littéraire, qui, en ces dernières années, s’est porté vers le désert africain », le désert, ce lieu du délire, de la transe sur lequel se développe son récit marocain L’Antiquaire.[21].

Henri Bosco et François Bonjean sont aussi dans ces milieux les intermédiaires de l’influence de René Guénon en présentant Si Abdallah à de nombreux autres écrivains, notamment des écrivains de passage, réfugiés de la France occupée, Pierre Prévost, qui échange au sujet de René Guénon avec Georges Bataille, André Gide, Abderrahman Buret, … La pensée guénonienne infuse dans les milieux littéraires méditerranéistes pour appuyer leur recherche d’une civilisation méditerranéenne renouvelée. Ainsi, immédiatement après la guerre, Emile Dermenghem lance une nouvelle édition du numéro spécial de « L’Islam et l’Occident » avec des articles de René Guénon, des textes d’Ahmed Sefrioui et Henri Bosco. L’éditeur Charlot à Alger, après avoir édité le « roman guénonien » d’Henri Bosco, Le Mas Théotime, en 1945, développe avec François Bonjean, le projet de monter une collection de textes fondamentaux pour rééditer les livres de René Guénon et fait paraître dans « L’Arche », créée sous le patronage d'André Gide et dirigée par Jean Amrouche, des recensions des œuvres de René Guénon. Le milieu littéraire nord-africain est particulièrement réceptif à l’influence de Guénon pendant et après la Seconde guerre mondiale, pendant laquelle les colonies françaises du Maghreb ont servi de refuge et accueillit des intellectuels en exil, dans un certain sentiment apocalyptique. La pensée guénonienne autour de l’action de la contre-tradition à l’œuvre dans la guerre, exprimée dans l’œuvre parue en 1945 « Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps », et de manière générale sa visée eschatologique, touche particulièrement Henri Bosco, Emile Dermenghem ou Pierre Prévost, qui virent dans l’explosion de la première bombe atomique en particulier un signe de la réalité des prévisions de René Guénon sur l’ère à venir de la dissolution du monde[22].

Le Maroc dans l'oeuvre d'Henri Bosco

Le Maghreb inspire directement à Henri Bosco trois œuvres cruciales : deux livres commandés par des éditeurs[23], les Pages marocaines, itinéraire d’un esthète au Maroc, de Rabat à l’Atlas, en passant par la nécropole de Chellah, pierre angulaire de nombreux écrits et « Jardin de la Doctrine » guénonienne, et Sites et mirages, itinéraire en Algérie.

Pages marocaines est publié le 25 août 1948 par la Galerie Derche à Casablanca, il s’agit d’une édition accompagnée d’aquarelles de son ami Louis Riou. Deux ans plus tard, le texte est publié par Gallimard sous le titre Des sables à la mer, avec un chapitre sur Meknès, « Quatre façons de voir les choses » en moins [24].

Dans le portrait qu’Henri Bosco fait du Maroc dans Pages marocaines, « Une antique table rocheuse qui émerge à peine des flots », à la côte sauvage, peu hospitalière et solitaire, présentant seulement quelques villages de pêcheurs, émerge l’image d’une terre primitive, une terre peu tournée vers l’océan, dont la côte n’est pas ouverture mais frontière, de même que la montagne de l’Atlas en est une autre. Ainsi le pays s’étend « des sables à la mer ». C’est un espace séparé, donc préservé, donc sacré, caractère encore plus fort dans l’Atlas, dont la pureté minérale renvoie aux « au-delà de pierre et de ciel voués au silence ». Ce pays secret est le lieu d’expériences de sommeil et de veille mêlées, état second propre à la rencontre avec l’Un et le Multiple dans des lieux comme l’Atlas, Rabat, Fès ou Chellah. Sous l’influence de la mystique musulmane, Henri Bosco, catholique, pousse sa recherche vers le Dieu unique et le sacré [25].

Sites et mirages aurait pu s’appeler « Pages algéroises », puisqu’il s’agit d’un itinéraire à Alger cette fois. L’ouvrage est composé à l’initiative du peintre Albert Marquet, qui demande à Henri Bosco de composer des textes pour une suite de ses paysages algérois. L’ouvrage est publié aux Editions de la Cigogne à Casablanca, le 28 février 1950. Le texte d’Henri Bosco est réédité seul en 1951 par Gallimard.[26]

C’est dans Sites et mirages qu’Henri Bosco exprime de manière explicite le lien entre sa culture provençale et méditerranéenne et l’Afrique du Nord : « Nous aimons ce pays d’un incurable amour, nous, en Provence… On y est même à l’occasion quelque peu Sarrasin… Témoin ce délicieux Paul Arène, Gavot, qui rêva longuement de ses ancêtres — non pas Grecs, Romains ou Ligures —, mais affirme-t-il, Maures authentiques. »[27]. L’Afrique c’est toujours la même culture antique : « Je n’ai vécu ou séjourné pendant un demi-siècle que dans les pays de l’antique civilisation méditerranéenne, l’Italie, la Grèce, l’Egypte, l’Afrique du nord et la Provence. Mes dispositions naturelles et tout ce que j’avais appris en ont été fortifiées. »[28]. Aussi sa bibliothèque personnelle comprend-elle de nombreux ouvrages sur les sites archéologiques antiques d’Afrique du Nord, Timgad, Tébessa, Lambèse, traces de cette civilisation partagée, et Henri Bosco rejoint-il les idées méditerranéistes de son ami Gabriel Audisio, d’une Mer Méditerranée « une et multiple », grecque et romaine, mais aussi arabe et berbère. Les deux rives de la Méditerranée sont intimement connectées. Il y dresse aussi le portrait du disciple de René Guénon, Si Abdallah, dans le chapitre « Colloques »[29].

 « Le Maroc a eu pour moi une influence à la fois précise et indirecte. C’est en Provence que j’ai écrit mes œuvres « marocaines », et au Maroc que j’ai écrit mes romans provençaux. »

Toutes les œuvres d’Henri Bosco sont donc du même espace mental, mais un seul roman, L’Antiquaire, se déroule, dans ses deux chapitres centraux « Désert » et « Intermède » — le reste du roman se déroulant bien entendu en Provence — au Maroc. L’Antiquaire est le roman noir marqué par les troubles nationalistes du Maroc. A l’opposé du Maroc et de l’Algérie de paix de Pages marocaines et de Sites et mirages, le Maroc de L’Antiquaire est négatif, violent, un pays réel dominé par la colonisation. L’Antiquaire fut écrit au moment des évènements violents qui conduisent à la fin du Protectorat français, qui vont contre le caractère pacifiste d’Henri Bosco[30] et sonne le glas de la présence française au Maroc.

La fin du Maroc français

Henri Bosco, mobilisé pendant la Première guerre mondiale, est au Maroc pendant l’occupation de la France par l’Allemagne nazie. Il est mobilisé dans sa profession en 1940, et voit de loin les évènements militaires, la défaite française et l’occupation. Il n’en est pas moins touché par cette « douleur commune », ce « temps de malheur ». Le 11 novembre 1942, les forces américaines débarque au Maroc, la position d’Henri Bosco est alors de « faire son devoir à son poste, avec dévouement et espérer la délivrance de la France »[31]. Ce sont ces forces américaines qui vont déterminer indirectement la suite du séjour d’Henri Bosco et le Maroc de L’Antiquaire : le 22 janvier 1943, l’entrevue entre le président Roosevelt et le sultan Sidi Mohammed laisse entrevoir un espoir d’indépendance soutenue par les Etats-Unis et le 11 janvier 1944 est créé le mouvement de l’Istiqlal qui publie un « Manifeste pour l’Indépendance ». Les premiers troubles ont lieu le mois suivant à Rabat et à Fès, puis des émeutes ont lieu à Sétif et Guelma, réprimées dans le sang, en juin 1945. Débute un mouvement de retour en France des coloniaux, qui s’accélère avec la guerre d’Indochine et la chute de Dien Bien Phu le 7 mai 1954, puis en octobre de la même année, le début de la Guerre d’Algérie. En tant qu’ancien mobilisé, Henri Bosco était avant tout un homme de paix et de tolérance, regrettant profondément la guerre, coloniale ou civile[32]. Henri Bosco exprime un profond dégoût de la réaction française, dans une lettre à Gabriel Germain du 13 juillet 1954 :

« Et le Moghreb comment va-t-il ?

Ici, on dit : très mal.

Je pense : assez mal.

L’opinion française ne comprend rien à ces choses. Elle est naïve, suffisante, abstraite, et disons le mot : un peu lâche.

Nos généraux, eux, n’encouragent guère les courages. Ils ont créé une sacrée Tonkinologie.

La bêtise semble leur fort.

Quant aux politico, qu’ils soient des durs, de mous ou des ambivalents, ils m’écœurent. »

 

Comme de nombreux Français, les Bosco n’en quittent pas moins le Maroc définitivement en 1955 pour s’installer dans la Maison Rose à Nice, achetée le 17 janvier, dans laquelle ils s’installent le 14 mai[33]. Il faut vendre difficilement la villa du 14, avenue Marrakech, ce qui est fait en 1958 :

« Ma maison de Rabat est vendue - à un Français. Mais je voudrais bien voir arriver le fruit de cette vente - douloureuse pour plusieurs raisons : les souvenirs, et hélas ! le prix…. Et dire que le chat Akhbar dort, à l’entrée, sous le grand laurier rose. L’acheteur n’en sait rien, et il vaut mieux. Paix et paix sur ce vieil ami. » (Lettre à Gabriel Germain du 20 mai 1958).

Le déchirement, la nostalgie des rencontres et de la vie à la villa perdure toute sa vie, comme il l’exprime souvent à son ami François Bonjean resté à Rabat :

« Mais combien serait plus réconfortante que tout une de nos bonnes, savoureuses, paisibles et philosophiques conversations comme nous en eûmes tant à Rabat ! Rien ne vaut la parole, surtout quand elle est d’or, et la nôtre était d’or, indubitablement. Pourrions-nous oublier le grand figuier, les repas en plein air aux Zaërs ou dans la forêt de Salé, et la présence du grand chat Akbar, celle du pauvre Tataouine, sans la puissante et difficile Arkaïa, le subtil et silencieux Hammou ? Ô regrets ! Ô regrets !

Et cependant je n’ai aucune envie de revoir le Maroc. Je l’ai trop aimé. »[34]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] « Henri Bosco ou l’amour de la vie », entretien entre Henri Bosco et Robert Ytier, dans Cahiers de l’Amitié Henri Bosco, numéro 16, décembre 1978, page 35. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 8 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97614567/f39.item
[2] Robert Ytier, « Henri Bosco ou l’amour de la vie », cité par Claude Girault, dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 59. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 11 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f61.item
[3] Jean Onimus, « Chella, carrefour des eaux sauvages et des eaux lustrales », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 110. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 14 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f112.item
[4] L’expression est de Péroncel-Hugoz, « La « bande des quatre » du Maroc », dans François Bonjean, « L'âme marocaine vue à travers les croyances et la politesse », Afrique-Orient, 2015, p. 161-163. http://www.sudoc.fr/248215493
[5] Ces deux expressions sont de Jean-Pierre Luccioni.
[6] Ahmed Sefrioui, « Souvenirs d’Henri Bosco », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 66-70. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 8 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f68.item
[7] Claude Girault, « Un autre Bosco », introduction à la correspondance Henri Bosco – François Bonjean, dans Cahiers Henri Bosco, numéro 37-38, 1997-1998, p. 11. Disponible sur Gallica, consulté le 8 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762555g/f13.item
[8] « Elégie pour les fils de l’ombre », édité et introduit par Claude Girault, dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 43-44. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 17 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f45.item
[9] Michel Lafon, « A propos des séjours d’Henri Bosco à El Kbbab », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 207-214. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 17 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f209.item
[10] Jean-Pierre Luccioni, « Bonjean, Bosco et la « Doctrine », dans Henri Bosco : mystère et spiritualité : actes du 3e Colloque international Henri Bosco, Nice, 22-24 mai 1986, J. Corti, 1987, p. 165-190 http://www.sudoc.fr/001340298
[11] Henry Bonnier, « Henri Bosco, le Marocain », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 61-65. Disponible sur Gallica, consulté le 11 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f63
[12] Pour l’ensemble de l’influence guénonienne au Maroc, voir Xavier Accart, "Guénon ou Le renversement des clartés : influence d'un métaphysicien sur la vie littéraire et intellectuelle française, 1920-1970". - Arché, 2005, pages 404-414 et 796-824.
[13] Voir le récit de sa rencontre avec Si Abdallah par Ahmed Sefrioui, dans « Souvenirs de Henri Bosco », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p.68-69. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 1er septembre 2020. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f70.item
[14] Henri Bosco, « Trois rencontres », dans « Hommage à André Gide », numéro spécial de Nouvelle revue française, novembre 1951, p. 277
[15] Ahmed Sefrioui, « Souvenirs d’Henri Bosco », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 66-70. Disponible sur Gallica, consulté le 11 mars 2020. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f68.item
[16] Janine Vermander, « Un gnosticisme latent dans l'œuvre d'Henri Bosco ? », dans Cahiers de l’Amitié Henri Bosco, numéro 10, avril 1976, p. 7-16. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 11 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9761599b/f9.item
[17] Lettre à Gabriel Audisio du 13 janvier 1936, cité par Christian Morzewski, présentation de « Henri Bosco – Gabriel Audisio. Correspondance choisie (1928-1955) », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 51, 2015-2016, p. 20 et p. 58-59 pour la transcription de la lettre (numérotée 24).
[18] Claude Girault, « Un autre Bosco », introduction à la correspondance Henri Bosco – François Bonjean, dans Cahiers Henri Bosco, numéro 37-38, 1997-1998, p. 5-21. Disponible sur Gallica, consulté le 8 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762555g/f7.item
[19] Cité par Claude Girault, « Un autre Bosco », introduction à la correspondance Henri Bosco – François Bonjean, dans Cahiers Henri Bosco, numéro 37-38, 1997-1998, p. 13. Disponible sur Gallica, consulté le 8 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762555g/f15.item
[20] Claude Girault, « Un autre Bosco », introduction à la correspondance Henri Bosco – François Bonjean, dans Cahiers Henri Bosco, numéro 37-38, 1997-1998, p. 12. Disponible sur Gallica, consulté le 8 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762555g/f14.item
[21] Guy Riegert, « Henri Bosco à l’écoute de la littérature sur le Maroc », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 45/46, p. 215-228
[22] Xavier Accart, "Guénon ou Le renversement des clartés : influence d'un métaphysicien sur la vie littéraire et intellectuelle française, 1920-1970". - Arché, 2005, pages 810-820.
[23] « Henri Bosco ou l’amour de la vie », entretien entre Henri Bosco et Robert Ytier, dans Cahiers de l’Amitié Henri Bosco, numéro 16, décembre 1978, page 39. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 8 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97614567/f43.item
[24] Mohammed Bakkali-Yedri, « L’œuvre maghrébine de Bosco », dans Cahiers henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 71-86. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 13 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f73.item 
[25] Yves-Alain Faivre, La terre et l'âme du Maroc dans Des sables à la mer », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 119-127. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 8 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f121.item
[26] Mohammed Bakkali-Yedri, « L’œuvre maghrébine de Bosco », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 71-86. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 13 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f73.item
[27] Mohammed Bakkali-Yedri, « L’œuvre maghrébine de Bosco », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 71-86, citant Sites et mirages, Gallimard, 1951, p. 19. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 13 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f73.item
[28] Lettre à Gabriel Audisio, novembre 1972, cité par Claude Girault, « Comme de vieux Marocains… », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 60. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 11 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f62.item
[29]Xavier Accart, "Guénon ou Le renversement des clartés : influence d'un métaphysicien sur la vie littéraire et intellectuelle française, 1920-1970". - Arché, 2005, p. 967.
[30] Mohammed Bakkali-Yedri, « L’œuvre maghrébine de Bosco », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 28, 1988, p. 71-86. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 13 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762731r/f73.item
[31] Lettre à François Bonjean du 20 septembre 1942, éditée par Claude Girault, dans Cahier Henri Bosco, numéro 37-38, 1997-1998, p. 108-109 (lettre numéro 51). Disponible en ligne sur Gallica, consultée le 8 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762555g/f111.item
[32] Claude Girault, « Un autre Bosco », introduction à la correspondance Henri Bosco – François Bonjean, dans Cahiers Henri Bosco, numéro 37-38, 1997-1998, p. 5-21. Disponible sur Gallica, consulté le 8 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762555g/f7.item
[33] Claude Girault, « Un autre Bosco », introduction à la correspondance Henri Bosco – François Bonjean, dans Cahiers Henri Bosco, numéro 37-38, 1997-1998, p. 12. Disponible sur Gallica, consulté le 8 mars 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762555g/f14.item
[34] Lettre à François Bonjean, 20 février 1963 (numéro 180), publié dans « Correspondance Henri Bosco – François Bonjean », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 37-38, 1997-1998, p. 252-253. Disponible en ligne sur Gallica, consulté le 14 mai 2020 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762555g/f254.item