Lourmarin : l'offrande de l'amitié

Parmi les lieux de Provence qui comptent pour Henri Bosco se distingue particulièrement le village de Lourmarin, en Luberon. Il est le centre de la carrière littéraire d'Henri Bosco, une source d'inspiration et un lieu de résidence pendant plus de 50 ans, et son lieu d'inhumation, grâce à un personnage très important, Robert Laurent-Vibert.[1]

La rencontre : l'Armée d'Orient

C'est pendant qu'il est sergent-inteprète à l'état-major du 4ème régiment de zouaves de l’Armée d’Orient depuis 1915, qu'Henri Bosco rencontre Georges Rémond, alors correspondant de guerre et grand reporter pour le journal L’Illustration, qui se prend d’amitié pour ce jeune homme pratiquant le grec et la poésie. A Salonique, le proviseur du lycée français Jules Lecoq et se femme, Claude, tiennent des soirées amicales et littéraires. Henri Bosco y rencontre Robert Laurent-Vibert, lieutenant attaché à la mission économique pour le développement des échanges entre la France et la Grèce, et Noël Vesper, alors brancardier. 

C’est donc en Grèce que naît Lourmarin, comme le rappelle en 1928 Georges Rémond dans son ouvrage E cinere phoenix et comme le dit Henri Bosco : « Tout Lourmarin (c’est-à-dire le Château et la Fondation) vient de l’Orient »[2].

Robert Laurent-Vibert et le château de Lourmarin

Robert Laurent-Vibert tenant à garder l’esprit de ce cercle recherche après la séparation en 1918 un lieu où réunir ses amis, un lieu « comme une citadelle du Génie méditerranéen, suprême rendez-vous de tous ceux qui honorent Hellas, Rome, la France, et qui les veulent éternels. »[3]

En 1920, il découvre le château de Lourmarin, alors en ruine après plus d’un siècle d’incurie, occupé par des vagabonds et gitans de passage. Vendu aux enchères pour servir de carrière de pierre, il est acheté in extremis par Robert Laurent-Vibert. Celui-ci s’entoure des peintres avignonnais Beppi-Martin et Charles Martel, et de l’architecte Henri Pacon, pour la restauration de fond en comble du château et des jardins. Ils sont aidés par les travaux de recherche d’Edouard Aude, conservateur en chef de la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence, auparavant officier interprète à l’état-major de l’Armée d’Orient, et Noël Vesper notamment... Les amis s’y retrouvent pour faire survivre en Provence l’idéal antique, de Rome, un monde révolu, remis en cause par la guerre et le monde nouveau qui en est issu, au mode de vie matérialiste et utilitariste, éloigné du religieux[4].

Pierre Lampédouze

En 1922, Robert Laurent-Vibert invite Henri Bosco, alors professeur à l’Institut français de Naples à les rejoindre à Lourmarin pour l’été. C’est une époque de remise en question pour Henri Bosco, qui écrit alors des poèmes, et s'est lancé dans une épopée poétique de 10.000 vers, Les Poèmes de l’Espoir, qui s’avèrent un échec. C’est l’époque où Henri Bosco écrit son premier roman, Pierre Lampédouze, récit initiatique qui court en Provence et à Avignon et finit dans ce château de Lourmarin. Il y met la touche finale en juin 1923 lors de son deuxième séjour au château. C’est donc à Lourmarin qu’il entame sa nouvelle carrière littéraire de romancier[5].

Dédié à ses parents, qu’il installe en fin d’année 1923 dans un bastidon de Lourmarin, et aux « Amitiés de Provence », l’ouvrage porte en épigraphe une « Offrande à l’Amitié »[6] : « Dans la Provence grave et partout religieuse, j’ai été accueilli un soir d’automne par ton grand cœur charmant qui connaît la sagesse… ». Georges Rémond est un personnage important également de Pierre Lampédouze, le « blond colosse de l’hôtel d’Europe à Avignon, le Bourguignon haut en couleur, le fraternel grand Georges », qui accueille Lampédouze au château[7]:

 « La route glisse avec douceur. On voit s’élever un village en pointe groupé autour d’un beffroi.

- Lourmarin, murmure Boufiole.

Derrière le village apparait un château ; Cube d’or.

[…]

Le château paraît enchanté. Sur ses lignes horizontales, il est bâti dans l’or des forces souterraines. C’est un grand être de sérénité dans lequel, depuis quatre siècles, la pierre et la pensée équilibrent leurs rêves.

Et Lampédouze marche au milieu du soleil.

[…]

Lampédouze regarde dans la salle. Il y voit une antique cheminée où six grandes colonnes corinthiennes portent à chaque bout des Faunes colossaux enveloppés jusqu’au poitrail dans une gaine.

Il soupire.

Un homme apparaît.

C’est le grand Georges.

[…]

- Monsieur, dit alors le grand Georges, on m’a écrit. Les planètes me semblent favorables. Cette vieille maison est douce à l’amitié. Soyez le bienvenu. je vous écoute. 

[…]

Le grand Georges regarde Lampédouze. Lampédouze pleure. »[8]

Un récit transcrivant sa propre expérience comme le laisse croire le nom « Lampédouze » choisi par Henri Bosco pour son protagoniste et avec lequel il signe nombre de ses lettres[9].

C’est d’ailleurs grâce à l’aide du mécène Robert Laurent-Vibert qui soutient à la fois l’éditeur parisien Georges Crès et l’imprimeur lyonnais Audin, que parait Pierre Lampédouze en 1924. Henri Bosco participe bien évidemment à l’activité intellectuelle du château, mettant par exemple en musique, avec Joseph Schwab, des pièces de Robert Laurent-Vibert comme L’Aga malgré lui en septembre 1923.

Les Terrasses de Lourmarin

En 1921, Robert Laurent-Vibert crée avec l’imprimeur Audin une collection Les Terrasses de Lourmarin, éditant de petits textes émanant des esprits de Lourmarin. Robert Laurent-Vibert lui-même y publie un certain nombre de textes, Noël Vesper également. Henri Bosco, avec l’aide de ses amis, y fait paraître Eglogues de la mer en 1928, Noëls et chansons de Lourmarin en 1929, Devant le mur de pierre en 1930.

En 1925, il y avait déjà eu le recueil conjoint d’Henri Bosco et de Noël Vesper, Les Poètes, en cours d’édition, lors de la mort de Robert Laurent-Vibert et dédié à sa mémoire. Les Terrasses de Lourmarin perdurent donc après la mort de Robert Laurent-Vibert en 1925, sous la direction de Noël Vesper, et ce jusqu’en 1941.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La mort de Robert Laurent-Vibert : testament et création de la fondation

En effet, le 19 avril 1925, sur la route du retour vers Lyon, à Givors, la voiture transportant Robert Laurent-Vibert et Georges Crès se retourne et Robert Laurent-Vibert meurt le 26 avril.

Le testament de Robert Laurent-Vibert, écrit avant son départ en Orient en avril 1923, sur avis d’Alphonse Prelle, conseiller qui avait dirigé les Etablissement F. Vibert-Petrole Hahn pendant sa mobilisation et d’Edouard Aude, lègue le château et son contenu à l’Académie des Sciences, Agriculture, Arts et Belles-Lettres d’Aix-en-Provence, pour créer une fondation qui soit la « Villa Médicis de Provence », sur le modèle de la Villa Médicis romaine qui avait tant impressionné Laurent-Vibert lorsqu’il était à l’Ecole française de Rome. Dans ce testament de 1923, Robert Laurent-Vibert désigne parmi ses amis dix administrateurs, mais n'y figure pas Henri Bosco. La première réunion reconnait néanmoins à Henri Bosco tous les droits des membres du conseil de la Fondation, sauf celui de prendre part aux délibérations et aux votes.

Alphonse Prelle demande également à Henri Bosco de seconder Georges Rémond, notamment lors du transfert de la bibliothèque personnelle, des meubles et tableaux de Robert Laurent-Vibert au château. Henri Bosco se charge de classer et organiser 42.000 volumes, répartis dans les bibliothèques du château, tâche qui nécessite de prendre un congé de cinq mois de l’Institut français de Naples[10]. Il en rédige également le premier inventaire général en 1926[11].

En 1932, est fondée sous l’instigation notamment d’Henri Bosco une « Association des Amis de Lourmarin », qui permet de rassembler autour de la Fondation des membres prêts à l’aider financièrement et à la faire connaître. Elle publie un bulletin dont le premier numéro comprend une « Chronique des Amis de Lourmarin » d’Henri Bosco, qui est aussi le récit de ces années de renaissance du château et de sa rencontre avec Lourmarin et ses amis, de « [s]a maison ».

En 1941, à la mort de l’administrateur Edouard Aude, c’est Henri Bosco qui est choisi pour le remplacer, et devient membre à part entière du Conseil.

« Par suite du décès d'un membre de la Fondation, Edouard Aude, il est procédé à son remplacement. Noël Vesper présente la candidature de Henri Bosco qui est élu par 7 voix pour, 2 voix d'abstention. Henri Bosco est membre de la Fondation par suite de ce vote »

(Registre des Procès-verbaux du Comité d’administration de la Fondation de Lourmarin Laurent-Vibert, année 1942)

Il prend alors en charge l'entretien et le développement de la bibliothèque aux côtés de Mme Claude Lecoq, fait connaître la Fondation grâce à ses relations professionnelles, autant en France en organisant au château visites, réunions d'artistes et d’hommes de lettres, qu’à l’étranger en proposant des membres correspondants ou associés, participe aux « Journées d'études du Luberon » créées par Marcel Provence en 1948, et à partir de 1961, est chargé de l'examen préalable des dossiers de candidatures des futurs pensionnaires.

Lourmarin, lieu de résidence et d'inhumation

A partir de 1931, Henri Bosco passe l’année scolaire à Rabat, mais revient quasiment tous les étés à Lourmarin, où il loge parfois au dernier étage du château lorsqu’il accueille les pensionnaires de la fondation, parfois chez des amis, par exemple au mas Les ramasses de son ami Sylvain Paris, chez qui il loge lors de son premier séjour en 1922[12].

En janvier 1947, il acquiert « La Coquille », renommé le « Bastidon », agrandi et restauré en 1950 et orné d’une grande fresque d’Edy-Legrand « sous le signe de l’Amitié (et de la double étoile flamboyante) », et qui apparaît dans Antonin et L’Antiquaire[13].

« ce bastidon qui est justement placé de telle sorte que d’ici, de cette terrasse où nous sommes en ce moment, on voit tout le Luberon, […] C'est un poste d'observation le Luberon, c'est un poste de communication avec la nature, et c'est un pays... De ce bastidon, où je me trouve il y a des espèces de courant magnétique qui passent, qui font que quand j'arrive là je travaille beaucoup mieux que n'importe où ailleurs, j'écris beaucoup, et même quand je ne fais rien je sens une espèce de poésie de la terre qui monte de tous les côtés. »[14]

 

Il est enterré dans le cimetière de Lourmarin, près des tombes d’Albert Camus et de Raoul Dautry, maire de Lourmarin lorsque Robert Laurent-Vibert acquit le château, comme il l’a souhaité dès 1964 dans un texte opportunément intitulé « Luberon », publié dans Alpes de Lumières[15] :

« Pour moi, si quelque jour je dois tomber loin de ta puissance, je veux qu'on ramène ma cendre à Lourmarin, au nord du fleuve, là où vécut mon père et où, pour peu de temps, j'ai connu les conseils de l'Amitié »

 

 

[1] Beaucoup d’éléments proviennent de la synthèse de Willy-Paul ROMAIN, « Henri Bosco à Lourmarin », Cahiers Henri Bosco, numéro 30-31, 1992, p. 166-192. En ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762556w/f168.item
[2] Claude Girault, « Itinéraire Henri Bosco à Lourmarin », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 43/44, 2003/2004, p. 18.
[3] Henri Bosco, « La chronique des amis de Lourmarin », Bulletin annuel de la Société des Amis de Lourmarin, numéro 1, 1930-1931, p. 22.
[4] Claude Girault, « Naissance de Pierre Lampédouze », Cahiers Henri Bosco, numéro 23, 1983, p. 6. En ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762673r/f8.image
[5] « Henri Bosco ou l’amour de la vie », Bulletin de l’Amitié Henri Bosco, numéro 16, décembre 1978, p. 8-9 et 14. En ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97614567/f8.item
[6] Voir Claude Girault, « Naissance de Pierre Lampédouze », Cahiers Henri Bosco, numéo 23, 1983, p. 5-17. En ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762673r/f7.image
[7] Sur Pierre Lampédouze, voir également Jean-Cléo GODIN, « Henri Bosco surréaliste ? », Cahiers Henri Bosco, numéro 6, novembre 1974, p. 5-18. En ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97614604/f9.item ; Guy RIEGERT, « Paris-Avignon, ou l’adieu aux avant-gardes », Cahiers Henri Bosco, numéro 24, 1984, p. 70-94. En ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762579w/f72.item ; « Autour de Pierre Lampédouze et Irénée », Cahiers Henri Bosco, numéro 26, 1986, p. 5-15, dossier introduit par Claude Girault. En ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762546h/f7.item
[8] Pierre Lampédouze, Gallimard, coll. L’Imaginaire, 1980, p. 255-259.
[9] Joseph Hervouët, « Lampédouze, hasard ou réminiscence ? », Cahiers Henri Bosco, numéro 26, 1986, p. 171. En ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762546h/f173.item
[10] Voir « Henri Bosco ou l’amour de la vie », Cahiers Henri Bosco, numéro 16, décembre 1978, p. 15-16. En ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97614567/f8.item
[11] Jean Varille, « Le souvenir d’Henri Bosco », Fondation de Lourmarin Laurent-Vibert, Compte-rendu d’activité des exercices 1976-1977, p. 35-37.
[12] Claude Girault, « Itinéraire Henri Bosco à Lourmarin », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 43/44, 2003/2004, p. 19.
[13] Claude Girault, « Itinéraire Henri Bosco à Lourmarin », dans Cahiers Henri Bosco, numéro 43/44, 2003/2004, p. 35-40.
[14]« Henri Bosco ou l’amour de la vie », Bulletin de l’Amitié Henri Bosco, numéro 16, décembre 1978, p. 5-6. En ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97614567/f8.item
[15] Henri Bosco, « Luberon », dans "Alpes de Lumières", numéro 32, 1964, p. 108