Sylvius

Description

D’abord paru en feuilleton dans « Les Nouvelles littéraires » entre le 20 juin et le 18 juillet 1946, « Sylvius » parait en volume pour la première fois en 1948 chez Gallimard dans une édition illustrée par Démétrius Galanis, puis reparaît dans la « Collection Blanche » en 1970.
Ce court récit contient toutes les thématiques chères à Henri Bosco : il est une « figure centrale de l’imaginaire bosquien […] figure proprement emblématique qu’il convient de regarder longuement et à propos de laquelle, vu son âge, on est tenté de dire : « Ce vice impuni… l’enfance » » selon Benoit Neiss. Dans le départ de Sylvius vers la lande des Hèves, un territoire du vide, du rêve et de l’utopie, se retrouvent l’antagonisme récurrent entre le rêve et le réel et les thèmes de l’immensité, du refuge, du moi dédoublé du héros en quête de son unité première et de son identité ultime.
« Sylvius » prend comme point de départ le dilemme entre la fidélité à la famille des Mégremut et l’appel à la désertion : Sylvius, Barnabé et après eux probablement Méjean, accomplissent une trahison familiale, due à la schizophrénie symbolique, récurrente chez Bosco, entre l’atavisme de la race au destin tranquille, et l’appel irrésistible de la « vita nuova », de l’ailleurs, de la rupture totale.
Le récit est construit avec un prologue et un épilogue dont les narrateurs et protagonistes sont les descendants de Sylvius, Méjean de Mégremut l’arrière petit-cousin et Barnabé le petit-neveu et héritier de Sylvius, qui a le même âge que Sylvius au moment de son départ, 60 ans, âge également d’Henri Bosco lorsqu’il écrit « Sylvius ». C’est donc une « gigogne narratologique et généalogique » (Christian Morzewski), qui souligne les liens ataviques et d’héritage : Barnabé est d’abord l’héritier matériel, et Méjean est l’héritier de la vocation de voyageur-explorateur, mais ce sont aussi les héritiers spirituels de Sylvius dans le clan des Mégremut. Les Mégremut sont présentés comme un clan d’hommes tranquilles, cultivant l’art de bien vivre à Pontillargues, mais aussi comme des rêveurs : « Les Mégremut font des rêves » (« Sylvius », Gallimard, 1970, page 14), et ont la passion des voyages, ce qui les poussent à ne pas voyager car du voyage nait la banalité et rarement l’aventure. Ils préfèrent donc voyager en rêve. Mais Sylvius est celui qui brise cette habitude, tout d’abord en prenant sa carriole pour aller chercher des provisions en dehors de Pontillargues : ainsi, Sylvius dans sa carriole se prend à rêver à la vie de corsaire, « Sabinus « Sylvius, son bonnet de loutre tiré aux oreilles, son caban de laine bien clos, sa chaufferette sous les pieds, était aux anges. Il naviguait. Car ses rêves particuliers étaient marins. Il eût aimé (si le sort ne l’avait pas fait naître Mégremut) sillonner les eaux des Tropiques, affronter la mer de Behring, explorer le vieil Océan, découvrir, naufrager et même pirater un peu. Vains désirs ; mais dont il avait transféré la puissance sur sa carriole fragile qui était devenue, pour lui, le bateau de ses songes. » (pages 28-29). Dans ses expéditions hivernales, Sylvius renoue avec le monde sensible, naturel, sauvage, il recherche les retrouvailles avec Mère Nature, avec, au-delà, l’Eden et donc l’enfance. Puis encouragé par ses rêves, il va franchir le pas et poursuive sa transgression de l’immobilité des Mégremut : il va abandonner son surnom d’« Approvisionneur » pour celui de « Navigateur » (pages 25-26) et il va emprunter la voie du destin pour affronter une initiation. Sur les landes des Hèves, il affronte des épreuves initiatiques, la solitude, le silence, la mort et trouve secours dans une maison dont l’hôte l’accompagne « sur une autre terre, dans un autre temps, vers une autre vie » (page 35), au village des Amelières où devant la représentation du spectacle des saltimbanques, il accepte de se soumettre comme un néophyte se soumet à ceux qui l’initient : « Il sentit bien qu’on l’entrainait et que la main était très douce qui serrait sa grande main maigre. Alors il dit :
- Je suis à vous. Et je conduirai le cheval… » (page 41)
Les Amelières sont un symbole d’un autre monde, d’un Eden, dont le séjour est un retour à l’enfance et une renaissance. Quand les Mégremut le retrouvent aux Amelières l’année suivante, Sylvius est devenu, en tant qu’auteur et clarinettiste de sa pièce de marionnettes « Un rêve de famille », auteur initié, et plus seulement néophyte. Il perçoit désormais le sens du langage théâtral et le langage musical, il est devenu lui-même magicien. Il a acquis un moi orphique, et tire de sa flûte un chant capable d’enchanter les Mégremut, qui recrée l’unité entre le Cosmos et le Moi : « Les arbres, les sources se mêlaient, sans qu’on sût comment, aux mystères des hommes » dans une « vie unanime » (page 62). Le spectacle était assurément magique : « la fable visible cachait une invisible fable. L’une, accessible aux yeux, qu’on ne comprenait pas, mais d’où venaient les charmes ; l’autre, voilée, mais plus réelle, dont la présence ne touchait qu’aux âmes. » (page 61), tout comme l’écriture est pour Bosco un acte profondément magique.
Ainsi, lorsqu’il retourne à Pontillargues, il ne manifeste plus l’envie de s’en aller, car il a terminé cette quête, il a retrouvé Mère Nature qu’il cherchait dans ses voyages en carriole. Arraché à son « vrai pays » où il avait échappé au monde réel, il est incapable de réintégrer son existence antérieure, il ne lui reste qu’à aller au bout de la régression infantile, en descendant en lui-même. Il atteint sa vraie nature dans le sommeil puis la mort : il se sépare complètement et définitivement du clan familial, d’autant plus qu’il demande à être enterré à part dans le clos Sainte-Delphine, loin des autres Mégremut. Si les Mégremut choisissent de l’oublier, qui font « tacitement un pacte de silence sur la fugue et la mort de Sylvius, dont on décrocha le portrait » (page 95), tous les ans, sa tombe est fleurie par des mains anonymes, en juillet, à l’époque où il a dû se séparer de ceux des Amelières, qui montrent ainsi qu’il est bien dans leur monde. Seul Barnabé se souvient encore de lui et transmet son souvenir à Méjean, il cherche encore « Où est-il allé ? » (page 96). Il finit lui aussi par s’enfermer dans le silence et meurt 3 jours après le départ en voyage de Méjean. Il a ainsi lui-même fait son initiation en faisant le récit de l’histoire de Sylvius. Par le biais de la parole, Barnabé a suivi l’itinéraire initiatique de Sylvius, dans un processus de réminiscence qui pour les Pythagoriciens, ouvrait la voie de la connaissance. Barnabé comme Sylvius ont échappé en faisant leur initiation et leur entrée dans un ailleurs fondamental, à la loi des Mégremut. Et Méjean est sur la voie aussi, qui comprend que ses voyages en Inde ou à Tombouctou « c’est un peu moins que les Amelières » (page 99). La voie qui doit mener à la position du « voyageur immobile » selon Giono, celle de l’écriture, de la création, qui restaure l’unité du moi en préservant la part de rêve et d’enfance.

Résumé

A Pontillargues, berceau des Mégremut, Méjean le voyageur raconte comment il a appris de son aîné, Barnabé le Sage l’histoire de son ancêtre, Sylvius le Fou : Sylvius, vieux célibataire casanier, mais qui contrairement aux autres membres de son clan aime l’hiver et choisit cette saison pour partir en carriole à la recherche de provisions, a disparu au grand désarroi du village et de la communauté des Mégremut. Il a en effet pris sa carriole pour traverser la lande des Hèves et a atteint le village des Amelières, où il a rencontré une troupe de saltimbanques auprès de laquelle il s’est engagé comme cocher, puis comme musicien et auteur des spectacles de marionnettes des Pomponne. La cheffe de clan, Tante Philomène dirige une expédition à sa recherche qui ramène Sylvius à Pontillargues, mais en concédant le partage de Sylvius entre ses deux foyers, le sédentaire et le nomade, en été à Pontillargues, en hiver en tournée avec les Pomponne aux Amelières. Au bout du premier semestre de claustration estivale à Pontillargues, à la veille du rendez-vous de Noël aux Amelières, Sylvius, qui avait repris sa vie paisible, s’alite et meurt inexplicablement.

Collections

Relation(s)

Dans son destin en contradiction avec l’atavisme familial de médiocrité dorée, Sylvius est similaire à bien des couples des récits d’Henri Bosco : Baroudiel et Mathias dans « L’Antiquaire », Jérôme et Markos dans « Le récif », Pascalet-Constantin et Gatzo dans « L’enfant et la rivière », les Balesta de la Mer et les Balesta la Douceur dans « Les Balesta », Martial Mégremut/Malicroix dans « Malicroix » qui appartient d’ailleurs à la même famille Mégremut, qui aussi lié par le sang à la famille des Balesta.

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