France -- 1968 (Journées de mai)

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Description

Le 2 mai 1968, à la faculté de Nanterre, une journée « anti-impérialiste » est organisée par le mouvement du 22 mars qui conduit notamment à l'interruption d'un cours de René Rémond. Craignant des affrontements entre l’organisation d’extrême droite Occident et les gauchistes du Mouvement du 22 mars, le recteur Pierre Grappin décide la fermeture du campus. Le désordre qui suit donne le point de départ aux événements de Mai 68. Car le lendemain, l'UNEF, JCR, FER, MAU organise un meeting dans la cour de la Sorbonne contre la fermeture de Nanterre et la comparution de huit étudiants nanterrois devant le conseil de discipline. 400 à 500 personnes se rassemblent dans la cour de la Sorbonne, et le doyen Jean Roche suspend les cours et demande à la police d'intervenir, à nouveau par crainte d'incidents avec le groupe Occident. la police évacue l'assemblée en pénétrant dans l'Université, arrête 574 personnes dont Jacques Sauvageot, le dirigeant de l'UNEF, mais aussi Daniel Cohn-Bendit. Ces arrestations provoquent les premiers affrontements dans les rues du Quartier Latin. Un appel à la grève générale dans l'enseignement supérieur est lancé.
Le 6 mai, la colère des étudiants nanterrois et parisiens ne désemplit pas. Pendant que les 8 étudiants nanterrois passent devant le conseil de discipline présidé par Robert Flacelière, directeur de l'Ecole normale supérieure et composé des doyens des universités parisiennes, les manifestants étudiants sont refoulés par les forces de police en tentant d'occuper le Quartier latin, qui leur est désormais interdit. Des manifestations (à divers degrés) ont également lieu en région : débats à Montpellier, doléances à Aix-en-Provence, grève totale à Clermont-Ferrand, affrontements à Grenoble, manifestation vers la Préfecture à Caen, appel à l'union des étudiants, des ouvriers et des paysans à Nantes... L'objet de ces manifestations est désormais la défense des franchises universitaires, c'est-à-dire la défense d'un statut extraterritorial des universités, qui seraient hors des limites de souveraineté de l'Etat et de ses fonctions répressives, suite à l'entrée des forces de police dans la Sorbonne le 3 mai. Le mardi 7 mai, 30 000 manifestants se rassemble à l'appel de l'UNEF à Paris. Le mouvement prend de l'ampleur en région : à Toulouse, le principe d'une grève illimitée est adopté ; à Lille, 3 000 manifestants, à Rennes 4 000... Le mercredi 8 mai, les cinq Prix Nobels français appellent à l'apaisement, écrivains et philosophes dont Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, créent un comité de soutien aux étudiants frappés par la répression. L'Assemblée nationale met à l'ordre du jour les problèmes de l'Université. Mais les 17 personnes appréhendées le 6 mai sont inculpées de violences, outrages à agents et port d'armes prohibées ; des poursuites pour vol sont engagées contre certains manifestants ; les négociations pour la réouverture de la Sorbonne n'aboutissent pas. Manifestations et affrontements autour du Quartier latin se poursuivent. Les lycéens se joignent au mouvement, organisés en Comités d'action lycéen (CAL) s'opposant aux "lycées casernes", à la sélection et à l'absence de liberté d'expression.
Le 10 mai, la faculté de Nanterre est réouverte à 9 h et les cours reprennent ; les tensions entre grévistes et non-grévistes n'en restent pas moins vivaces, les enseignants du syndicat SNE-Sup s'opposent à la tenue des examens tant qu'il n'y a pas d'amnistie des étudiants arrêtés. Une manifestation à Paris en fin de journée va dégénérer en occupation du Quartier latin : une soixantaine de barricades de pavés et de voitures, de grilles d'arbre et de matériaux trouvés dans la rue, sont construites dans tout le périmètre immédiat de la Sorbonne, forme de ceinture de défense contre les policiers, c'est la "Nuit des barricades".
Le même jour, c'est le premier arrêt de travail à l'usine Sud-Aviation à Nantes. Le lendemain, Georges Pompidou, premier ministre depuis 1962, de retour d'un voyage en Afghanistan, tente d'apaiser les étudiants : "Je demande à tous et, en particulier aux organisations syndicales représentatives des étudiants, de rejeter les provocations de quelques agitateurs professionnels et de coopérer à un apaisement rapide et total". Il annonce la réouverture de la Sorbonne pour le 13 mai et demande la libération des étudiants. Mais dans le même temps, les syndicats CFDT (Confédération française démocratique du travail), CGT (Confédération générale du travail) et FEN (Fédération de l'Éducation nationale), suivis par l'UNEF et le SNE-Sup, appellent à une grève générale pour le 13 mai, sur le mot d'ordre de solidarité avec les étudiants. Le 13 mai 1968, à Paris, 1 million de manifestants défilent de la place de la République à la place Denfert-Rochereau, dans le calme et sous les slogans "Libérez nos camarades", "CRS SS", "De Gaulle aux archives", "Adieu De Gaulle". En régions, manifestations importantes également : 2 000 personnes à Saint-Brieuc ; 7 000 à Caen ; 35 000 à Lyon ; 40 000 à Toulouse ; 6 000 à Limoges ; plus de 50 000 à Marseille ; 12 000 à Strabourg... Les transports aériens connaissent de fortes perturbations, tous les théâtres nationaux et 90 % des mineurs du Nord sont en grève, de nombreuses usines sont fermées du fait de la grève à EDF ; dans l'industrie, le pourcentage de grévistes est peu important. A la Sorbonne, à peine réouverte après la décision de Pompidou, les étudiants occupent les bâtiments et s'organisent en université autonome : "La Sorbonne est ouverte en permanence aux travailleurs, l'Assemblée générale du 13 mai décide que l'Université de Paris est déclarée université autonome, populaire et ouverte en permanence, jour et nuit, à tous les travailleurs. L'Université de Paris sera désormais gérée par les comités d'occupation et de gestion constitués par les travailleurs, les étudiants et les enseignants."
Petit à petit s'installe une grève généralisée : à partir du 16 mai, la grève se généralise chez Renault, mais aussi dans la région de Rouen, Nantes, autour de Paris, à l'usine Rhodiaceta à Besançon, et à Lyon. Le 17 mai le mouvement s'étend à la SNCF, notamment dans la banlieue parisienne, aux PTT, le 18, la RATP se met elle aussi en grève. Le 20 mai ce sont Peugeot-Montbéliard, Citroën, EDF, GDF, tous les services publics et même les hôpitaux. Le 21 mai, les grèves touchent les banques et les grands magasins. On estime le nombre final de grévistes à 7 000 000 dans toute la France. La grève prend une nouvelle forme : l'occupation d'usine, particulièrement dans les usines à majorité syndicale CGT, syndicat qui fait profiter de son expérience pour l'organisation de l'occupation, les loisirs des occupants, la valorisation médiatique, avec des "journées portes ouvertes"... Mais les occupants sont parfois en fait peu nombreux, les ouvriers préférant rentrer chez eux, comme à l'usine Citroën de Javel, où il n'y a qu'une cinquantaine d'ouvriers sur place la nuit. Faible occupation mais longue durée, car les ouvriers manifesteront et affronteront la police et défendront la grève en opposition avec les volontés habituelles de négociation.
Depuis le 10 mai, l'Office de radiodiffusion-télévision française a reçu l'ordre de cesser de couvrir les évènements. Contre cette censure, l'Assemblée générale du personnel le 17 mai se rallie au mouvement et vote l'"Abrogation de la loi créant l'Office de la Radio et Télévision française [et l'] autonomie réelle de l'Office en dehors de toute tutelle du ministère de l'Information, du ministère des Finances, ainsi que de tous les autres ministères ou organismes gouvernementaux". A l'exception du journal télévisé, presque tous les 12 000 agents de l'ORTF se mettent en grève à Paris et en province. Le 31 mai, le centre d'Issy-les-Moulineaux est évacué par la police, et le 4 juin, l'essentiel des émetteurs de l'ORTF est occupé par l'armée en application du plan Stentor. Du 6 au 11 juin, sur le mot d'ordre de liberté de l'information, de nombreuses manifestations regroupant artistes, scientifiques, intellectuels et étudiants tournent autour de la Maison de la radio dans une opération nommée "Jéricho".
Après la grande manifestation du 13 mai, le 14, de nombreux politiques adhèrent au mouvement de contestation et l'opposition, menée par François Mitterrand et Waldeck Rochet, dépose une motion de censure à l'Assemblée nationale. Selon l'article 50 de la Constitution, « Lorsque l'Assemblée Nationale adopte une motion de censure ou lorsqu'elle désapprouve le programme ou une déclaration de politique générale du Gouvernement, le Premier Ministre doit remettre au Président de la République la démission du Gouvernement. ». Pour que la motion de censure soit adoptée, elle doit être votée par la majorité de l'effectif total de l'assemblée. Les débats, le 21 mai, sont dominés par François Mitterrand, porte-parole de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste, qui décrit les évènements non comme une crise de société mais comme une crise de régime. Il cible le « système » au pouvoir, englobant à ses yeux le patronat et le pouvoir gaulliste, et décrit un gouvernement désemparé, sans solution, accroché à l'autorité de De Gaulle et à la menace d'une dissolution que celui-ci fait peser sur l'Assemblée. Le vote le 22 mai ne donne pas la majorité à la motion de censure, qui est donc rejetée.
Dans la nuit du 23 au 24, des barricades sont à nouveau élevées dans le Quartier latin. Le 24 mai, une manifestation a lieu contre l'interdiction de séjour sur le territoire français de Daniel Cohn-Bendit qu'il vient de recevoir à la frontière entre Forbach et Sarrebruck. Aux cris de "Les usines aux travailleurs", "Nous sommes tous des juifs allemands", "Le pouvoir est dans la rue", "Ouvriers et étudiants solidaires", étudiants et ouvriers se heurtent aux policiers et débordent le cadre habituel du Quartier latin, pour monter des barricades dans le quartier Saint-Antoine, à la Bastille, envahir la place de l'Opéra et les grands boulevards. Les barricades gagnent les régions : des barricades à Strasbourg, et à Lyon, où un commissaire de police est tué par un camion lancé par des manifestants. A Toulouse, la mairie est ouverte aux manifestants, à Bordeaux des heurts ont lieu avec les forces de l'ordre. Cette nuit est généralement considérée comme un tournant dans les évènements par sa violence et son impact politique.
Le 24 mai, à 20 h, le président demande au pays de lui renouveler sa confiance via un référendum. Le Conseil d'Etat le déclare immédiatement contraire à la Constitution. Le 29 mai 1968, une importante manifestation à l'appel de la CGT et du PCF se déroule à Paris, entre la place de la Bastille à la Gare Saint-Lazare. La peur est dans le camp du gouvernement, le Premier ministre craint un assaut des bâtiments officiels et donne l'ordre de faire venir à Paris parachutistes, fusiliers marins et unités de chars. De Gaulle reporte le Conseil des ministres, annonçant qu'il va se reposer à Colombey-Les-Deux-Eglises, et quitte Paris. Mais son hélicoptère ne se pose à Colombey, le Premier Ministre Pompidou ignore où est le Président en pleine crise sociale et politique ! En fait, il est parti à Baden-Baden rencontrer le chef des Armées françaises en Allemagne, le général Massu et n'en informe le Premier ministre qu'en fin de journée, alors que celui-ci se préparait à informer la nation de la disparition du Président. La raison exacte de ce voyage à Baden-Baden auprès de son ami Massu reste obscure : peur, démoralisation, coup médiatique, visite pour prendre le climat de l'armée .... Le 30 mai, à 11 heures, Valéry Giscard d'Estaing déclare que "le gouvernement qui, malgré le sursis [après la motion de censure rejetée à l'Assemblée], n'a réussi ni à établir l'autorité de l'Etat, ni à remettre la France au travail doit partir de lui-même." Le Président à 16 h 30 proclame qu'il ne se retirera pas, réaffirme son soutien à son premier ministre, et qu'il dissout l'Assemblée nationale. Les préfets sont nommés commissaires de la République, ce qui leur permet au besoin de faire appel à l'armée. Le 31, un nouveau gouvernement Pompidou est formé où les ministres des secteurs mis en cause sont remplacés : Justice, Intérieur, Jeunesse et Sports, Affaires sociales, Information. Les élections législatives sont programmées pour le 23 et 30 juin, la campagne commence. Pendant ce temps-là, grève et manifestations se poursuivent. L'UNEF appelle à une manifestation sur le thème "Elections, trahisons", "Elections, piège à cons". La majorité étant encore à 21 ans, la majorité des étudiants ne pourront en effet pas voter.
Après la dissolution de l'Assemblée, les négociations en vue de la reprise du travail s'enchaînent : la reprise est tout d'abord votée à EDF, à la RATP et aux PTT. Le 2 juin s'ouvrent les négociations à la SNCF. Les Charbonneries de France, les houillères de Lorraine, les chantiers du bâtiment à Paris reprennent doucement le travail. Pour les syndicats, la seule issue est dans les négociations placées sous leur responsabilité, mais elles s'avèrent difficiles : dans la métallurgie, le patronat refuse un accord national sur les salaires, la réduction du temps de travail et les droits syndicaux. Les secteurs de l'enseignement et l'ORTF résistent encore. Le 4 juin, la reprise s'amorce chez Michelin, et se confirme dans le secteur du textile et de l'habillement. La reprise gagne peu à peu tous les secteurs, souvent après des votes truqués. Mais la situation se dégrade dans le secteur de l'automobile, surtout chez Renault. Dans l'automobile, les tensions s'exacerbent entre les partisans et les adversaires de la grève : à Flins (Aubergenville), le vote sur la reprise du travail ne peut pas avoir lieu, à Billancourt, les ouvriers votent la poursuite de la grève. Le 6 juin, à la demande du directeur, les CRS occupent l'usine de Renault-Flins. Le 7 juin, des milliers de jeunes ouvriers et d'étudiants parisiens se heurtent violemment avec la police et l'usine de Flins est réoccupée. Cet épisode de Flins, emblématique de l'entraide étudiants-ouvriers s'enclenche après un meeting où Alain Geismar lance à un appel à l'occupation. Déjà, le 1er juin, Jacques Sauvageot avait appelé les étudiants à rejoindre les grévistes notamment chez Citroën et à Renault-Billancourt ; et le mouvement du 22 mars déclarait que c'était dans les usines que se jouait l'avenir du processus révolutionnaire, tandis que la CGT s'oppose à ces groupes étrangers au monde ouvrier. Le 10 juin, un lycéen, Gilles Tautin meurt noyé dans la Seine lors d'une rafle de police à Flins, entraînant de nouvelles manifestations et barricades au Quartier latin. Le 11 juin, c'est un jeune gréviste aux usines Peugeot de Sochaux qui trouve la mort par balle lors d'affrontements avec la police ; le 12, un occupant de l'usine de Sochaux est également tué dans l'assaut visant à expulser les grévistes. Une manifestation organisée par l'UNEF après la mort de Gilles Tautin et des deux ouvriers à Sochaux, sur le mot d'ordre "une répression qui s'étend aux ouvriers, étudiants et aux étrangers" est interdite, les manifestants se dispersant autant rive droite que rive gauche, de graves affrontements ont lieu avec 194 blessés parmi les manifestants et 75 parmi les forces de l'ordre. Tout le pays s'enflamme : à Toulouse, pour la première fois, des barricades sont dressées et la violence se déchaîne alors qu'auparavant la municipalité avait participé aux manifestations ; à Saint-Nazaire, les forces de l'ordre et les métallurgistes des chantiers navals s'affrontent ; à Lyon et à Strasbourg de violents accrochages ont lieu sur le mot d'ordre de solidarité avec les ouvriers de Flins et de Sochaux. Le 12 juin, par décret présidentiel, tous les groupes d'extrême-gauche, trotskistes, anarchistes, pro-chinois sont interdits : les Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), Voix ouvrières, la Fédération des étudiants révolutionnaires (FER), l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJC ml), le Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF), le Mouvement du 22 mars sont dissous. De nombreuses arrestations ont lieu. Toute manifestation pendant la campagne électorale pour les élections législatives en cours est interdite. Ce sont les derniers jours de violence : Les 11 et 12 juin sont les derniers jours de violence : le 16 juin, la police évacue la Sorbonne ; dans le secteur automobile, les 17, 20 et 24 juin, le travail reprend définitivement successivement chez Renault, Peugeot puis Citroën. L'ORTF vote la fin de la grève le 23 juin. Depuis le 14 juin, les lycéens ont évacué leurs établissement. Le 16 juin, la police évacue définitivement la Sorbonne.
Au premier tour des législatives le 23 juin, l'Union pour la défense de la république (UDR), rassemblement des gaullistes, obtient la majorité 142 sièges sur 154 au premier tour. Les thèmes importants de la campagne, la peur devant le désordre et la crainte de la remise en question des acquis de Grenelle et des bénéfices de la croissance, expliquent ce raz-de-marée bleu. Dans l'opposition, les évènements de mai 1968 sont rejetés par les communistes et la Fédération de la gauche démocrate et socialiste. Seul le Parti socialiste unifié reprend à son compte les thèmes de la crise, mais n'obtient aucun député. Le second tour le 30 juin confirme la victoire écrasante des gaullistes : la majorité présidentielle recueille 46 % des suffrages et 354 sièges au total sur 487, dont 293 pour l'UDR. Pour la première fois dans l'histoire de la République, un parti, l'UDR, dispose de la majorité absolue des sièges à l'Assemblée nationale. Le Parti communiste perd 39 députés, la FGDS 64. Le Parti socialiste unifié n'obtient aucun député.

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